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Écoquartier et conduite de projet

Lors de la séance du conseil municipal du 13 avril à Bourg-la-Reine, on a pu entendre le maire souligner que la démarche participative mise en œuvre lui avait valu les félicitations du ministère de la Transition écologique. On a également entendu des opposants avancer que le processus avait été très fermé par les choix initiaux, que l’information avait été donnée au compte-gouttes, en particulier aux élus. Retours contradictoires, pour le moins.

De sorte que le processus de conduite du projet mérite d’être interrogé. Deux méthodes sont proposées ci-dessous.

Sociodynamique

La première méthode s’est donné le nom de sociodynamique. C’est fondamentalement une méthode de consultant et on pourrait la qualifier de « cynique ». Elle ne repose pas sur une démarche scientifique et, contrairement à ce qu’on pourra trouver généralement en sociologie, elle se met dans le seul rôle du décideur, auquel elle donne des pistes opérationnelles pour faire aboutir son projet.

Le cœur de la méthode consiste à analyser le positionnement des acteurs vis-à-vis du projet. Il ne s’agit pas ici d’acteurs au sens sociologique du terme (groupe d’individus ayant le même intérêt par rapport à un projet), mais d’une approche des individus. Ceux-ci sont classés en fonction de deux critères : leur engagement vis-à-vis du projet (s’investissent-ils ou non ?) et leur posture plus ou moins favorable à celui-ci. Il en ressort 4 types d’acteurs : d’abord, ceux qui ne s’investissent pas ou peu, quelle que soit leur posture. Parmi ceux qui s’investissent, on distingue les soutiens inconditionnels, les alliés potentiels et les opposants irréductibles. La méthode conseille au décideur de ne pas perdre de temps et d’énergie à s’occuper des opposants irréductibles (au projet tel que conçu par le décideur), de ne pas s’enfermer dans la vision rassurante que lui offrent ses soutiens, mais avant tout de s’interroger sur les conditions d’adhésions de ses alliés potentiels.

Je ne sais pas si le maire connaît cette méthode, mais, si c’est le cas, on peut observer qu’il l’a fidèlement mise en œuvre. Après avoir défini les objectifs et le cadre du projet (à travers le choix d’une des propositions présentées dans le cadre « Inventons la métropole »), il a informé la population et recueilli un certain nombre d’avis. L’élection municipale de 2020 lui a permis de rester le décideur. Il peut avancer qu’il a recueilli la majorité de ceux dont l’investissement se limite sur ce projet à leur bulletin de vote, même si rien ne permet de connaitre précisément les motivations pour un électeur de voter pour telle ou telle liste.

Le CSU (comité de suivi des usagers) est composé de manière à limiter la présence des soutiens inconditionnels (les élus de la majorité) comme des opposants irréductibles (les élus d’opposition). On y trouve l’association Avenir de la faïencerie, opposée au projet, mais les autres participants sont plutôt des alliés potentiels : le fonctionnement du CSU a pour objet de convaincre les participants et de mettre en évidence leurs conditions d’adhésions.

Fin 2021, une des options est choisie par les élus de la majorité municipale (qu’on peut voir comme des soutiens inconditionnels). La pétition contre ce choix par les parents d’élèves peut être lue comme un refus de ce choix. Mais on peut aussi trouver une ouverture avec la mise en avant explicite de conditions d’adhésion (les signataires ne ferment pas la porte au projet dans son ensemble, mais à l’option choisie par le maire) : on est bien face à ce que la méthode qualifie d’alliés potentiels. La pétition mise en avant par Avenir de la faïencerie est celle d’opposants irréductibles : ils s’opposent à ce qui fait le cœur du projet du maire, le choix de reconstruire l’école plutôt que la rénover. Le maire a alors la sagesse de modifier son projet pour obtenir l’adhésion des parents d’élèves.

Démarche sociotechnique

Contrairement à la précédente, la démarche sociotechnique est d’abord une démarche issue de la sociologie, développée et enrichie ensuite par des consultants. Elle a d’abord été développée pour les projets industriels (voir « réussir l’investissement productif »), mais elle s’applique potentiellement à tout investissement (construction d’un hôpital ou d’un lycée par exemple). Le constat de départ est que les échecs ou les ratés observés dans les investissements proviennent du fait que l’énergie s’est concentrée sur les étapes de conception et de réalisation, mais que trop peu d’énergie et d’attention ont été consacrées aux étapes de définition des besoins (cahier d’objectifs puis cahier des charges) en amont et du suivi de la mise en œuvre en aval. Il s’agit donc de renforcer ces deux étapes, notamment en tenant compte de la situation des besoins des opérationnels (en commençant par les ouvriers) et des équipes d’entretien et de maintenance. Il s’agit aussi d’être à la fois plus précis et plus large dans les objectifs énoncés au départ (par exemple en introduisant des objectifs ergonomiques ou de maintenance).

Précisons qu’on parle ici de démarche sociotechnique et que celle-ci ne consiste pas du tout à construire un cahier des charges de manière largement participative additionnant les demandes illimitées de chacun. Une direction d’hôpital ayant utilisé cette méthode sans frein a dû revenir en arrière en constatant que le budget prévisionnel s’en trouvait doublé ! La démarche sociotechnique part d’un cahier d’objectifs (lui-même un peu plus fouillé que ce qu’on fait d’habitude) et met clairement en avant le jeu de contraintes (par exemple les contraintes budgétaires). Surtout, elle part des réalités observables, telles qu’elles sont vécues par ceux qui travaillent sur les sites existants, à partir des outils des ergonomes. Le résultat attendu est un projet qui tient mieux ses délais de réalisation, qui donne un résultat plus conforme à ce qui est attendu et qui s’entretient ensuite plus facilement.

Si l’on analyse la conduite du projet Faïencerie avec cette approche, on constate plusieurs points qui auraient pu être améliorés.

Les objectifs initiaux

Les objectifs donnés dans le cadre de la démarche « Inventons la Métropole Grand Paris » étaient largement insuffisants. Ils étaient ainsi décrits : le projet devra proposer une restructuration de l’ensemble du site pour optimiser les équipements et en libérer une partie afin d’accueillir de nouveaux programmes d’habitat, activités, dans des bâtiments performants et dans un environnement paysager. C’est non seulement insuffisant (rien n’est dit sur les objectifs écoquartier que l’on trouvera ensuite par exemple) mais aussi très flou (bâtiments performants, en quoi ?).

Les acteurs locaux

L‘article sur le point de vue des parents d’élèves évoque des attentes contradictoires des acteurs :

  • Les retraités du quartier veulent un grand parc ouvert à tous
  • Les riverains veulent du silence et du calme
  • Le maire veut des logements et un grand parc
  • Les parents d’élèves voulaient des grandes cours pour les écoles (espaces végétalisés et arbres de hautes tiges), et conserver les grands espaces des écoles actuelles respectant leurs contraintes propres

Il a sans doute manqué un temps pour une première analyse des besoins de ces acteurs, en particulier les plus concernés, ceux dont la situation doit le plus changer avec le projet, c’est-à-dire ceux qui travaillent pour les deux écoles, la crèche et les autres équipements.

Le comité de suivi des usagers est plutôt une bonne idée. C’est justement parce que leurs besoins sont différents qu’il faut que les acteurs se parlent et qu’ils cherchent ensemble des compromis acceptables. Cela demande une écoute réciproque.

Un mot sur la non-présence des élus. Des groupes de travail avec des salariés ne peuvent fonctionner que si la parole y est libre. Ce n’est pas forcément le cas si la hiérarchie est présente. Mais on peut en dire autant des représentants du personnel qui peuvent avoir tendance à monopoliser la parole. Les démarches sociotechniques comportent donc des temps où des groupes fonctionnent sans la présence de la hiérarchie ni des élus. La contrepartie, c’est d’une part l’existence de lieux où s’expriment la hiérarchie et les élus, et d’autre part l’accès aux résultats des groupes de travail (au moins à la fin de leurs réunions s’il en est prévu plusieurs). Il m’est arrivé une fois, dans un contexte très particulier, d’accepter la présence de représentants du personnel dans de tels groupes, à condition qu’ils acceptent de se taire ; le but était de montrer que le groupe n’était pas manipulé par le consultant.

Transparence de la démarche

Un point important de la crédibilité d’une conduite de projet est sa transparence sur un certain nombre de points essentiels : la manière dont va se dérouler la démarche et la manière dont sont choisis ceux qui vont y participer, la clarté sur le rôle de chacun, en particulier du ou des décideur(s) (dont on attend d’une part qu’il écoute et d’autre part qu’il explique ses choix, en particulier sur les propositions qu’il ne retient pas).

Une anecdote pour illustrer ce point : je croise un jour un chef d’atelier dans une usine où une démarche participative avait été initiée depuis 3 mois. Il m’explique qu’il ne comprend toujours pas ce qu’on fait, mais qu’il constate qu’on fait ce qu’on avait annoncé, ce qui le rassure.

La démarche socio dynamique est plus rassurante pour un décideur car elle vise à lui laisser le maximum de pouvoir. La démarche sociotechnique a fait ses preuves sur la durée. Elle est probablement plus difficile à mettre en œuvre dans le milieu ouvert qu’est celui de la population dans son ensemble que dans le milieu bien défini qui est celui de l’entreprise.

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