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Quand Hélène Langevin évoque ses parents

Dans le cadre de l’exposition Joliot-Curie, une conférence a eu lieu à la mairie lundi 10 octobre avec Hélène Langevin, la fille de Frédéric et Irène.

Une centaine de personnes étaient présentes. On remarquait notamment de nombreux élus de la ville, de Philippe Laurent à Jean-Philippe Allardi, en passant par Patrice Pattée, Liliane Wietzerbin, Jean-Christophe Dessanges, Fabrice Bernard et Christiane Gautier-Ajzenberg.

Photo JC Blais

Philippe Laurent ouvre la séance en rendant hommage à Jocelyne Blais à l’origine de l’exposition et cheville ouvrière de sa réalisation (Hélène Langevin en fera autant). Il salue ensuite Hélène Langevin avant de lui donner la parole.

Pendant une heure, celle qui est directrice de recherche honoraire au CNRS et a manifestement l’habitude de parler en public, présente et commente des photos de ses parents.

La reprise de tout ce qui a été dit serait trop longue. On dira donc ici quelques mots sur ce qui a valu le prix Nobel à Frédéric et Irène Joliot Curie pour ensuite relever surtout ce qui, dans les souvenirs de leur fille, révèle la personnalité de ses parents.

La découverte de la radioactivité artificielle

Lors du congrès Solvay de 1933, qui réunit la crème des physiciens de l’époque, Frédéric et Irène présentent une expérience consistant à bombarder une feuille d’aluminium avec un rayonnement alpha (c’est-à-dire un faisceau de noyaux d’hélium composé de deux protons et deux neutrons). La présentation ne convainc pas et les deux chercheurs améliorent leur procédé. Ils arrivent à montrer qu’il se crée d’abord du phosphore 30 puis que celui-ci se transmute en silicium 30 (il a une demi-vie de 3mn 15) émettant un positon. Deux éléments artificiels (des éléments qu’on ne trouve pas dans la nature, car instable avec une demi-vie courte) ont ainsi successivement été créés (voir description ici). La réussite de l’expérience tient notamment aux procédés chimiques mis en place pour mettre en évidence les éléments créés. Les résultats sont récompensés par le Nobel de chimie en 1935.

« Ces travaux prolongeaient ceux réalisés par Pierre et Marie Curie », précise Hélène Langevin.

La personnalité des deux chercheurs.

Ses parents ont vécu une période compliquée entre les deux guerres mondiales. Sur les premières photos les montrant ensemble en 1926, l’année de leur mariage(il n’existe pas de photo de cet événement), elle commente : « C’est l’association dans le travail et dans la vie de deux personnes qui ne se ressemblent pas, mais qui sont complémentaires, partageant une passion pour la recherche et l’engagement à gauche »

On notera ici qu’un article de Pour la Science en 2001 en apporte une confirmation : « Frédéric et Irène se complètent et ils en ont conscience. Il est audacieux, très adroit manuellement et déborde d’imagination ; elle est pondérée, tenace et méthodique. »

Hélène Langevin donne de ses parents quelques aperçus intimistes qui leur donne chair.  Son père était « un incorrigible bavard, mais en même temps, une des personnes sachant le mieux écouter les autres ». Sa mère, qui a perdu son propre père à 8 ans, a été très liée à son grand père dont elle tient « quelques idées simples sur la vie ». Irène Curie a été très marquée par la guerre de 14 : elle a passé son diplôme d’infirmière en aidant sa mère à installer les unités de radiologie sur le front, avant de rester à l’Institut pour former les manipulateurs.  

Ils étaient passionnés de recherche, mais là n’était pas toute leur vie. Ils étaient attachés à la vie de famille, à leurs engagements, à leurs loisirs : comme la pêche pour Frédéric, le ski et les vacances en Bretagne pour les deux. Ils se sont beaucoup occupés de leurs enfants, mais ceux-ci n’étaient pas le centre du monde (ils ne devaient pas « faire d’embarras » d’après Irène).

La construction de la maison du parc de Sceaux, qu’habite toujours Hélène Langevin, date de 1935. A une question posée sur le choix de l’architecte, l’intervenante répondra qu’il s’agissait d’un ami, que le couple lui a fait confiance, insistant seulement pour avoir une très grande salle de séjour.

L’échange avec la salle précise un peu la personnalité de ses parents.

Quand Hélène fut élève du lycée Marie Curie de Sceaux, sa mère fit partie du conseil d’administration. On apprend qu’elle s’inquiéta de l’avancement des travaux du gymnase. Ou bien qu’un enseignant s’étonna qu’Hélène se retrouve en classe « moderne » et n’apprenne pas le grec et le latin. A quoi, Irène répondit qu’elle trouvait plus important que sa fille soit dans les sciences que dans les textes anciens. J

A la question sur la conscience des dangers de la radioactivité, elle explique que les risques ont toujours été connus des scientifiques. Ce sont les normes qui évoluent (à la baisse) dans le temps.

Répondant à une question sur la guerre de 39/45, Hélène Langevin évoque l’exode. Sa famille part à Bordeaux pour pouvoir expédier certains produits clés en Angleterre. Ensuite, ils font le choix de rester en France. L’arrestation de Paul Langevin (par la Gestapo) le 30 octobre 1940 fait basculer Frédéric (et beaucoup d’autres dans le milieu de la science) dans la Résistance. Il rejoint le Front national pour la libération de la France, dont il devient l’un des responsables. Il travaille pourtant avec l’allemand qui a pris la possession de son labo, car il le connait depuis longtemps et le sait antinazi. Début 1944, sa participation à la Résistance devient connue de trop de gens. Il passe dans la clandestinité, alors qu’Hélène de son côté passe son bac.

Une question porte sur l’origine du nom Joliot-Curie. Elle évoque une légende selon laquelle c’est Paul Langevin qui l’utilise le premier. Elle observe que son père utilisait le seul nom Joliot et pense que les choses se sont faites progressivement. Elle y voit une volonté de ne pas laisser disparaître le nom de Curie.

Une autre question porte sur la manière dont Frédéric conciliait son pacifisme et sa fonction au Commissariat à l’énergie atomique. Pour sa fille, il n’était pas question en 1946 de toucher à la bombe. Il y a eu une discussion à l’ONU sur le contrôle des installations nucléaires. Dans les années 60 démarre une campagne contre les essais nucléaires, mais pour Hélène, « si on avait laissé faire les scientifiques, on aurait trouvé une solution ».

De longs applaudissements ont ponctué la soirée. C’est une grande dame qui parlait. Elle dégageait la force d’exemple de grands scientifiques qui ne se sont pas contentés de se concentrer sur leur recherche et qui ont bien mérité les funérailles nationales qui les ont salués.

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