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La dictée célébrée dans l’ancienne mairie

Pour certains, l’orthographe française est un tourment et une honte d’être invariablement nul, pour d’autres un tissu de difficultés sans intérêt qu’il n’y pas lieu de respecter, pour d’autres enfin une curiosité et un défi qui doit être relevé. La trentaine de personnes qui se sont retrouvées à l’ancienne mairie samedi dernier, le 26 avril, appartenaient à la troisième catégorie, celle du défi, de l’orthographe comme un sport en plus d’être une culture.

Toutes les générations ont répondu à l’invitation de la ville, toutes les demi-générations même, car on y comptait de jeunes enfants, des étudiants, de jeunes parents, des parents plus âgés, des grands-parents. Le maire, Philippe Laurent, et l’adjoint à la culture, Jean-Philippe Allardi, patronnaient l’initiative qui s’inscrivait dans le cadre de la semaine de la langue française et de la francophonie.

C’est dans la grande salle du premier étage qu’on allait s’escrimer contre les subtilités de la langue et de son écriture. Des tables de deux, comme à l’école, les corps plus ou moins penchés sur la feuille, le silence enveloppant avec la seule voix du maître résonnant dans la classe. Certains ont la tête posée sur le coude, d’autres cherchent au plafond une orthographe qu’ils devinent piégeuse.

Le texte de la dictée est de Micheline Sommant et de Bernard Pivot[1], donc parsemé d’embûches, notre langue en est riche, avec des difficultés cependant inégales. Le passage a été conçu en sorte qu’une première partie soit accessible aux scolaires, réservant pour les seniors une suite plus sophistiquée.

Pédagogie

C’est Pierre Janin, un agrégé de Lettres et inspecteur général honoraire du ministère de la Culture, qui assure le rôle du maître, celui qui dicte lentement, posément, distinctement tandis qu’on doit entendre voler les mouches. Et l’application qu’il met à dire et à respirer le texte donne à son jeu une élégance théâtrale. Il annonce le titre de la dictée : Une enquête policière sur un ton qui sonne comme une mise en garde, un avertissement au public, une manière de dire : ne vous étonnez pas de ce qui va suivre.

La dictée commence avec « Un scandale avait plongé la localité dans un ébahissement extrême… » qui rappelle l’énigmatique « Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat » du Mystère de la chambre jaune. La voix de Pierre Janin distincte et chaude, affirmée et rassurante, donne à ce début l’épaisseur d’une mémoire d’enfance.

Source : LGdS

Une porte-fenêtre est entrouverte pour aérer la salle. Du dehors, du parc de la Ménagerie remontent alors des petits cris de bambins. L’atmosphère s’en fait plus légère.

« … une inspectrice court vêtue, aussi amène que sagace, s’était rendue sur les lieux. Quoiqu’elle fût novice, elle ne manquait pas de jugeote… » exige qu’on reconnaisse l’imparfait du subjectif du verbe faire et l’accent circonflexe qui accompagne la troisième personne du singulier. En regardant quelques enfants qui semblent être en CM2, on se demande s’ils l’ont déjà appris.

Un photographe portant des appareils perfectionnés aux zooms impressionnants mitraille les prétendants de sa fièvre portraitiste. Il parcourt les allées, s’embusque dans les coins et les côtés. Il doit être dépêché par la mairie.

La fin de la partie junior arrive avec « … elle avait pénétré de plain-pied dans la galerie et s’était arrêtée devant des toiles marouflées qui étaient restées suspendues. » Qui des enfants a jamais entendu parler de marouflage, de collage à la colle forte d’une toile peinte ou d’un papier sur un support solide ? Un apprenti peintre peut-être. S’ils apprenaient un nouveau mot, ils le garderont peut-être à vie. Je me souviens avoir mis dans une dictée deux f à gaufre. Je m’en souviens encore.

La partie dite senior commence avec une reprise forte, « Ayant décelé ça et là des empreintes… », phrase qui plonge d’emblée dans une affaire qui se présente comme ténébreuse. Un charmant tohu-bohu vient du toboggan, du petit pont de singe et des balançoires. Le parc de la Ménagerie s’anime toujours plus avec l’après-midi qui avance. Visiblement, pas de dommage pour la concentration. Et n’y a-t-il pas au contraire dans ces sonorités de classes maternelles quelque chose de rassurant et de propre à l’application intellectuelle ?

L’épreuve se termine sur « … cette femme n’avait qu’un œil ! » Si l’intrigue ne vous apparaît absolument pas, si vous ne comprenez rien à l’histoire, tout est normal. Un : nous n’avons pas les droits de reproduction. Deux : publier la dictée engagerait à la paresse 😉 et dissuaderait de s’inscrire à la prochaine compétition.

Correction

Pierre Janin lors de la correction
Source : Mostfa Turki

M. Janin, lentement, en déambulant parmi les rangées, relit la totalité de la dictée. Chacun peut reconsidérer son texte, débusquer d’éventuelles fautes, revenir sur ses hésitations. Puis vient le moment de la correction. On s’échange les copies entre juniors d’un côté, entre seniors de l’autre. (Par quoi remplacer ces mots insupportables de junior et de senior ?)

Les chaises remuent. Les voix montent. Les tranches d’âge sont réparties dans la salle. On se déplace pour porter sa copie. La notation est présentée, compétition oblige. Une faute, un point. « Monsieur, monsieur ! s’il y a deux fautes dans un mot, on compte une faute ou deux ? » Moment de perplexité. Le professeur, plus pédagogue qu’éliminateur, sonde les esprits. Un petit vote rapide. Peu importe le principe du moment qu’il s’applique à tous. Une faute, un point et pas plus pour un mot.

La correction commence. M. Janin la conduit en spécialiste de la langue. Il ne se contente pas de dire le vrai, il explique, détaille, commente. Il aime à raconter que l’accent circonflexe a pris la place du s, le s de question qu’on ne trouve plus dans enquête. Il aime à expliquer qu’inouï est ce qui n’est pas ouï (du verbe ouïr), donc jamais entendu, de ce fait exceptionnel, que si des yeux sont pers, c’est qu’il y a Perse ; que les guillemets ne sont pas faits pour les titres qui appellent l’italique.

Communion

Encore du singulier : dans la citation d’un titre, le premier mot prend une majuscule (ce qui ne surprend pas), mais le premier mot important aussi : « Le Rouge et le noir » « La Recherche du temps perdu ». M. Janin prend du plaisir à dire les mots et leur écriture, à s’adresser à cet auditoire mélangé et volontaire.

On ne terminera pas sur les résultats de l’épreuve, le site de la ville les donne fort bien. On retiendra de cet après-midi de printemps, un amour simple et partagé pour la langue et les comportements mystérieux de son orthographe. On suivra Pierre Janin pour qui l’histoire des mots est histoire des hommes.


[1] Il est publié aux éditions Albin Michel dans « Les Dictées de Bernard Pivot : l’intégrale ».

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