Press "Enter" to skip to content

Créer un musée avec passion

Les Rencontres Littéraires et Artistiques de Sceaux organisaient le 9 mars dernier une conférence à l’ancienne mairie de Sceaux dont le thème était « Le musée du Grand Siècle – un projet ambitieux« 

Mon épouse et moi-même, passionnés par les conférences organisées par Marie-Lou Schenkel dont nous apprécions la qualité du travail, n’avons pas hésité une seconde pour nous y rendre. Madame Schenkel a en effet l’art de trouver le bon intervenant sur le bon sujet et il ne nous est jamais arrivé de sortir d’une de ses conférences avec une impression mitigée ni sur le fond du sujet traité ni sur la qualité de l’orateur.

Ce fut encore le cas en écoutant avec gourmandise la prestation d’Alexandre Gady, professeur à la Sorbonne, historien de l’architecture, spécialiste de l’architecture moderne, membre du cercle André Chastel et surtout directeur de la préfiguration du musée du Grand Siècle dont vous voyez le logo officiel ci-dessous.

Logo du Musée du Grand Siècle / Conférence A.Gady 9 mars 2022
Crédit photo : Frédéric Négrerie

Le musée du Grand Siècle ouvrira ses portes à Saint-Cloud en 2026 dans l’ancienne caserne Sully . Ce projet ambitieux, qui consiste à créer de toute pièce un nouveau musée consacré à l’art du XVIIe siècle  et au collectionnisme, a été rendu possible grâce à la généreuse donation de toutes les collections d’art de Pierre Rosenberg, ancien président-directeur du Louvre et membre de l’Académie Française. Cette collection  (673 tableaux, 3502 dessins, 608 animaux de verre de Murano surprenants mais délicieusement kitch, 50 000 ouvrages, 300 boites de documentation…) rassemblent des œuvres des plus grands peintres français des règnes de Louis XIII et de Louis XIV comme Charles Le Brun, Eustache le Sueur, Philippe de Champaigne, Simon Vouet etc.

Alexandre Gady, absolument enthousiaste, a su passionner de bout en bout son auditoire par un art consommé de la narration, parsemant son propos de jugements personnels, d’anecdotes, de petites piques envers les uns ou les autres, animé d’une grande admiration pour celui qui a accepté sans hésiter son projet de musée et lui a confié la direction de la préfiguration, le défunt Patrick Devedjian.

Le « Grand Siècle » français, correspond au règne de Louis XIV (1661-1715). Toutefois l’historiographie contemporaine l’applique à une période plus longue qui englobe la majorité du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle.  Elle part donc du début du règne de Louis XIII (vers 1620) – qui voit le rétablissement de l’autorité royale et la fin des guerres de religion – jusqu’à la fin de la Régence qui succède à la mort de Louis XIV, soit de 1620 à 1723 . Pendant cette période marquée par l’absolutisme monarchique, le royaume de France domine par les armes comme par les arts. Dans la seconde moitié du siècle, les cours d’Europe en quête de rayonnement prennent pour modèle celle du « Roi Soleil » et ses attributs. La langue, l’art, la mode et la littérature française se diffusent à travers l’Europe. L’influence française sur l’Europe établie au cours du Grand Siècle marquera tout aussi profondément le XVIIIe siècle des Lumières. 

Alexandre Gady / Ancienne mairie de Sceaux / 9.3.22
Crédit photo : Frédéric Négrerie

Alexandre Gady a dressé un portrait amical et passionné des deux personnes sans lesquelles le musée du Grand Siècle n’aurait jamais pu naître : Pierre Rosenberg et Patrick Devedjian.

Il décrit avec tendresse et admiration deux grands serviteurs de l’art: le premier, collectionneur compulsif, un tantinet décalé par rapport à la réalité, véritable référence dans le domaine de la collection de peintures, en particulier à Venise, son deuxième chez-soi; le second, passionné d’art, collectionneur sélectif, qui n’a pas hésité une seconde à suivre l’orateur dans son projet.

Pierre Rosenberg, historien d’art spécialisé dans la peinture française et italienne des XVIIe et XVIIIe siècles, est montré comme une sorte de collectionneur fou qui achète toutes sortes de tableaux de toutes périodes, y compris contemporaine, de tous styles afin d’en couvrir les murs de sa demeure à touche-touche « de la plinthe à la corniche ». À 86 ans, ce dernier se décrit lui-même comme un « brocanteur compulsif ».

Alexandre Gady a longuement plaidé en faveur du credo de Pierre Rosenberg, selon lequel un vrai conservateur de musée se doit d’être aussi un collectionneur d’œuvres du même type, car pour être un historien d’art digne de ce nom, il faut connaitre la prise de risque indissociable de l’acte de collectionner, risque de se tromper comme de faire des trouvailles.

Il a expliqué comment, il y a une quinzaine d’années, Pierre Rosenberg, entré à l’Académie française en 1995, sans héritier, a décidé de léguer ses collections à la ville des Andelys, ville de naissance de Nicolas Poussin, qui a décliné, estimant la création d’un musée du Grand Siècle comme étant au-dessus de ses moyens.

C’est alors qu’intervient Patrick Devedjian, homme de culture passionné – la maison de Chateaubriand, pour les Lettres, la Seine musicale pour la musique, la peinture pour ce nouveau défi -qui reprend le projet et le confie à notre intervenant, qui annonce à la presse la création du projet le 8 juin 2019. C’est un projet à 30 millions d’euros.

Il nous a expliqué avec humour et sens du détail comment ils ont, Patrick Devedjian et lui, sélectionné le lieu de l’ancienne caserne de Sully qui date de 1825, comment il a su convaincre l’élu de supprimer toutes les verrues ajoutées par les militaires au fil du temps aux deux bâtiments d’origine (bâtiment principal et le bâtiment en angle droit) et comment l’élu a fait son affaire de « sortir » en quelque sorte le bâtiment du Parc de Saint-Cloud dont il faisait partie.

L’armée a quitté en 2008 ces lieux qui ont abrité une caserne jusqu’en 1940. Patrick Devedjian l’a acheté en 2016 à la moitié du 2008.

Les trois lignes de force du musée sont : une passion pour le XVIIe siècle, un goût pour la collection, une volonté d’héberger de la recherche fondamentale. Il nous a régalé de quelques tableaux comme l’annonciation de Philippe de Champaigne et ses bleus éclatants des draperies, La trompette de la renommée de Laurent de la Hyre, une grisaille de Fragonard, l’apothéose de Monseigneur d’Arbois de Jean-Baptiste Carpeaux.

Le conférencier nous décrit sa mission de préfiguration : élaborer le projet scientifique culturel (PSC), d’enrichir les collections, d’accompagner le projet architectural, de constituer les équipes qui seront en place lors de l’ouverture en 2026. Entretemps, le musée va s’installer dans un pavillon de préfiguration.

Il avait convenu avec Patrick Devedjian que cela serait dans le bâtiment le plus petit de la caserne, mais Georges Siffredi, successeur de Patrick Devedjian, n’a pas validé ce projet. De ce fait, c’est Sceaux qui aura la chance de l’accueillir : Alexandre Gady nous a expliqué que le petit château de Sceaux, avec lequel il a des liens depuis fort longtemps, qui a rouvert le 9 septembre 2021, allait accueillir des éléments du futur musée, histoire de mettre en appétit les futurs visiteurs de Saint-Cloud.

Le projet scientifique culturel se déclinera en trois entités : le musée du Grand Siècle, le cabinet des collectionneurs et le centre de recherche « Nicolas Poussin », dénomination que Pierre Rosenberg a exigée pour nommer le centre.

Le musée du Grand Siècle bénéficiera d’une approche civilisationnelle, un peu comme le Louvre ou Versailles, et multipliera les approches (foi, sciences, mœurs). Il ne reprendra pas de présentation chronologique mais thématique (cinq séquences en 23 salles) et développera un discours qui convoquera tous les arts.

Les collections feront des acquisitions validées par un comité, accueilleront des dépôts des musées nationaux et territoriaux, et bien sûr, des dons. Il nous a signalé et montré quelques premières acquisitions très prometteuses…

Le cabinet des collections bénéficiera d’un accrochage à touche-touche du plus pur genre Rosenberg.

Le centre de recherche Nicolas Poussin, réservé aux chercheurs, comprendra un cabinet des dessins, une bibliothèque, une documentation, des bureaux pour les chercheurs post-doctorants. Il sera hébergé dans le plus petit des deux pavillons qui subsisteront, celui des officiers. Comme les choses se présentent bien et trouvent naturellement leur place….

Vivement l’ouverture et, d’ici là, la mise en bouche à Sceaux !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *