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Le baptême de Melchior

Un jeune Africain à Sceaux en 1765

Les registres paroissiaux de Sceaux ne se contentent pas de mettre au jour l’existence de ses habitants, hommes et femmes. Ils révèlent également celle de personnes venues de très loin, d’Afrique ou des Antilles.

Le 13 juin 1765, se déroule à l’église de Sceaux un baptême bien peu ordinaire. Ce jour-là est porté sur les fonts baptismaux François-de-Sales, Louis, Alexandre, Marie, Melchior Scippion (sic) l’Africain. C’est un jeune homme âgé de 13 ans, natif de Fond (sic) du pays de Judas (le Bénin actuel). La ville de Fond n’existe pas, le terme se rapporte à une population, les Fons. Mais on ne peut demander au curé de Sceaux de connaître avec précision la géographie de l’Afrique.
Comment expliquer que ce garçon né sous des cieux aussi lointains en soit venu à se faire baptiser dans la paroisse de Sceaux ? Disons-le tout de suite, rien dans nos recherches ne nous permet de répondre avec exactitude à cette question. Le sort de Melchior – je l’appelle comme cela, mais je ne sais pas quel fut son prénom courant – n’a pas laissé de trace dans l’histoire. On peut tout de même suggérer quelques pistes qui permettent de comprendre son étrange et certainement bien triste destin.

Comment un jeune Africain peut-il se retrouver dans les environs de Paris en 1765 ?

Depuis la conquête des Antilles et de l’Amérique et surtout depuis l’instauration du système esclavagiste en ces régions, la présence de Noirs est de plus en plus fréquente en France. On en recensait, par exemple, autour de 4000 à Paris (et certainement sa région) à la fin du XVIIIe siècle. Le Bulletin des Amis de Sceaux en signale l’existence dans la ville à deux reprises : en 1760 avec le mariage de Pierre Almorandin avec une femme native du village ; et en l’union en 1795 de « deux citoyens de couleur ».[1] Depuis le Moyen Âge, la liberté est concédée à tous ceux qui arrivent en France. La chose est confirmée en 1571 par un arrêté du Parlement de Bordeaux stipulant que : « La France mère de liberté ne permet aucun esclave ». Ce qui ne manque pas de chagriner les propriétaires d’esclaves qui les font parfois venir en France où ils deviennent libres. Sous leur pression est promulgué l’édit de 1716 qui permet l’installation temporaire de personnes serviles. Mais le Parlement de Paris n’applique pas l’édit et les esclaves de la région y deviennent libres.[2]

Revenons à 1765 et à Melchior. Il ne vient pas des Caraïbes, puisqu’il est né en Afrique. Rien n’atteste dans la déclaration de baptême son statut d’esclave. Pour expliquer sa présence à Sceaux, on peut formuler au moins deux hypothèses, reposant sur ce que l’on sait de l’histoire des Noirs en France à cette période. Il peut, tout d’abord, avoir été vendu par un capitaine négrier venant des rivages africains à un propriétaire en France, la pratique est assez courante. D’autant que, comme nous l’indique l’article paru dans le Bulletin des amis de Sceaux cité plus haut, résidaient à Sceaux deux propriétaires de plantations situées dans les Caraïbes et un négociant venu de Nantes, port spécialisé dans le commerce d’esclaves, Claude-François de l’Aulnais qui deviendra par la suite un notable dans la ville. Le jeune Melchior a-t-il été acheté par l’entremise de ce dernier ?

L’autre hypothèse repose sur l’appartenance de son parrain au prestigieux ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem installé à Malte. Celui-ci encourageait l’activité de piraterie en Méditerranée, pratiquée sur des bateaux privés ou appartenant à l’institution.[3] Les captifs pris sur les vaisseaux ennemis nourrissaient l’immense marché des esclaves de l’île. La plupart d’entre eux, musulmans ou juifs étaient revendus, mais ceux provenant d’Afrique (arrachés de leur pays par la traite dite musulmane) l’étaient rarement et pouvaient entrer dans la domesticité des chevaliers.[4] Le parrain avait-il été mis en contact avec Melchior selon cette filière ? Faute d’autres sources sur la vie du jeune homme, il est difficile de choisir l’une ou l’autre des pistes (ou d’en proposer d’autres…)

Qui sont ses parrain et marraine ?

Les parrain et marraine du garçon ne sont pas des gens de peu, bien au contraire. Le premier Ange, François-de-Sales Hilaire de Boyer de Foresta, marquis de Bandol, était un noble d’origine provençale. Son père était président à mortier[5] au Parlement de Provence. Lui-même remplissait la fonction de chambellan à la cour de l’ex-duc de Bavière, évêque et prince de Liège – plus porté sur les femmes que sur la religion disent ses biographes – et détenait les titres prestigieux de chevalier d’honneur de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem et de grand-croix de l’ordre de Bavière. Est-ce à Liège ou à Paris qu’il fit la connaissance de la marraine, la marquise de Meslé ? Née baronne de Schilder, elle est elle-même originaire de la région liégeoise et veuve d’un marquis de Meslé dont le père était une vraie personnalité. En effet, après une carrière dans l’armée, il s’associa avec trois autres personnes pour racheter le privilège (le droit de faire paraître) La Gazette non de Sceaux, mais de France, le premier journal publié en France depuis 1639.

On comprend bien pourquoi ces puissants personnages ont pu parrainer le jeune Melchior, la pratique est courante en pareille circonstance. D’une part, l’entrée dans le sein de l’Église d’une âme païenne se devait d’être entourée d’un cérémonial prestigieux qui signait l’importance de l’événement. Le registre rappelle que le curé de Sceaux est investi d’une « commission » de la part de l’archevêque de Paris. C’est dire la portée que l’on accordait à ce baptême qui reposait non sur la qualité du nouveau catholique, le jeune Melchior, mais sur l’acte lui-même.  Pour les parrains et marraines, y participer témoignait également de leur foi et de leur attachement à l’Église. L’esprit des Lumières qui commençait à se répandre parmi l’aristocratie n’avait pas encore conquis tous ses membres.

Le parrain de Melchior transmet, comme il est de coutume, l’un de ses prénoms, François-de-Sales, la marraine, certainement, en a fait de même avec un prénom choisi dans sa parentèle. Reste l’énigmatique nom de Scipion l’Africain, ce général romain qui dut son surnom à son action contre les Carthaginois lors de la Deuxième Guerre punique à la fin du 3e siècle avant J.-C.

Quel peut être le métier de Melchior ?

Car il clair que bien qu’âgé de 13 ans, il devait travailler. Certains jeunes Noirs étaient placés en apprentissage en France et envoyés ensuite dans les plantations. D’autres restaient en France et s’établissaient en un métier. Peut-être avait-il été acheté ou recruté comme domestique. La mode était alors au jeune « négrillon » dans les maisons aristocratiques, comme en témoignent tableaux et récits.[6]

Ainsi la lecture des registres paroissiaux nous ouvre-t-elle sur de larges horizons. Avec la présence de ce jeune Africain à Sceaux, c’est tout le monde de la traite des esclaves qui nous est suggéré, celle menée par les Occidentaux en Atlantique ou par les Orientaux en Afrique et en Méditerranée. Sceaux reliée au vaste monde…


[1] Jean-Luc Gourdin, « Un ‘‘nègre de nation’’ à Sceaux, Bulletin des Amis de Sceaux, 2008, p. 7-14.

[2] Éric Noël, « L’esclavage dans la France moderne », Dix-huitième siècle, 2007/1 (no 39), p. 361-383. DOI : 10.3917/dhs.039.0361.

[3] Anne Brogini, « Une activité sous contrôle : l’esclavage à Malte à l’époque moderne », Cahiers de la Méditerranée, 87 | 2013, URL : http://journals.openedition.org/cdlm/7155.

[4] Isabelle Poutrin, « L’esclavage au péril de la foi (Méditerranée, 16e -18e).

[5] Les présidents à mortier désignent les présidents de parlement sous l’Ancien Régime. Le mortier est la coiffure qu’ils portaient, une toque de velours noir rehaussée de deux galons dorés.

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Hyacinthe_Rigaud_-_Jeune_n%C3%A8gre_avec_un_arc_(ca.1697).jpg

Jean-Luc Gourdin, La république de Sceaux. Un siècle, un village, des hommes, 2e volume, Patrice du Puy Editeur, 2001.

Le portrait « Jeune nègre tenant un arc » est de Hyacinthe Rigaud (Perpignan, 1659 – Paris, 1743).
© Direction des musées de Dunkerque, MBA.                                                              

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