Les lycéens ont mis en avant de leurs revendications des problèmes de moyens, notamment en professeurs. Il est temps de se demander pourquoi l’Education nationale n’a pas les moyens financiers de payer plus d’enseignants et pourquoi elle manque cruellement de candidats quand elle ouvre des postes au CAPES. La question n’est pas vraiment nouvelle, il faudra prendre le recul suffisant : depuis très longtemps, le financement des retraites se fait au détriment des actifs et de la jeunesse.
Quel avenir pour les jeunes ?
Pierre Rosanvallon est économiste et historien. Il vient de publier, le 18 septembre 2026, La Tyrannie du présent un ouvrage dont Telos et France Culture ont rendu compte. Il explique que la logique court-termiste de nos démocraties sacrifie l’avenir des jeunes générations, qui sont les grandes oubliées du débat politique. Dans un entretien au Point, il pointe dans la révolte des lycéens, au-delà des aspects de moyens, « une inquiétude plus difficile à formuler, celle que l’école ne tient plus sa promesse de promotion sociale. »
Aujourd’hui, même les études les plus longues ne garantissent plus l’accès à un emploi. L’arrivée de l’IA est un facteur majeur d’incertitude sur les métiers et sur l’orientation.
Il souligne aussi que « notre société avantage en permanence les générations les plus âgées, bien plus que dans beaucoup d’autres pays. » Analysons plus précisément cette question.
Quelle évolution historique des dépenses publiques ?
Nota : Cet article s’appuie principalement sur les données publiques et les publications de François Ecale sur le site FIPECO.
La part dans le PIB (Produit Intérieur Brut) des recettes et des dépenses publiques de la France a augmenté rapidement entre 1960 et 1985 et nettement plus lentement depuis (source Insee). Son niveau est plus élevé que celui qu’on peut constater en moyenne dans l’Union européenne. Mais ce niveau élevé ne se traduit pas par des résultats supérieurs de qualité de vie pour les Français.
L’analyse de l’évolution des dépenses publiques par fonction depuis qu’elles sont disponibles (1995) montre une augmentation des dépenses de retraite (+2% du PIB) et de santé (+1,9% du PIB). Pendant la même période (1995-2024) les dépenses d’enseignement ont décru de 0,7 point en pourcentage du PIB. Les dépenses publiques affectées à la famille ont baissé de 0,4 point de PIB. Les dépenses militaires ont diminué de 0,7% du PIB (essentiellement en début de période) et le poids de la fonction « services généraux » (Premier ministre et assemblées, services fiscaux et comptables, diplomatie, fonctions supports des collectivités locales…) a diminué de 0,8 point.
Dit autrement, le financement des pensions et des dépenses de santé des plus âgés s’est notamment fait au détriment de l’enseignement et des familles. Évidemment, aucun gouvernement n’a baissé le budget de l’Éducation nationale depuis 40 ans. Simplement, une part de plus en plus importante de ce budget a été consacrée au paiement des retraités, ce qui n’a été mis en évidence que depuis très peu de temps. Les chiffres publiés pour la première fois il y a quelques jours montrent que 32% du budget de l’E.N. est consacré aux retraites.
Cet été, on a appris que le financement des lycées français à l’étranger était devenu problématique, en raison de l’augmentation du coût des cotisations retraites. Un article récent de la Gazette montre que le problème affecte aussi les ressources municipales.
L’analyse par nature (même source) montre une augmentation considérable des dépenses sociales en 50 ans, passant de 17% du PIB à 25% aujourd’hui.
L’augmentation des dépenses de retraite et de santé est d’abord liée à l’augmentation considérable de l’espérance de vie. En soi une bonne chose. A condition que cela ne se traduise pas par une asphyxie pour les actifs ou les jeunes.
En résumé :
Sur la période 1980 à 2005, l’espérance de vie a augmenté de 6 ans et l’âge de départ en retraite a été diminué de 5 ans, tandis que l’âge de début d’activité des retraités augmentait de 2 ans. Le rapport entre la durée de vie en retraite et la durée d’activité a donc très fortement augmenté. En conséquence, les ressources utilisées pour les personnes âgées ont fortement augmenté, conduisant à une nette augmentation des prélèvements obligatoires.
Depuis 2005, l’âge de départ en retraite a progressivement augmenté, un peu moins vite que l’espérance de vie. Mais ce sont les classes d’âge issues du baby-boom qui sont arrivés en retraite sur cette période, ce qui explique que les dépenses de retraite ont continué à augmenter.
Rémunération et recrutement des enseignants
Il est toujours difficile de comprendre la rémunération des enseignants, car elle comprend une partie de primes dont certaines sont liées à ces conditions d’exercice et qu’elles donnent la rémunération brute et non la rémunération nette.
Il apparait cependant clair que si l’on compare sur le temps long l’évolution de cette rémunération avec celle d’autres professions, la baisse relative est réelle. Les syndicats font habituellement la comparaison avec le SMIC, ce qui conduit à accentuer l’image de baisse, car le SMIC a évolué plus que la moyenne des salaires jusque dans les années 2000. D’après un syndicat de l’enseignement professionnel, « en 1980, un-e jeune professeur était rémunéré-e à 2,3 SMIC alors qu’en 2022, le salaire d’un-e prof est de 1,2 SMIC. » Même si la comparaison ne couvre pas complètement la réalité (comparaison par nature compliquée) la baisse est évidente.
La principale raison de cette baisse est directement liée aux difficultés budgétaires du pays : pour limiter le déficit, de nombreux gouvernements ont bloqué la valeur du point d’indice, ce qui conduisait mécaniquement à une baisse du pouvoir d’achat. Dans la plupart des ministères, ce blocage a été compensé plus ou moins partiellement par des mesures diverses, dont une partie a consisté à prolonger les carrières, c’est-à-dire à prévoir des augmentations en deuxième partie et en fin de carrière. Cette dernière mesure conduit à augmenter l’écart entre salaire de début et de fin de carrière.
Le rapport de la Cour des comptes sur la gestion des ressources humaines au sein du ministère de l’Education nationale, publié le 25 octobre 2024, commence par ces mots : « À l’heure de la crise des vocations enseignantes qui affecte les recrutements et crée des difficultés pour pallier le manque d’enseignants. » Le rapport souligne qu’aujourd’hui 10 % des enseignants sont des contractuels.
Attractivité du métier d’enseignant
L’aspect financier de l’attractivité du métier a donc notablement diminué, en particulier dans les disciplines où les alternatives sont nombreuses : les manques sont criants en mathématiques depuis longtemps, en physique plus récemment.
Il y a aussi les conditions d’exercice. La difficulté de retrouver un poste dans sa région d’origine, les comportements perturbants de certains élèves, les exigences ou la méfiance de certains parents, quelques professeurs en arrêt depuis des années dont le poste ne peut être occupé par un contractuel, le rectorat dont on a du mal à comprendre les priorités. Mais tout cela n’est guère nouveau.
Plus nouveau, l’une des conséquences des difficultés de recrutement : il n’y a plus de remplaçants titulaires. Les remplacements pour maladie ou pour congé maternité deviennent compliqués. Quand ils se font, c’est par un stagiaire ou un contractuel. Certains ne font pas l’affaire, mais on les garde, en particulier dans les spécialités en tension.
Autre difficulté qui s’est construite progressivement : les spécificités personnelles d’un nombre toujours plus élevé d’élèves qui rendent l’organisation plus complexe.
Un problème plus général est mesuré régulièrement par les enquêtes du type PISA : le niveau des lycéens baisse. En partie parce que le redoublement n’est plus de mise, en partie parce que l’accès à la filière générale est devenu plus ouvert (les parents peuvent l’exiger) en partie parce que les élèves deviennent moins autonomes. Concentrés sur leur téléphone, les élèves ne savent plus se servir d’un ordinateur ou lire un texte un peu long.
Que faire ?
Pierre Rosanvallon le souligne : l’avantage pour les plus âgés est plus important en France que chez ses voisins européens. Concrètement, cela signifie que les Français partent plus jeunes en retraites et que le rapport entre le niveau de vie des retraités et celui des actifs est plus élevé en France qu’ailleurs. S’il faut agir, c’est sur ces deux leviers qu’il faut le faire.
L’âge de départ en retraite se situe entre 65 et 67 ans dans la plupart des pays d’Europe. Le Danemark vient de voter le départ à 70 ans pour les personnes nées en 1971 ou après. En France, LFI et le RN laissent encore croire qu’on peut revenir à la retraite à 60 ans…
En ce qui concerne le niveau de revenu, les tentatives gouvernementales de mettre fin à la déduction de 10% sur le revenu imposable pour frais professionnels a été de nouveau retoquée à l’Assemblée nationale. On est loin d’imaginer une baisse globale des pensions pour s’aligner sur les moyennes européennes…
Une situation générale des jeunes inquiétante
L’augmentation des problèmes de santé mentale chez les jeunes, l’inquiétude des lycéens sur leur avenir, la baisse de la natalité ne sont-elles pas les symptômes d’une détresse profonde de cette génération ?
Pour aller plus loin
A lire sur la Gazette :
Repousser l’âge de départ en retraite ?
Espérance de vie en bonne santé
Pourquoi il faut réformer les retraites
Retraites et injustice intergénérationnelle
Retraite, santé et compétences
Le travail a-t-il changé depuis 1983 ?
Une situation démographique particulière
Depuis 2000, c’est en 2010 que le nombre de naissances en France a été le plus élevé : 824.641. Les enfants nés cette année-là sont généralement lycéens, en première pour le plus grand nombre. Plus largement, le nombre de naissances annuelles a été supérieur à 810.000 chaque année entre 2006 et 2014, avec une moyenne de 823.000 sur la période (9 ans). Elle a été de 800.000 en moyenne sur les 6 années qui ont précédé (et de l’ordre de 760.000 sur les années encore précédentes) et de 772.000 en moyenne sur les années suivantes, avant de continuer à baisser.
Si le nombre d’élèves par classe était de 25 élèves en moyenne pour les lycéens nés entre 2000 et 2005, et que le nombre de classes n’a pas varié ensuite, le nombre d’élèves par classe a été en moyenne de 25,7 pour ceux nés entre 2006 et 2014 et sera en moyenne de 24,2 pour les élèves nés entre 2015 et 2020 : une différence réelle mais assez faible.
Durée de vie, durée d’activité et durée de vie à la retraite.
Le 20ème siècle a été marqué par une augmentation considérable de l’espérance de vie, au rythme approximatif de 3 mois par an, ou un an tous les 4 ans. Dans la première moitié du siècle ; une partie importante de ces gains se faisant par une réduction des décès dans la première année de vie. Cette part a baissé progressivement, et elle est devenue négligeable dans la deuxième moitié du siècle : les gains d’espérance de vie se sont faits par une diminution de la mortalité à toute âge et un nombre de plus en plus important de personnes atteignant les âges de 80, puis 90, puis 100 ans. En 1980, l’espérance de vie en France était de 74,05 ans. Elle était de 80,16 en 2005 -soit un gain de 6 ans entre 1980 et 2005) et de 82,98 en 2024.
L’âge de début d’activité était d’environ 15 ans pour les garçons et 14 ans pour les filles, pour les jeunes nés en 1920. Cet âge a augmenté ensuite d’environ 1 an par décennie et un peu moins pour les garçons, ce qui fait qu’il a atteint 20 ans pour les filles comme les garçons pour les jeunes nés en 1980. Il n’a pratiquement plus augmenté depuis. La scolarité était obligatoire jusqu’à 14 ans avant la guerre et est passée à 16 ans pour les jeunes nés à partir de 1950.
L’âge minimal pour être en retraite était de 65 ans au moment de son institution en 1945 et elle est passée à 60 ans en 1983). La majorité des hommes partis en retraite dans les années 70 avaient commencé à 14 ans. Sauf s’ils ont bénéficié d’une retraite anticipée, ils ont pour la plupart eu 51 ans d’activité avant de partir en retraite. La durée du service militaire faisait partie de ces 51 ans.
Le passage à la retraite à 60 ans a d’un seul coup limité cette durée d’activité maximale à 46 ans. Mais le nombre de personnes concernées par ce maximum a progressivement diminué avec l’augmentation de l’âge de début d’activité
En 2003 la loi Filllon a permis aux personnes ayant commencé à travailler le plus tôt de prendre leur retraite avant 60 ans. La durée maximale d’activité obligatoire (on n’est pas obligé de partir en retraite quand les conditions sont réunies) a encore diminué de deux ans.
En 2010, le loi Worth s’est traduite par un passage progressif de l’âge normal de départ à 62 ans et une augmentation du nombre de trimestres nécessaires (voir ici l’ensemble des réformes de retraite de 1993 à 2023)



