A la rentrée de septembre, l’école maternelle des Blagis à Sceaux comptait une classe de moins. Il en était de même pour celle des Ormeaux à Fontenay-aux-Roses, celles de la Faïencerie et des Bas-Coquards à Bourg-la-Reine. Ce n’est pas une spécificité locale, mais la conséquence locale d’un phénomène national : en 10 ans, le nombre annuel de naissances françaises a baissé de 20%. La baisse a continué en 2026. L’événement est-il conjoncturel ou structurel ? Quelles sont les raisons de cette baisse ? Quelles conséquences ? Faut-il attendre d’autres suppressions de classes en maternelle demain et à l’école primaire après demain ? Faut-il agir et comment ?
Forte baisse depuis un point haut en 2010
Après le baby-boom qui, après la guerre, a radicalement remplacé la faible natalité que connaissait la France depuis Napoléon, le nombre annuel de naissances s’est stabilisé entre 740.000 et 850.000. Après une baisse dans les années 80, le nombre de naissances est progressivement remonté avec un maximum en 2010 (832.799 naissances). Puis, à partir de 2015, le nombre de naissances se met à chuter. Il n‘était plus que de 645.000 en 2025. Cette baisse se retrouve quelques années plus tard dans les effectifs des écoles maternelles avant d’atteindre les effectifs des écoles primaires.
Pour comprendre et anticiper les évolutions, les démographes suivent la fécondité des femmes en âge de procréer (entre 15 et 45 ans à peu près), avec deux indicateurs différents. Le premier est l’indicateur conjoncturel de fécondité qui mesure les résultats d’une année ; le second est la descendance finale (nombre moyen d’enfants par femme) d’une génération, que l’on ne peut calculer que quand toutes les femmes d’une génération ont dépassé l’âge de procréer (on prend 50 ans comme âge limite). Au XXe siècle ces deux indicateurs ont montré des résultats très contrastés :

Les nettes différences entre les courbes rouge (indicateur conjoncturel) et bleue (descendance finale) s’expliquent pour l’essentiel par les changements d’âge de la mère à la naissance des enfants : dans les années qui ont suivi la guerre de 39-45 les femmes ont eu leur premier enfant plusieurs années plus tôt que celles les ayant eus en 1913 par exemple. A partir des années 70, le mouvement s’inverse et les femmes ont leurs enfants de plus en plus tard. Ce qui explique qu’à partir du milieu des années 70, la courbe rouge passe en dessous de la courbe bleue.
On note cependant que depuis 2010, les deux courbes sont à la fois proches et en baisse : la baisse des naissances actuelle ne s’explique pas par un report de l’âge auquel les femmes ont leur premier enfant.
Renouvellement des générations
Pour que les générations se renouvellent, il faut qu’en moyenne une femme donne naissance à une fille atteignant l’âge de procréer. Il y a trois siècles, pour avoir un tel résultat, il fallait qu’une femme donne naissance en moyenne à plus de deux filles, et donc au total à plus de 4 enfants. On donne à cette valeur le nom de seuil de renouvellement. Avec la baisse de la mortalité enfantine, ce seuil a baissé et il est estimé autour de 2,1 aujourd’hui (le 0,1 étant dû au plus grand nombre de naissances masculines que féminines et à une légère mortalité avant l’âge adulte). Dans un premier temps, la baisse de la mortalité n’étant pas accompagnée par une baisse de la natalité, la population augmente rapidement. Puis la natalité baisse pour rejoindre plus ou moins le taux de mortalité : c’est ce qu’on appelle la transition démographique.
Comme on le voit sur le graphique précédent, la descendance finale des Françaises était dangereusement faible avant la guerre, à une époque où le seuil de renouvellement était plus élevé qu’aujourd’hui. Le baby-boom, avec une descendance finale de l’ordre de 2,5 enfants par femme correspond à une croissance de la population (accrue par l’effet d’augmentation de l’espérance de vie). Depuis 1975, on se trouve au contraire très proche du seuil de renouvellement, d’abord un peu au-dessus, puis un peu en dessous. L’évolution depuis 2015 nous fait passer franchement en dessous. En 2025, l’indicateur conjoncturel de fécondité se situe à 1,56 enfant par femme seulement.
Analyse et perspectives selon l’INED
L’INED est l’institut national d’études démographiques. Son directeur, François Clanché, et un chercheur, Laurent Toulemon, ont été audités par des sénateurs sur la baisse de la natalité. L’ensemble de leurs interventions peut être écouté sur cette vidéo.
François Clanché explique d’abord que, pour l’INED, la récente baisse de la natalité ne sera pas conjoncturelle mais durable. Il observe en effet que cette baisse s’observe partout sur le territoire et dans toutes les classes sociales. Il note ensuite que pour les 30-34 ans on est passé de 2,6 enfants désirés à 1,9 : baisse de la taille idéale des familles et augmentation de la part de ceux qui ne veulent pas d’enfants du tout.
Enfin, il rappelle qu’il s’agit d’un phénomène mondial. Après avoir connu une première transition démographique (passage de l’équilibre entre une forte mortalité et une forte natalité à un équilibre entre une faible mortalité et une faible natalité), on observe une deuxième transition avec cette fois un déséquilibre, la fécondité devenant durablement inférieure à 2 enfants par femme.
Il s’appuie ensuite sur une étude réalisée à la demande du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, avec le Haut Conseil de l’enfance, de la famille et de l’âge. Plus de 2000 jeunes adultes ont été interrogés sur la parentalité (voir ici les résultats de l’enquête). L’enquête montre que le désir d’enfant est aujourd’hui plus faible qu’il y a 20 ans. Les raisons sont multiples : baisse du sentiment de devoir prendre sa part au renouvellement de population pour la société et augmentation de la peur pour l’avenir (peur pour l’avenir de la démocratie ou de la planète plutôt que peur économique). Le regard des 20-35 ans sur la parentalité a aussi changé avec une hausse du sentiment que c’est une contrainte (surtout chez les femmes) et baisse du sentiment que c’est un épanouissement. Si l’on en croit l’enquête, cela ne devrait pas se traduire par une diminution du nombre d’enfants chez ceux qui en ont mais par une augmentation du nombre de ceux qui n’en ont pas.
Laurent Toulement est l’un des auteurs d’une enquête menée par l’INED, qui montre que Les Françaises veulent moins d’enfants. « Le modèle de la famille à 2 enfants se diffuse : tous âges confondus entre 18 et 49 ans, deux tiers (65 %) des femmes et des hommes considèrent 2 comme le nombre idéal d’enfants dans une famille. Entre 2005 et 2024, on observe une forte hausse des personnes ne souhaitant pas d’enfants (de 6 % à 12 %) ou un seul (de 12 % à 18 %) ».
Les propos de l’INED sur le fait que ce sont les femmes qui voient le plus une contrainte dans la parentalité amènent une remarque : en 2020, un quart des familles abritant un enfant sont monoparentales (et cette part est en croissance). Dans 18% des cas, le parent de ces familles monoparentales est un homme. Doit-on en conclure que les hommes gèrent la contrainte de la paternité en l’abandonnant ?
Pourquoi la baisse ?
Cette baisse a suscité réflexions et débats. La commission des affaires sociales du Sénat a organisé une table ronde sur les effets économiques de la dénatalité. L’institut Montaigne a donné la parole à l’un de ses experts qui s’est fendu d’un livre sur le sujet. Le Cercle des économistes s’est exprimé ainsi que le Haut-commissariat au Plan. D’autres ont donné leur point de vue, par exemple ici, ici ou là et ici. Mais trop souvent, leur analyse est franco-française.
Dans un article précédent, la Gazette a montré que les évolutions de la fécondité en France étaient étroitement corrélées à ce qui se passe dans la plupart des autres pays du monde. Avec cette conclusion :
Observer la baisse récente de la natalité en France sans regarder ce qui se passe dans les autres pays peut conduire à prendre en considérations des événements purement français, par exemple à propos des crèches, des allocations familiales ou du la crise du logement en Ile de France. Mais si le phénomène est largement mondial, il faut chercher ailleurs.
Qu’est ce qui dans l’évolution du rôle attendu des femmes et des hommes, dans les valeurs, les peurs et les espérances portées par le monde culturel ou les réseaux sociaux, des éléments qui dépassent largement le cadre national, conduit à regarder autrement la reproduction, la place des parents ou des enfants ?
Le graphique ci-contre (issu de cette page) montre la part des femmes vivant en couple (c’est-à-dire cohabitant pour l’Insee). Le graphique commence à 20 ans. En 2022, cette part est plus faible qu’en 1999 et a fortiori en 1990, sauf pour les plus de 65 ans (en raison de l’augmentation de l’espérance de vie des hommes).
C’est à 38 ans que la part des femmes vivant en couple est la plus élevée aujourd’hui. Elle est de 72% en 2022, contre 76,2% en 1999 et 80,8% en 1990. Il ne faut pas s’étonner que la natalité baisse…Et on ne voit pas quelle action publique pourrait inverser cette tendance.
Quelles conséquences locales ?
Les réflexions publiques portent sur des conséquences générales. Avant de les aborder, évoquons les conséquences particulières, notamment celles que nous avons découvertes localement.
Une baisse de 20% du nombre annuel de naissances, c’est autant de baisse des besoins de garde, assurés par les crèches, les assistantes maternelles ou la famille. Si la répartition actuelle de ces différents modes est le résultat d’une pénurie de crèches (?), la baisse des besoins affectera en priorité l’emploi des assistantes maternelles. On devrait déjà l’observer et la Gazette a prévu d’y consacrer un article prochain. Si le nombre annuel de naissances se stabilise (au niveau bas actuel) l’ajustement sera conjoncturel, sur quelques années, puis un nouvel équilibre sera à constater.
Le mouvement commence tout juste du côté des écoles maternelles. Les suppressions de classes déjà observées à Sceaux, Bourg-la-Reine ou Fontenay-aux-Roses pourraient bien se renouveler les prochaines années. 20% de baisse, c’est énorme, dans un métier caractérisé par un faible turn-over. La logique naturelle est de gérer cette transition en s’appuyant sur les départs naturels (en retraite ou autre). Mais serait-il raisonnable de geler toute embauche pendant plusieurs années ? Peut-on trouver des moyens d’augmenter la mobilité professionnelle ?
Le problème sera le même à l’école élémentaire mais pourra être géré sur une plus longue durée (5 niveaux contre 3 en maternelle).
Quelles conséquences générales ?
Les questions plus globales portent notamment sur des questions de financement de la protection sociale.
Dans son intervention au Sénat, Laurent Toulemon estimait qu’un écart de fécondité par rapport à 2 (dans un sens ou dans un autre) n’avait pas de fortes conséquences tant qu’il était faible. L’exemple de l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, dont le taux de fécondité est inférieur à 1,5 depuis plus de 30 ans, montre qu’en effet cela ne semble pas révolutionner le pays. Cela dépend bien sûr de l’écart : Laurent Toulemon n’a pas précisé ce qu’il appelle faible. Mais même le très faible taux observé aujourd’hui en Corée, en Chine ou plus près de nous dans les pays baltes n’a pas de conséquences générales importantes à court et moyen terme. A contrario, si on accepte de raisonner à beaucoup plus long terme, au-delà d’une génération les conséquences seront très importantes. Mais on n’imagine guère le débat politique se préoccuper d’horizons si éloignés. Pourtant c’est ce que fait aujourd’hui Singapour. Le taux conjoncturel de fécondité y est descendu à 0,87 enfants par femme. Le gouvernement vient de lancer un programme massif.
Si certains intervenants proposent une politique plus nataliste, l’argument mis en avant n’est pas qu’il faut plus d’enfants, mais qu’il faut permettre à chaque couple d’avoir les enfants qu’il désire. Or, le nombre d’enfants réel est plus faible que celui désiré : si les Françaises avaient le nombre d’enfants qu’elles déclarent désirer, l’indicateur de fécondité serait nettement supérieur à 2. Cette différence est un argument des défenseurs des familles pour obtenir plus de soutien. Le sujet a également été étudié par une Mission d’information sur les causes et conséquences de la baisse de la natalité en France de l’Assemblée nationale fin 2025/début 2026. Le rapport est public. La proposition 1 qui indique l’objectif général proposé indique assez bien l’orientation du rapport : Repenser la politique familiale autour d’un objectif unique et clair : permettre aux Français qui souhaitent avoir des enfants d’en avoir.
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