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L’autre vie de nos élus : Dominique Lafon

Les élus locaux exercent, pour la plupart, un métier ou une activité extérieure à leur engagement municipal. Quelle est cette autre face, cette autre vie? Comment se partage-t-elle avec la vie d’élu. La Gazette s’est entretenue avec plusieurs d’entre eux. Elle y consacre une série d’articles.

A Fontenay-aux-Roses, Dominique Lafon est 2e adjoint au maire, en charge de la jeunesse, des nouvelles technologies, des innovations et du jumelage, fonctions qui ont un lien avec des moments de son expérience personnelle. Il est conseiller territorial Vallée Sud Grand Paris. C’est le côté pile (ou face, comme on veut). L’autre côté c’est le consultant, le cofondateur de CayaK Innov, un cabinet spécialisé la conception innovante. Ça existe ; la preuve.

Politique et profession intimement liés  

Avant de lancer Dominique Lafon sur son métier, sachez qu’il est intarissable. C’est la passion. Obligé de faire court. Il commence sa carrière à EDF où il reste 10 ans. En 1986, il adhère au parti socialiste. Rien à voir ? Si, quand même. Il est représentant CFDT au comité d’entreprise de la Direction des Etudes et Recherches. Il ne sera pas long à prendre des responsabilités politiques.

Il tombe tout petit dans la marmite. Son frère aîné l’emmène dans des meetings socialistes. Ses parents, des universitaires en mathématiques[1], sont engagés (à gauche, forcément), « à la maison, il y avait plein de débats passionnés. ». Le contexte est important. Il explique qu’on ne peut guère séparer ses itinéraires professionnel et politique. Lui-même les associe à chaque instant.

Quand il quitte EDF, il est au cabinet de la direction de la stratégie. Il aime son travail et le savoir qu’il a acquis lui semble toujours déterminant. Il veut se lancer. Il veut vivre autre chose. Sa hiérarchie le comprend, l’appuie. En 1991, il crée, avec deux associés, Aurus Conseil, spécialisé dans les bases de données. Ils démarrent à trois et sont plus de cinquante dix ans plus tard.

On bascule. « En 1994, Alain Moizan, alors maire RPR de Fontenay, est mis en minorité. Des élections anticipées sont provoquées. » Il intègre la liste du parti socialiste menée par Pascal Buchet, qui obtient la majorité. Dominique Lafon devient premier adjoint.

Retour au business. En 2000, son affaire est revendue. Les collaborateurs changent d’employeur. En ce qui le concerne, ce n’est que pour 6 mois. Difficile de passer de patron à directeur. Comment s’entendre ? Qu’à cela ne tienne, il rejoint Orion qui a été créée par un de ses anciens associés. Ce seraont ? de nombreuses missions à l’étranger pour des grands groupes : Brésil, États-Unis, Mexique, Allemagne, Serbie, Tunisie, les Emirats.

Le double engagement entre métier et politique impose à Dominique Lafon de partager son temps entre deux gros mi-temps, dont chacun sait qu’ils forment plus qu’un temps complet. S’y ajoutent des formations en entreprise. Sans compter la formation qu’il suit à l’école des Mines. Les journées ne font pas 24h pour tout le monde.

Un C-K, sinon rien

En 2014, « la création de CayaK Innov est le résultat des échanges et de la participation aux travaux de la chaire des Mines. C’est un ami, Yvon Bellec, qui m’a entraîné dans cette aventure à la suite d’échanges sur la limite de la gestion de projet (notamment en situation d’inconnu). CayaK a été créé avec le soutien des Mines pour développer le C-K[2] dans les entreprises et nous l’avons créé avec plusieurs associés qui venaient d’horizons très différents. Aucun cabinet n’avait réellement de compétences autour du C-K à l’époque. Nous étions six associés férus de conception innovante. »

C-K est une méthode de conception innovante en ce sens qu’elle cherche la jonction entre créativité (concept, imaginaire) et réalité (connaissance du possible). On devine que si cette jonction n’a rien d’élémentaire, elle peut être riche en découvertes. Dominique Lafon s’en explique fort bien dans un entretien avec Jean-Philippe Denis de la Revue française de gestion.

Source xerfi Canal sur Youtube

CayaK Innov positionne sa valeur ajoutée dans des situations où les objets techniques sont complexes et réclament de multiples expertises. Il y a alors des situations d’indécidabilité. Personne n’a toute la connaissance. Le doute sur le futur du projet est non seulement permis, il est inhérent à la complexité. On va vers l’inconnu.

Pour le consultant de CayaK Innov qu’est Dominique Lafon, « l’indécidabilité est valorisable, car elle pousse à imaginer des solutions. » Où on anticipe de l’incertitude, du danger, il voit des ouvertures, des ruptures.

La méthode vise à repérer les « fixations » et les préjugés pour bousculer les objets, les systèmes, les process et les organisations. Elle résulte de plus de 15 ans de travaux académiques issus de la « théorie de l’action collective et de la prise de décision ». Le but : faire jaillir des idées surprenantes ; remettre en cause des propriétés considérées comme inaliénables : altérer l’identité des objets. L’article Wikipedia sur la théorie C-K donne des clés de compréhension. « Les concepts fous sont des concepts qui semblent absurdes comme chemin d’exploration dans un processus de conception. La théorie C-K et ses applications pratiques ont démontré que les concepts fous peuvent favoriser le processus de conception global en ajoutant des connaissances supplémentaires. »

Les ateliers de CayaK Innov peuvent aller d’une session de 3h à un atelier d’un jour par mois sur 6 ou 8 mois. Objectif non pas Lune mais l’inconnu. Dominique Lafon se fait volontairement provocant : « Un RER sans passagers (pour penser le fret, la livraison sur les derniers kilomètres) ; un avion sans porte ; un train sans horaire précis (une plage seulement, de toute façon ils ne sont plus vraiment à l’heure, ajoute-t-il en guise d’espièglerie), une cour d’école avec des « corporations ». Oui, vous ne vous trompez pas, les corporations du Moyen-âge ! Avec, en plus de l’analogie, une question : comment accueillir une nouvelle corporation. On commence à suivre. Il cherche à entrechoquer les modèles, à provoquer des rapprochements incongrus. Du Lautréamont et la rencontre fortuite de la machine à coudre et du parapluie ?

Pas exactement. Les clients de CayaK Innov ne sont pas des poètes. Et pourtant la poésie est une véritable inspiration pour ses consultants[3]. Ce sont des grands groupes, des ETI (entreprises de taille intermédiaire), des administrations, des ministères ou de jeunes entreprises innovantes. Les missions sont destinées à l’élaboration de nouveaux produits, de nouveaux services, de nouveaux modes de fonctionnements, ou dans l’élaboration d’une vision à 10 ans.  « Nous avons collaboré à l’élaboration de nouvelles offres de services pour une Agence de l’Etat, au développement de nouveaux services pour un constructeur aéronautique. Chaque mission apporte son lot d’innovations valorisables à court, moyen ou long terme. »

Innover dans la ville

Retour au mélange du métier et du politique : innover dans les villes. Dominique Lafon y voit un terrain où coupler expérience d’élu et expérience de consultant. On n’est pas surpris quand il dit : « Mon expérience en gestion, management et projet est pour moi en cohérence avec la fonction d’élu. Même s’il ne faut pas empiéter sur les responsabilités des autres : entre l’élu et l’administration, il faut savoir être à sa place. »

Le lien entre l’innovation et la gestion municipale relève chez lui de quatre raisons. La première est la complexité croissante. L’environnement réglementaire qui pèse sur les communes est absolument prodigieux. « Il y a environ 10.000 normes et standards applicables. C’est monstrueux. Un bac à sable dans une école, ce sont des centaines de pages de règlement. »

La deuxième raison est la vitesse des changements. « Il faut décider rapidement, car tout est vite dépassé. » Il y a vingt ans, le budget était fait à la main. Il y avait de 5 à 10 personnes équipées d’un PC. Aujourd’hui, elles sont 300. Il n’y avait pas de logiciel ou très peu. Aujourd’hui, il y en a en RH finance, en gestion de la dette.

Il a fallu informatiser, former les agents aux nouveaux métiers, comme la bureautique, moderniser les services publics. Partager des références, des référentiels. Mais il considère qu’il reste beaucoup à faire : améliorer les processus de recrutement ; améliorer l’élaboration budgétaire, la planification pluriannuelle des investissements, la gestion de l’emploi et des compétences.

Vient ensuite la nécessité de réduire les dépenses. Réduire de 4% les dépenses communales peut passer par des soustractions systématiques. Pour lui, cela peut aussi être en revisitant les services et les organisations. En prenant en compte les potentiels des intercommunalités. Donc en se concertant, en discutant pour ouvrir les possibles. « Les systèmes d’information (management inclus), la gestion des personnels, la réflexion sur le rôle de certains équipements, leur partage entre communes, tout ceci participe de la rationalisation des dépenses. C’est d’ailleurs le sens du rapprochement entre Sceaux et Bourg-la-Reine. »

Innover dans la ville

Une quatrième raison, et peut-être celle qui lui tient le plus à cœur, tient aux changements dans les services. On a d’une part des désengagements comme ceux de la Poste, la Sécurité sociale, la gestion du logement lesquels obligent à inventer des substituts. La précarité croissante augmente la charge des mairies (Fontenay-aux-Roses, insiste-t-il, compte 43% de logements sociaux !). « D’autre part, il y a tout ce que nous devons imaginer pour transformer la ville. La tâche est immense. »

Il se lâche. Échantillon. Pourquoi pas une salle d’activité dans une école (ouverte à tous) ou la cour d’école du futur ? Des innovations en restauration collective ? Une mairie conceptrice ? Une mairie qui imaginerait de nouvelles relations au-delà de ses missions réglementaires. « Vous savez… au fond, une mairie, c’est un peu une entreprise de proximité. »

Son credo : dépasser les situations binaires et leurs alternatives à deux termes. « Trouver des pistes pour ne plus faire comme avant. Casser les habitudes. » Toute la question est alors de trouver des gens qui en aient envie. Pour les personnels des communes, cela peut être générateur de craintes, voire de refus pur et simple. Nul n’est prophète en son pays.

Il faut dire que l’ambition est grande. Dominique Lafon clôt son entretien avec Jean-Philippe Denis avec une proposition pleine de mystère mais aussi d’espérance : « Ouvrir le champ des impossibles qui deviennent les possibles de demain. »


[1] Les amateurs liront avec intérêt le livre de son père, Jean-Pierre Lafon : Algèbre commutative – langages géométriques et algébriques, Paris 1999, Editions Herman
[2] La méthode C-K, conçue par Armand Hatchuel et Benoît Weil, fait l’objet d’un article dans Wikipedia.
[3] « Lire les poètes pour penser l’innovation » entretien entre Dominique LAFON et Jean Philippe Denis – Xerfi Canal  

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