À l’occasion du Festival des Danses et Musiques Ouvertes de Fontenay-aux-Roses, le 31 mai à 19h, Sarah Rhea présente son dernier spectacle, Nesma Nilea – Brise du Nil, accompagnée de son collectif à la Maison de la Musique et de la Danse – Auditorium Jacques Demy.
Sortir des cadres
Sarah Rhea, danseuse orientale et tsigane, professeure, chorégraphe mais aussi historienne de formation, construit depuis plusieurs années un parcours singulier où l’exigence intellectuelle rencontre une sensibilité profondément instinctive.
Quand elle entre sur scène, quelque chose se transforme immédiatement. Son corps ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la performance démonstrative. Il raconte. Il convoque des paysages, des souvenirs, des musiques entendues dans l’enfance. Il fait surgir une Égypte intime, traversée par les chants d’Oum Kalthoum, les grandes figures du cinéma arabe et les rythmes populaires du Nil.
Pourtant, rien ne semblait la destiner à cette voie.
Avant la danse orientale, il y a d’abord eu le classique. Très jeune, Sarah Rhea suit un cursus au conservatoire puis à l’institut Janine Stanlowa. Son corps apprend la discipline, la précision, l’endurance. Mais à l’adolescence, elle ressent déjà le besoin de sortir des cadres imposés. Elle explore alors d’autres univers : danse moderne, jazz, hip-hop.
Parallèlement, elle grandit dans un environnement culturellement riche. Sa mère voyage beaucoup, les musiques venues d’ailleurs circulent à la maison, les mercredis se passent souvent dans les musées. Sans le savoir encore, cet univers nourrit déjà son imaginaire artistique.
Le coup de foudre
Après un baccalauréat scientifique, elle tente une formation professionnelle au centre chorégraphique Rick Odums. L’expérience est intense, mais révèle aussi les exigences parfois brutales du milieu de la danse. Elle finit par quitter cette voie et entreprend des études d’histoire.
Pourtant, la danse continue de l’habiter. Puis survient la rencontre décisive. Un jour, presque par hasard, elle découvre un cours de danse orientale dirigé par Assia Guemra. Le choc est immédiat. « Un coup de foudre », dira-t-elle plus tard.
À travers cette danse, elle retrouve soudain tout un univers enfoui dans sa mémoire sensorielle : les chansons d’Oum Kalthoum écoutées dans l’enfance, les films égyptiens, les grandes danseuses comme Samia Gamal.
La danse orientale lui offre un espace d’expression qu’elle n’avait encore jamais trouvé ailleurs. Elle y découvre une relation différente au corps : plus organique, plus émotionnelle, plus intérieure.
Transmettre tout en créant
Très vite, Sarah Rhea se forme auprès de plusieurs professeurs égyptiens, notamment Gamel Seif. Ces apprentissages approfondissent sa compréhension du mouvement comme langage émotionnel. « Il m’a fait comprendre ce qu’exprimait réellement la danse », explique-t-elle. À partir de là, la danse cesse d’être une passion. Elle devient une véritable voie artistique.
Sarah Rhea continue d’enseigner l’histoire tout en développant parallèlement son activité de danseuse. Peu à peu arrivent les premiers spectacles, les premières scènes, les premières collaborations.
Aujourd’hui, elle revendique une esthétique hybride. Son travail mêle les influences orientales, tsiganes et contemporaines. Elle parle souvent des passerelles qui existent entre les musiques égyptiennes et tsiganes : des sensibilités communes, une même intensité émotionnelle.
Sa danse repose moins sur la virtuosité technique que sur la circulation des sensations. Le mot qui revient souvent dans sa bouche est celui de « tarab ». Dans la culture arabe, il désigne un état d’extase émotionnelle provoqué par la musique. C’est précisément cela qu’elle cherche sur scène.
Danser pour émouvoir plutôt que séduire
Quand elle danse, Sarah Rhea observe les regards, s’attache parfois à un visage dans le public, construit un dialogue silencieux. « Je cherche les yeux », dit-elle. Cette relation sensible au public nourrit toute sa présence scénique.
Sa réflexion sur la féminité participe également de cette démarche. La danse orientale souffre encore de nombreux clichés, « la danse du ventre » souvent réduite à une image caricaturale ou sexualisée. Sarah Rhea cherche au contraire à montrer une sensualité libre, expressive, débarrassée du regard réducteur. « On peut montrer une sensualité sans basculer dans quelque chose de sexuel », affirme-t-elle.

Cette vision trouve sans doute ses racines dans son histoire personnelle. Élevée principalement par sa mère après le divorce de ses parents, elle grandit auprès d’une femme indépendante et profondément attachée à sa liberté.
Son regard d’historienne nourrit aussi sa pratique artistique. Son mémoire universitaire portait sur l’histoire comparée de la danse médiévale en Orient et en Occident. Elle y étudiait notamment la place du bassin dans les traditions chorégraphiques.
Selon elle, le ballet occidental a progressivement construit un corps vertical, tendu et contrôlé, alors que les danses orientales maintiennent une relation plus organique au mouvement.
Azbakiyya, un voyage au fil du Nil
Cette réflexion se retrouve jusque dans son enseignement. Professeure au CAEL de Bourg-la-Reine et dans plusieurs structures culturelles, elle accueille des élèves de tous âges, de toutes origines. Parmi elles, Colette, 80 ans, ancienne danseuse classique devenue passionnée de danse orientale. Pour Sarah Rhea, cette danse possède justement la force rare d’être accessible à presque tous les corps.
Depuis deux ans, son parcours prend aussi une dimension collective avec la création du collectif Azbakiyya. Aux côtés du joueur de ney (flûte en roseau) John Samy Megalaa, de la musicienne Mervat Adly Henein et du musicien Julien Coulon, elle développe un univers inspiré de l’Égypte et de ses imaginaires.
Le spectacle Nesma Nilea – Brise du Nil en constitue aujourd’hui l’expression la plus aboutie. Pensé comme un voyage artistique le long du Nil, il traverse différentes régions, différentes musiques, différentes atmosphères. La Nubie, le Saidi, le Baladi, Le Caire ou encore Alexandrie deviennent autant de tableaux musicaux et chorégraphiques.
Le cinéma égyptien irrigue également toute l’esthétique du projet. Sarah Rhea s’inspire des grandes actrices-danseuses des années quarante à soixante-dix qui ont profondément modernisé la danse orientale.
Quand elle évoque Oum Kalthoum, sa voix ralentit légèrement. Elle parle des longues introductions musicales, de l’attente avant l’entrée du chant, de ce moment précis où surgit enfin le « ya habibi ». « Ça me touche à chaque fois », confie-t-elle. Cette émotion intacte résume sans doute le fil secret de son travail.
La danse n’est pas une démonstration vide
Chez Sarah Rhea, la danse demeure liée à une mémoire affective, à des images intérieures, à une circulation d’émotions profondément vécues.
Même l’improvisation occupe une place essentielle dans son approche. « C’est ce que je préfère », explique-t-elle. Au cœur de ses performances subsiste toujours un espace de liberté, un moment où le corps écoute la musique au présent.
Aujourd’hui, Sarah Rhea continue de transmettre en scène son art, de développer ses créations et de faire circuler Nesma Nilea dans différents festivals et lieux culturels.
À travers son travail, elle poursuit une ambition discrète mais profonde : offrir une autre image des cultures orientales, loin des clichés, en révélant leur richesse artistique et leur puissance émotionnelle.
Et juste avant d’entrer sur scène, malgré les années d’expérience, elle accomplit toujours le même geste intérieur. Elle prie et remercie le ciel de lui offrir, une fois de plus, le merveilleux pouvoir de danser.

