ENTRETIEN Depuis les quais du RER B, on distingue parfois une silhouette surprenante au-dessus des toits de Bourg-la-Reine. Une haute tour surmontée d’un belvédère, des terrasses suspendues, des volumes géométriques imbriqués, des fenêtres de formats variés : la Villa François Hennebique tranche avec le paysage pavillonnaire alentour. Mais derrière le monument, il y a aussi des habitants. Derrière les façades classées, il y a des fenêtres à isoler, des terrasses à entretenir, des devis vertigineux, des assemblées de copropriété et des choix parfois difficiles. Pour comprendre ce que signifie vivre aujourd’hui dans un tel lieu, Pierre Bozzonne pour La Gazette / Ligne de Sceaux a rencontré Sylvie F., l’une des copropriétaires de la villa.
Longtemps ignorée du grand public, cette demeure du début du XXe siècle est pourtant majeure dans l’architecture moderne en France. Bien plus qu’une maison familiale, elle fut conçue comme une démonstration grandeur nature des possibilités du béton armé, matériau alors encore novateur.
Plus de cent vingt ans après sa construction, elle continue de fasciner architectes, historiens, amateurs de patrimoine et habitants de Bourg-la-Reine.
Une maison manifeste
La villa est édifiée entre 1901 et 1903 à l’initiative de François Hennebique, ingénieur et entrepreneur belge naturalisé français, reconnu comme l’un des pionniers du béton armé.
À cette époque, le métal et le béton renouvellent les méthodes du bâtit. Jusqu’ici, ils restaient surtout associés aux ponts, aux usines et aux ouvrages techniques. Leur emploi dans une demeure bourgeoise demeurait exceptionnel.
François Hennebique est convaincu que le béton armé incarne l’avenir de l’architecture. Dès les années 1890, il met au point un système breveté associant béton et armatures métalliques (béton armé) afin de renforcer la solidité des bâtiments. Son procédé connaît rapidement un grand succès à l’échelle européenne et contribue durablement à transformer les techniques de construction.
En faisant construire sa maison à Bourg-la-Reine, François Hennebique ne cherche pas seulement un cadre de vie confortable pour sa famille. Il veut aussi offrir une démonstration spectaculaire de son savoir-faire.
Le terrain, choisi à proximité immédiate de la ligne de Sceaux, ancêtre du RER B, permet aux voyageurs d’apercevoir la villa depuis les trains. La maison devient ainsi une véritable vitrine de ses innovations.
Une architecture visionnaire
Aujourd’hui encore, la Villa surprend par sa modernité. Au moment de sa construction, elle devait paraître presque futuriste. Alors que l’architecture résidentielle restait largement dominée par les styles historiques et les façades symétriques, Hennebique conçoit une composition libre, asymétrique et audacieuse.
Le bâtiment s’organise en une suite de volumes imbriqués. Les terrasses se déploient à plusieurs niveaux, tandis que les porte-à-faux créent une impression de légèreté rare pour l’époque.
Les ouvertures, volontairement irrégulières, alternent larges verrières et fenêtres plus étroites. L’ensemble rompt nettement avec les codes architecturaux traditionnels.
L’élément le plus spectaculaire reste la tour, haute de près de quarante mètres. Visible de loin, elle donne à la villa une silhouette singulière, parfois rapprochée de celle d’un minaret. Mais cette tour n’est pas qu’un effet visuel : elle abritait un réservoir d’eau destiné à alimenter les jardins suspendus des terrasses.
François Hennebique imagine ainsi, bien avant l’heure, une maison où se mêlent végétation, lumière et espaces extérieurs.
La villa associe innovation technique et recherche esthétique. On y perçoit l’influence de l’Art nouveau, notamment dans certains décors, les ferronneries et le traitement des surfaces. Mais son originalité dépasse largement ce courant.
Plusieurs historiens voient aujourd’hui dans la Villa François Hennebique une œuvre annonciatrice des explorations architecturales des décennies suivantes.
Le béton comme matériau noble
L’une des grandes ambitions de François Hennebique consiste à démontrer que le béton peut être un matériau élégant et raffiné.
À l’époque, beaucoup le considèrent encore comme un simple matériau utilitaire, destiné aux infrastructures industrielles.
La villa constitue donc un véritable laboratoire esthétique. Les façades sont soigneusement travaillées. Les éléments de béton ne sont pas dissimulés, mais mis en valeur. Certaines pièces sont même préfabriquées, une technique extrêmement novatrice au début du XXe siècle.
Les restaurations menées ces dernières années ont permis de retrouver plusieurs caractéristiques d’origine du bâtiment. Les spécialistes ont notamment découvert les couleurs initiales des garde-corps métalliques, peints dans des tons orangés particulièrement audacieux. Ces recherches ont montré à quel point François Hennebique accordait de l’importance à l’aspect visuel de sa création.
À l’intérieur, la maison était également pensée comme un espace moderne et confortable. Les grandes ouvertures favorisaient la lumière naturelle. Les terrasses permettaient de profiter pleinement de l’extérieur. Les différents niveaux étaient organisés autour de circulations fluides et de points de vue multiples sur le paysage environnant.
Une demeure longtemps menacée
Malgré son caractère exceptionnel, la Villa François Hennebique traverse une longue période d’abandon au cours du XXe siècle. Les goûts architecturaux évoluent et le bâtiment souffre d’un manque d’entretien. Comme beaucoup d’œuvres pionnières, elle est longtemps considérée comme étrange, voire encombrante.
Dans les années 1970, sa démolition est même envisagée. La pression immobilière devient forte dans le sud parisien et plusieurs bâtiments anciens disparaissent alors au profit de nouvelles constructions.
La mobilisation d’historiens, d’architectes et de défenseurs du patrimoine permet finalement de sauver la villa.
Le bâtiment est inscrit aux Monuments historiques en 1972, avant d’être classé en totalité plusieurs décennies plus tard. Cette reconnaissance officielle marque une étape importante dans la prise de conscience de la valeur patrimoniale de l’architecture en béton armé.
Entre 2011 et 2015, une vaste campagne de restauration est engagée afin de redonner à l’édifice son apparence d’origine. Les travaux, particulièrement complexes, nécessitent des recherches historiques approfondies et des techniques adaptées aux spécificités du béton ancien. Les restaurateurs s’efforcent de préserver l’esprit du bâtiment tout en consolidant sa structure.
Aujourd’hui, la villa a retrouvé une grande partie de son éclat initial. Ses façades restaurées permettent de mieux comprendre l’audace esthétique imaginée par François Hennebique au début du siècle dernier.
Interview
Pierre Bozzonne : Vous m’avez dit être devenue propriétaire d’une partie de la Villa François Hennebique un peu par hasard ?
Sylvie F. : Oui, en quelque sorte. Nous voulions quitter Paris à cause du bruit et du manque d’espaces verts. Je cherchais une maison, et un agent immobilier m’a proposé ce lieu. Il y avait énormément de travaux à prévoir : une énorme cheminée peu esthétique avec des poutres, de la moquette rose sur les murs, de petits rideaux, une cuisine fermée avec du faux carrelage en papier peint… Bref, tout était à refaire. Mais ce qui m’a vraiment séduite, c’est le jardin, absolument magnifique.
L’agent immobilier ne vous a donc pas montré cet endroit par hasard. Vous lui aviez donné des critères précis ?
Oui, je voulais une maison avec un jardin. J’aurais peut-être dû me méfier quand ils sont venus me chercher jusque dans Paris… En réalité, la maison était alors dans un très mauvais état et risquait même d’être démolie. Personne ne voulait l’acheter à cause de l’ampleur des travaux et du ravalement à venir.
Combien de propriétaires y a-t-il aujourd’hui ?
Nous sommes vingt-deux copropriétaires, avec de petites surfaces pour la plupart. Quelques appartements sont plus grands, comme le mien, celui d’une musicienne classique au rez-de-chaussée, ou encore celui de Françoise, ma voisine, aujourd’hui retraitée.
Qu’avez-vous ressenti en découvrant la maison pour la première fois ?
La maison elle-même ne m’a pas particulièrement touchée. Il n’y a pas eu de coup de cœur immédiat. Encore une fois, c’est vraiment le jardin qui m’a conquise. Je n’étais d’ailleurs pas totalement emballée au départ.
Connaissiez-vous son histoire avant d’y vivre ?
Pas du tout.
Ce qui vous a donc convaincue, c’est avant tout le jardin !
Oui, en particulier le jardin suspendu. C’est celui que vous avez vu depuis mon salon. Il était magnifique autrefois, et il va le redevenir. Il est actuellement en phase de rénovation. En septembre, je compte organiser un petit moment convivial avec quelques amis, même s’ils n’habitent pas forcément dans le quartier.
Avez-vous le sentiment d’habiter un lieu hors du commun ?
Pas vraiment. Je ne suis pas particulièrement attachée aux lieux. J’en suis à mon dix-septième déménagement depuis ma naissance. Mes parents vivaient à Bourg-la-Reine quand j’étais petite, puis j’ai habité en province, à l’étranger, en banlieue parisienne et dans plusieurs quartiers de Paris. Je sais que cela peut paraître étrange, mais je ne développe pas un attachement fort aux endroits.
Y a-t-il des avantages ou des contraintes particulières à vivre ici ?
Oui, notamment le fait que la villa soit classée monument historique (classement en totalité de la villa avec sa parcelle d’implantation en 2014).
Plusieurs voisins et moi y étions d’abord opposés. Ce classement nous a été proposé avant le ravalement, qui a coûté 800.000 euros à l’ensemble de la copropriété, même si le Conseil général et la mairie ont pris en charge une partie des frais.
C’est aussi pour cette raison que j’ai accepté l’ouverture au public : il me semblait normal que les habitants puissent voir ce lieu, dès lors que des fonds publics avaient contribué à sa restauration.
Avec le recul, vous avez donc changé d’avis sur ce classement ?
Oui, lorsque j’ai découvert le montant du ravalement, j’ai revu ma position, car cela permettait d’obtenir des subventions.
Mais en réalité, le calcul n’est pas si avantageux : dès qu’il s’agit d’un monument historique, les prix sont multipliés par cinq ou six. Nous rencontrons d’ailleurs le même problème pour l’étanchéité de la terrasse.
Quel est votre endroit préféré dans la villa ? Le jardin suspendu ? Un autre lieu ?
J’aime beaucoup jardiner, donc le jardin compte énormément pour moi. Un ami catalan, qui travaille dans les décors de cinéma et dont la femme est céramiste, m’a dit en découvrant les lieux que cela lui faisait penser à Gaudí, mais dans une version plus sobre. Ici, les relations de voisinage comptent beaucoup.
Arrivez-vous à créer des liens avec les autres co-propriétaires ?
Oui, tout à fait. Mon fils, après des études plus classiques, s’est reconverti dans la boulangerie-pâtisserie et a étudié à Ferrandi. Il rentrait souvent le soir avec un sac à dos rempli de bonnes choses, qu’il distribuait généreusement à plusieurs voisins. C’était une façon simple de créer du lien.
Il y a ici un couple que je ne connaissais pas auparavant, dont l’un travaille dans le cinéma. Ils sont adorables, et je compte d’ailleurs les inviter en septembre. La plupart des autres voisins sont plutôt retraités, possèdent parfois une maison secondaire, et ne sont donc pas présents très souvent.
La lumière et les volumes de votre pièce de vie influencent-ils votre manière d’habiter cet espace ?
Il faut dire que, jusqu’à il y a encore deux ans, je travaillais énormément. Je n’en ai donc peut-être pas pleinement profité.
Vous êtes-vous intéressée à l’histoire de la maison après votre installation ?
Oui, car au moment de l’achat, je ne la connaissais pas du tout.
Cette architecture vous semble-t-elle encore moderne aujourd’hui ?
Oui, elle reste très moderne, notamment avec le toit végétalisé. J’ai des amis qui rêvent encore aujourd’hui d’un tel aménagement. C’était une idée très créative, très originale. François Hennebique avait imaginé un toit végétalisé bien avant l’heure : c’était à la fois un jardin paysager et un potager.
Nous allons d’ailleurs en recréer une partie avec un petit espace de culture. C’était une conception révolutionnaire, tout comme le château d’eau qu’il avait conçu en anticipant que l’eau deviendrait un enjeu majeur au XXIe siècle. Malheureusement, ce château d’eau a été condamné, mais le principe était remarquablement novateur.
Il était en avance sur son temps. Son usage du béton n’avait rien de triste ni de brutal, contrairement à certaines architectures plus austères. Ici, ce béton reste vivant, presque souriant, dans l’esprit de l’Art nouveau de 1900, avec une gaieté que l’on ne retrouve plus dans l’architecture des années 1930.
L’ensemble est-il difficile à entretenir ?
Oui, bien sûr. Rien que les vitres, cela fait deux ans qu’elles n’ont pas été faites (enfin à cause des travaux de rénovation du jardin). Pour les terrasses et les surfaces en béton, il faut nettoyer régulièrement, passer un coup de karcher… Quant aux plantes, je leur parle presque !
Cela dit, je ne suis pas seule. Un couple de locataires au rez-de-chaussée, dont l’un travaille chez Truffaut et adore les plantes, m’a proposé de m’aider à replanter et à installer un arrosage automatique. Il y a ici des gens vraiment adorables.
Les règles liées à la protection patrimoniale sont-elles contraignantes ?
Oui, très. Par exemple, pour remplacer la verrière et les fenêtres afin de mieux isoler, nous devons obligatoirement passer par l’architecte des Monuments historiques. Pourtant, en hiver, il fait vraiment froid, malgré la climatisation réversible et le poêle à bois que j’ai fait installer.
Il y a cinq ans déjà, on m’avait proposé trois devis pour du double vitrage, chacun dépassant 50.000 euros hors taxes.
Une personne du ministère de la Culture m’a répondu que je pourrais obtenir des subventions, mais ce discours me paraît déconnecté de la réalité : une subvention reste de l’argent public, pas une solution magique, et encore faut-il avancer les frais.
Dans la maison, les fenêtres sont de toutes sortes : PVC, bois, etc. L’ensemble est assez disparate. Pourtant, il existe aujourd’hui des solutions techniques intéressantes, comme certains verres. Mais dès que l’on veut intervenir, les délais s’allongent, les autorisations sont lourdes, et plusieurs copropriétaires se battent encore simplement pour pouvoir changer leurs vitres.
Vous vivez ici depuis quatorze ans. Avez-vous participé à des travaux de restauration importants ?
Oui, au ravalement, qui a dû respecter des normes patrimoniales très strictes. Certes, il y a eu des subventions, mais il faut rappeler qu’au départ un architecte classique avait évalué les travaux, tandis qu’une copropriétaire insistait pour obtenir le classement au titre des Monuments historiques. Plusieurs d’entre nous s’y opposaient.
Finalement, le classement a été imposé, et les coûts ont explosé. Entre l’estimation initiale et le tarif des entreprises spécialisées en monuments historiques, les prix ont été multipliés par cinq.
Les subventions ont compensé une partie, mais l’ensemble restait disproportionné.
Dans ce type de chantier, ce qui coûte très cher, ce sont aussi les échafaudages laissés en place pendant des mois, parfois simplement parce qu’on tarde à se décider. Le chef de chantier venait tous les matins, mais le chantier s’est tout de même arrêté pendant deux mois, simplement parce qu’il fallait attendre que l’architecte choisisse une nuance d’orange, alors qu’il était en Italie.
Dès qu’on veut intervenir sur quoi que ce soit, il faut donc passer par l’architecte des Monuments historiques.
L’architecte se déplace-t-il lui-même pour évaluer la situation ?
Non, presque jamais. En général, il envoie plutôt son bras droit. La seule fois où M. Pierre-Antoine Gatier est venu ici, c’était à l’occasion d’un reportage de France 3 tourné autour du jardin suspendu.
Pour la terrasse, par exemple, il a délégué une jeune collaboratrice qui s’est retrouvée face à un chef de chantier de 60 ans. Entre eux, la collaboration était difficile. Tout devenait extrêmement long. Il y avait des périodes actives, puis plus aucun suivi, et ensuite tout repartait.
À un moment, j’ai même dû adresser une mise en demeure au maître d’œuvre, car la situation devenait absurde. Certains copropriétaires ont dû louer des places de parking pendant un an, l’une d’entre elles voulait vendre alors que les échafaudages étaient encore là, la cour était envahie de déchets… À un moment, il faut que cela s’arrête et que l’on puisse avancer.
Malgré tout cela, pensez-vous qu’il faut préserver ce type de patrimoine ?
C’est une vraie question. Oui, bien sûr, dans une certaine mesure. François Hennebique a été un créateur majeur, inventeur d’un usage du béton très original.
Mais ce qui est regrettable, c’est que le bâtiment a longtemps été laissé à l’abandon par ses différents propriétaires, avec une mairie qui n’a pas vraiment agi non plus. L’ancien maire m’a raconté qu’on avait été tout près d’un arrêté de péril.
En même temps, il existe tant d’autres lieux qui mériteraient eux aussi d’être sauvegardés : de petites églises en province, du bâti rural, quantité de patrimoines menacés faute de moyens. Donc oui, je comprends intellectuellement l’importance de préserver cette maison, mais je pense aussi qu’il y a des priorités plus larges.
Avez-vous entendu des anecdotes transmises par les anciens occupants ?
Oui, j’ai eu la chance de rencontrer les petits-enfants de François Hennebique, il y a environ huit ans. Ils étaient très émus de revenir ici. Je leur ai bien sûr proposé de monter dans la tour.
À l’origine, la partie de l’espace octogonal abritait les chambres de bonne. Toute la propriété formait alors un ensemble cohérent : il y avait des jardins potagers, et l’annexe actuelle n’existait pas encore. Elle a été reconstruite dans les années 1980.
Eux vivaient dans le salon du rez-de-chaussée, tandis que leurs chambres se trouvaient à l’étage. Ils étaient profondément touchés de revoir les lieux de leur enfance.
J’ai aussi été très surprise lors des Journées du patrimoine. Je pensais recevoir une centaine de visiteurs tout au plus ; il y en a eu plus de 2000. Parmi eux, certaines personnes très âgées tenaient absolument à venir, parfois simplement pour voir ce lieu dont elles rêvaient depuis longtemps. Cela m’a beaucoup marquée.
Cette ouverture au public était donc une démarche volontaire de votre part ?
Oui, totalement. Rien ne nous y oblige : c’est une propriété privée, et la plupart des copropriétés préfèrent ne pas ouvrir leurs portes. Mais pour moi, c’était une façon logique de rendre quelque chose, puisque le site a bénéficié de subventions publiques.
Beaucoup d’habitants du département et de la région ont contribué indirectement à sa restauration. Nous ne faisons que passer ici ; il me semble donc normal de partager ce lieu, au moins ponctuellement.
Si François Hennebique revenait aujourd’hui, que penserait-il selon vous ?
Je n’en sais rien, mais je crois qu’il serait sensible à certaines évolutions. J’essaie par exemple d’adapter le jardin au réchauffement climatique, avec des plantations plus méditerranéennes, comme les lauriers-roses, car certaines espèces plus fragiles ne tiendront plus.
En revanche, je pense qu’il serait sans doute choqué par certains aménagements. Sur les plans d’origine, il y avait un petit étang, des poulaillers, un ensemble bien plus harmonieux.
Le parking actuel est utile, bien sûr, mais il est très laid et aurait pu être conçu autrement. C’est d’ailleurs paradoxal : on nous impose une grande rigueur sur certains détails, mais sur d’autres choix importants, comme le parking ou le jardin suspendu, les décisions passées ont été beaucoup plus contestables.
Pour le jardin suspendu, un ancien propriétaire avait fait intervenir trois entreprises sans véritable précaution, alors même que cet ensemble fait pleinement partie de la structure protégée. J’ai écrit au ministère de la Culture, qui m’a confirmé très rapidement qu’il s’agissait bien d’un élément classé. Il fallait donc intervenir correctement.
Aujourd’hui encore, l’étanchéité reste mal faite, avec à la clé des risques de contentieux. Voilà aussi la difficulté de vivre concrètement dans un patrimoine protégé.
À l’époque, la famille Hennebique occupait donc l’ensemble de la propriété?
Oui. Ici, il y avait autrefois des jardins potagers, et toute l’annexe actuelle n’existait pas encore. Elle a été reconstruite dans les années 1980. Il y avait essentiellement la tour octogonale et le bâtiment principal.
Les petits-enfants de François Hennebique m’ont raconté que la famille vivait au rez-de-chaussée, dans le salon, tandis que les chambres se trouvaient à l’étage. Ils étaient très émus de revenir sur les lieux de leur enfance.
Habiter un monument
Le témoignage de Sylvie F. rappelle une évidence : un monument historique n’est pas seulement une façade à préserver ou une image de carte postale. C’est aussi un lieu habité, traversé par des contraintes très concrètes : des coûts, des conflits d’usage, des arbitrages techniques et des attachements personnels.
La Villa François Hennebique demeure un chef-d’œuvre du béton armé, une œuvre pionnière qui a annoncé une partie de l’architecture moderne. Mais elle est aussi, aujourd’hui, une copropriété vivante, avec ses habitants, ses travaux, ses jardins à refaire, ses fenêtres à changer et ses souvenirs à transmettre.
C’est peut-être là que réside sa force : la tension entre l’audace d’un ingénieur visionnaire et la vie quotidienne de ceux qui, plus d’un siècle plus tard, continuent d’habiter son rêve de béton, de lumière et de verdure.

