Une très belle et très stimulante exposition photo se tient jusqu’à la fin mai au Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry. Un vernissage aura lieu vendredi 22 mai à 19h. Le club Images Arts Châtenay, qui fête cette année ses dix ans, y montre l’étendue de ses pratiques et de ses savoir-faire. La Gazette avait été impressionnée l’année dernière quand le thème de l’expo avait été Le Beau Geste. Cette fois-ci, le club a choisi Illusion ? Jean-Claude Morel, le président du club et Gilles Fougère son prochain successeur font une explication de texte.
Profusion
Tout n’est pas qu’Illusion ? À côté de cette expo thématique, on trouvera des réalisations autour de motifs et de techniques (portraits en studio, sorties, séries…), des photos retenues aux concours de la Fédération photographique de France. Une exposition foisonnante, multiforme, multicolore qui témoigne du dynamisme du club et des compositions lumineuses de ses auteurs.
Ce sont environ 180 photographies qui sont accrochées, couleur, noir et blanc, et on est frappé d’emblée par la qualité des tirages. Plusieurs types de papiers photographiques sont utilisés dans le parcours, avec des textures et des rendus différents selon les images. Même si le visiteur ne l’identifie pas toujours, cette diversité participe à la lecture des photographies et à leur grande présence visuelle.
Toutes ont été tirées avec un grand soin par une petite équipe menée par Claude Bordier, ce qui témoigne de l’attention portée à la chaîne d’impression. Celle du club est professionnelle : calibration de l’écran, choix du papier, fidélité des couleurs et adaptation du support au rendu recherché. Les détails donnés par Gilles Fougère sont trop précis pour être restitués ici.
Les pièges du regard
« Illusion ? » invite à regarder autrement et à douter de ce qu’on croit reconnaître au premier coup d’œil. Jeux d’échelle, décalages visuels, ambiguïtés formelles et glissements entre réalité et fiction construisent des ensembles incongrus et cependant très cohérents. Certaines images reposent sur des effets d’optique immédiatement lisibles. Dans Dur labeur de Suzanne Fromant-Grelon, un personnage paraît déplacer une meule gigantesque. Vite de l’eau, de Gilles Fougère, montre un robinet en lévitation au-dessus d’un paysage brûlé, l’échelle des objets devient incertaine et la scène bascule dans une logique presque surréaliste. Le thème joue précisément sur cette hésitation du regard, entre construction technique, humour visuel et trouble perceptif.

D’autres photographies relèvent davantage de la paréidolie, ce phénomène qui fait surgir un visage, un animal ou une silhouette familière dans des formes vagues, des rochers, des nuages ou des matières ambiguës. Ainsi Le laveur de dalles de Christian Fontanel, où la feuille est un personnage plus vrai que nature ! Ou le Cliché hanté de Valéry Delcroix avec ses trois fantômes. Avec Gilles Valentin et son Serpent, le reptile est complètement présent sur l’aile du papillon. On ne cite que ceux-là. D’une manière générale, nos excuses pour les autres.
Les thématiques sous contraintes
Le club travaille tout au long de l’année en s’imposant des contraintes que les volontaires se proposent de respecter. Ce peut être Nuit. Et Nuit Tour Eiffel, de Jocelyne Santini s’empare du sujet avec, commente Gilles Fougère, un effet zooming : on tourne la bague de zoom de l’objectif pendant la prise. A ses yeux, celle-ci est tout à fait réussie en ce que les traînées de lumières créées par la manipulation sont parfaitement droites. On aura appris que ce n’est absolument pas évident. Durj Khalifa Dubaï d’Isabelle Busnel a un beau rendu. Une autre, surprise ! est prise par Florence Dijon au Plessis-Robinson. Le Plessis est méconnaissable avec cette petite passerelle au-dessus d’un étang. Jean-Claude Morel la situe dans les nouveaux quartiers, pas loin du T10. A Londres, Gilles Fougère, a saisi Big Ben et le pont de Westminster en pose longue. Les 25, 30 secondes de prise ont transformé les petites lumières en petites étoiles et l’eau de la Tamise est devenue miroir.
Avec Architecture, un autre défi, c’est le Palais royal avec des colonnes Buren très alignées, de Serge Rabot dans Classicisme et art contemporain. Ce ne sont pas simplement des bâtiments, il y a des angles de vue qui sortent de l’ordinaire. Beaugrenelle est vraiment transcendé. Avec René Tardy, on ne reconnaît plus le quartier ! « En fait, vous avez dû passer dessus et vous ne l’avez pas vu », estime Jean-Claude Morel qui poursuit : « Maintenant, quand vous y retournerez, vous regardez autrement. » Madeline Petit-Gallion a vu Pyramide sous la Pyramide et, effet, sous cet angle-là l’intérieur de la pyramide du Louvre est tout inattendu.
Récits et variations
Le Quadrimage est un genre qui consiste à présenter quatre images constituant un narratif cohérent. L’exercice, pour Gilles Fougère, est difficile, bien plus qu’il y paraît. Il oblige à penser narration, rythme et cohérence visuelle. Avec Club des cinq, Christian Fontanel « filme » quatre enfants sur une route et les quatre photos les montrent si naturels qu’ils sont immanquablement craquants. La chimiste en folie de René Tardy raconte carrément une petite histoire, tandis que Puzzle champêtre de Pierre Ceyriac porte une surprenante symbolique qu’on vous invite à découvrir sur place (appréciez le teasing).

Les Séries se développent en six images ou en ensembles plus longs. Elles supposent une variation maîtrisée autour d’un même sujet : harmonie des fonds, continuité des couleurs, cohérence des éclairages. Le visiteur découvre ainsi des démarches très différentes, depuis les univers sous-marins de Claude Bordier, plongeur lui-même, où se croisent des épaves et des équipes d’hommes-grenouilles à la recherche de caches perdues. Avec Fruits et légumes d’Edith Jourdan, les végétaux montrent leur chair comestible en se dégageant, pulpeux, de leurs fonds sombres et jamais pareils. Manière de dire qu’on en mangerait.
Gilles Fougere précise : « Pour les Séries, la variation doit être esthétique et s’intégrer dans un récit… Dans les concours, les jurys sont très sévères. Ils exigent une harmonie totale entre les fonds, les couleurs, les éclairages. Edith a dû faire un bon millier de photos pour parvenir à ce niveau d’exigence. »
Dans l’univers de est une expérience qu’on pourrait qualifier d’hommage. Sur les brisées d’un photographe de référence, voilà des créations, des compositions qui s’approprient les inspirations du maître. Les francs-tireurs sont invités à investir une esthétique et une ambiance venues d’ailleurs, d’avant eux. Cela donne un bel Eclats d’or et de verre d’Esther Bezzina, inspiré de Thierry Camus, une Symphonie écarlate de Clara Contreras ou Les équilibristes de Philippe Mourgues où des framboises dans le premier cas et des aubergines dans le second tirent leur clair-obscur de Franck Hamel, « photographe culinaire », s’il en est.
Les exigences des concours
Le club, très présent dans les concours de la fédération, a exposé des clichés sélectionnés pour les épreuves « couleur », « monochrome » et « nature ». Dans Châtelet les Halles, un noir et blanc de Bertrand Marquet, un jeune homme sur la droite adossé au mur est isolé du reste de la photo. Jean-Claude Morel voit dans la lumière l’éclairant un post-traitement qui vient assombrir les éléments autour de lui et qui permet de donner une lumière supplémentaire. Il entend par là que cela ne vient pas forcément de la lumière du lieu, mais probablement d’un éclairage ajouté pour visibiliser le personnage. « Par rapport à une photo couleur, ajoute Jean-Claude Morel, il faut que ce soit très contrasté. L’harmonie est très différente. Il faut penser en noir et blanc quand on prend la photo, pour les contrastes, pour les balances de blancs. On ne bascule pas une photo couleur en noir et blanc et réciproquement. »
La photo d’à côté, Assis de Gilles Valentin, représentant un vieil homme sur un banc de pierre, est en quelque sorte l’inverse de la précédente. Tout est lumière naturelle, comme sont naturels son vieux chapeau sur la tête, ses mains posées sur le banc, ses jambes croisées et son costume défraichi.
Le concours Nature obéit à des contraintes très particulières. « Rien d’humain ne doit être dedans », explique Gilles Fougere. Pas de sentier, pas d’objet, pas de personnage. Et puis, ni filtre ni correction. « C’est très délicat parce qu’on a peu de variations possibles. On peut recadrer, c’est tout. Tout ce qu’on voit est naturel. » Dans Tarier patre attrapant un insecte, de Patrice Guitton, l’insecte minuscule à côté du rapace dans le ciel de la baie de l’Aiguillon est tout à fait réel. Ce n’est pas une poussière de hasard et il n’a pas été surajouté. La photo animalière est un jeu d’infinie patience.
Tout est à découvrir
On l’aura compris : il serait vain de prétendre épuiser ici une exposition aussi riche. Des 180 photographies, celles (en très petit nombre) qui sont citées résultent du hasard de la visite ajouté à celui de la mémoire. Une excellente raison d’aller au Pavillon des Arts pour découvrir et se laisser surprendre par la variété, le foisonnement des regards, des techniques et des imaginaires réunis par Images Arts Châtenay. Et vendredi 22 mai, à 19h, pour le vernissage, vous avez même la chance d’en rencontrer les bouillonnants acteurs.


