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En fouillant dans le registre des mariages de Sceaux : 1873-1877

Continuant ma promenade dans l’état civil numérisé de Sceaux, j’ai choisi de m’intéresser au registre des mariages célébrés entre 1873 et 1877.

A priori, rien de bien croustillant parmi ces centaines d’unions entre des jeunes gens issus pour leur majorité des classes les plus modestes de la ville : jardiniers et jardinières, ouvriers des deux sexes de l’imprimerie locale (rachetée en 1872 par Michel Charaire), cultivateurs, et seulement quelques notables. Mon attention est retenue par deux mariages un peu particuliers.

Un mariage d’amour

Le premier concerne Charles Diogène Marcou et Athalie Constance Dauvergne qui décident de convoler en justes noces le 31 octobre 1874. Rien de très original me direz-vous. Et pourtant si. Car les jeunes mariés ont respectivement 77 ans et 66 ans. Charles naît sous la Révolution et sa future en 1809. Diogène, Athalie : on aimait bien l’Antiquité sous le Directoire et l’Empire comme en témoignent leurs prénoms. Combien de petits Brutus ont alors vu le jour ?

Mais revenons à 1874. Le mariage de Charles et d’Athalie est tout à fait exceptionnel. Les mariés de ces années-là ont généralement entre vingt-cinq et trente ans, les hommes sont un peu plus âgés que les femmes. Parfois, surtout parmi les notables, les hommes mûrs épousent des jeunettes de vingt ans. Mais des épousailles de sexagénaires, voire de septuagénaires … c’est très rare. Les deux nouveaux époux sont veufs, ils ont enterré père et mère, peut-être même une partie de leurs enfants. Chose assez unique, les témoins de leur mariage sont plus jeunes qu’eux. D’habitude, on prend des oncles, des cousins, des voisins assez mûrs. Ici les témoins sont : Constant Jacques Angot, cousin du marié, 66 ans, Léon Jean François Arnoult, un jeunot de 61 ans, Jules Dauvergne, un quasi bébé de 44 ans, neveu d’Athalie et Simon Joseph Cochelin de 55 ans.

On ne connaît évidemment pas les raisons de cette union. Mais en un temps où subsistent encore les mariages arrangés par les familles, on peut supposer que celui-ci est un vrai mariage d’amour. Car quoi d’autre pouvait inciter Charles et Athalie à vaincre leur solitude pour entamer une vie conjugale à leur âge ? Et je trouve cela très beau, très réjouissant.

De Sceaux à Constantine (Algérie)

L’autre union qui a piqué ma curiosité est célébrée quelques jours après le mariage de Charles et Athalie. Le 4 novembre 1874, Antoine Gaudry épouse Marie Cornélie Koesler ; il a 27 ans et elle 24, ils sont dans la norme. Ce qui retient l’attention est le lieu de résidence du jeune homme : Mascara, en Algérie. Pour quelqu’un comme moi qui s’est penchée sur l’histoire de l’Algérie coloniale, il y a de quoi me pousser à chercher ce que diable le marié pouvait bien faire en Algérie.

Antoine est à Mascara en tant que juge de paix. Il faut savoir que nombre de Corses ont peuplé l’administration coloniale, depuis le simple gardien prison jusqu’aux plus hauts magistrats. On a même pu dire que sans les Corses, l’empire colonial français n’aurait pu être géré. C’est un peu exagéré, mais pas tout à fait faux. Par ailleurs, l’Algérie qui est devenue une extension de la France depuis 1848 est découpée en 3 départements. Les Français y déploient une administration en partie calquée sur celle de la métropole. Dont celle des juges de paix, chargés dans chaque canton de régler les conflits du quotidien. La fonction est créée en 1842 en Algérie, elle est par la suite chargée des conflits fonciers touchant la population algérienne, en partie dépossédée de ses terres. Elle acquiert ainsi un rôle clé dans la question foncière.

Une carrière outre-mer

Revenons à Antoine. Je me suis demandé ce qu’il est devenu après son mariage. La consultation de l’état civil des Français d’Algérie, disponible sur le site des Archives nationales d’outre-mer m’apprend la naissance en 1885 d’une petite Mathéa, le prénom de la mère d’Antoine. Il s’est donc bien enraciné en Algérie. Pour savoir ce qu’il a pu y faire, un dépouillement de la presse de la région de Constantine à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle sur le site de la Bibliothèque nationale, la Gallica, apporte les éclaircissements nécessaires.

Après au moins une heure de recherche patiente parmi les nombreux médias créés à cette époque, je tombe sur l’annonce de la mort d’Antoine. Et là, bingo, toute sa vie défile dans L’Echo du soir du 25 mai 1907, un des journaux de Constantine. Remarquons tout d’abord que toute la notabilité constantinoise se presse à la cérémonie du maire, Morinaud, aux représentants des divers métiers de justice. Maître Gastu, président de la chambre des avoués et Maître Massonnié bâtonnier de l’ordre des avocats sont, entre autres, chargés de l’éloge funèbre et déroulent la vie du défunt.

Antoine Gaudry est né à Ajaccio, on le savait. Il fréquente le lycée Louis Le Grand à Paris et fait ensuite des études de droit. Il est mobilisé en 1870, lors de la guerre franco-prussienne. Il entre dans la magistrature en 1872, nommé juge de paix à Guelma, puis à Mascara en 1873.C’est pendant ce temps-là qu’il se marie. Puis il est affecté comme juge d’instruction à Sétif. En 1879, il abandonne la magistrature pour devenir avocat à Constantine et il devient même bâtonnier de l’ordre local des avocats en 1883.

En 1889, il est nommé avoué auprès du tribunal de Constantine selon Le Républicain, journal qu’il aurait contribué à fonder. J’avoue ici ne pas savoir exactement la différence entre un avoué et avocat. Le site du Musée du barreau m’apporte une réponse claire. « Seuls les avoués avaient le pouvoir de signer les actes de procédure. Spécialistes de la procédure tant de première instance que d’appel, ils avaient en charge l’instruction et la mise en œuvre du dossier devant les juridictions, et étaient l’unique interlocuteur des magistrats. »[1] C’était une charge qu’il fallait acquérir.

Un notable à Constantine

Antoine Gaudry se lance aussi en politique, devenant le président du comité républicain- radical de Constantine. Il milite aux côtés de Dominique Forcioli, un de ses parents élu sénateur. Les radicaux en Algérie représentaient alors une force politique non négligeable et se montraient, comme le fit Forcioli, d’ardents opposants au décret Crémieux qui, en 1870, donna la citoyenneté pleine et entière aux juifs d’Algérie. Gaudry se présente aux élections au conseil général en 1885, sans succès. Ajoutons qu’il se constitue un domaine à Smendou devenu aujourd’hui Zighoud Youcef. Bref, Antoine Gaudry devient un véritable notable dans la ville de Constantine.

Peut-être voulez-vous savoir ce qu’est devenue sa fille Mathéa Gaudry ? Elle a suivi la voie de son père en choisissant le métier d’avocat. Ce qui était encore très rare à son époque. Mais si l’on a retenu son nom, c’est surtout pour ses travaux sur les populations berbères des Aurès. Elle publia en particulier La femme chaouïa de l’Aurès. Etude de sociologie berbère, Paris, librairie Geuthner, 1929, saluée par les spécialistes d’alors et toujours lue par ceux d’aujourd’hui.

On le constate, les fils sont à tirer, on trouve vraiment de tout dans les registres de l’état civil : de l’amour et des traces d’un passé colonial.


[1] https://www.museedubarreaudeparis.com/connaissez-vous-les-avoues/

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