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Complotisme : suite du débat

La Gazette n’a pas vocation à ne parler que d’une seule voix, mais elle a vocation à réfléchir ensemble. Elle a publié un long article de François Brun qui expose sa vision du complotisme, de ses causes et de ses mécanismes. S’il y a bien des points sur lesquels je le suis, il en est d’autres qui m’ont fait tiquer. On se dispensera des dithyrambes (ils obligent à répéter ce qui a été bien dit par lui) pour se focaliser sur ce qui fait débat. C’est plus intéressant.

Une association problématique avec l’ésotérisme

François Brun définit le complotisme comme « une vision du monde qui prétend distinguer ce qui serait la surface des choses, les apparences, et un sens caché, un ordre indiscernable » ce qui se comprend bien. Mais la mise en relation très directe avec l’ésotérisme laisse interrogateur. Si les deux partagent une valorisation du secret et du parcours initiatique, l’ésotérisme n’est pas dans l’intention de dénoncer. Il vit l’obscurité du monde comme un insondable où l’irrationalité prend une grande place, ce qui n’est pas le cas du complotisme.

Avancer que « l’ésotérisme est consubstantiel à toutes les religions » est vraiment sujet à caution. Pour ne prendre que l’exemple des religions chrétiennes (catholique ou protestante), on ne constate pas qu’elles développent une sympathie particulière pour l’ésotérisme ! Au contraire, elles le combattent. Elles ont le Livre, le temple, elles sont prosélytes, donc s’adressent à tous. Elles n’ont pas de complaisance avec les pratiques divinatoires ou plus généralement les impasses sectaires.

L’imitation de la science : sa caricature plutôt

François Brun tient un raisonnement qui articule les origines et la façon d’obtenir l’approbation. « Le complotisme naît du savoir intuitif que tous ceux qui sont soumis à un pouvoir quelconque. » Il est associé à la dissimulation, au caché. Et « l’explication » consiste à isoler parmi les « faits ordinaires un système d’indices qui fasse apparaître les mécanismes de ce pouvoir occulte. » Incontestablement. Sauf que nous sommes tous soumis à un « pouvoir quelconque » et nous ne sommes pas tous complotistes, tant s’en faut.

C’est qu’il semble plutôt que le complotisme naisse du savoir intuitif des perdants, des derniers de la classe voyant « intuitivement » dans les premiers les chouchous inavoués des professeurs. C’est le délinquant qui dénonce les procédés malhonnêtes de la police ; celui qui perd un marché soupçonnera « intuitivement » des liens secrets entre le donneur d’ordre et le concurrent choisi. Plus gravement, Trump, minoritaire aux élections, en dénonce le trucage.

De sorte que l’analogie qui est établie avec la science est lourde de contresens possibles. On comprend l’idée : en faisant système, comme dans une science, on peut fournir « une explication unique » qui a l’avantage de sa simplicité. Mais la visée du complotisme n’est pas la compréhension du monde pour lui-même. Il ne vise qu’à démasquer la puissance cachée dont il est question plus haut. Cette différence dans l’intention est essentielle. Elle fait du complotisme un détournement de la science.

Dans ce contexte, les allusions répétées aux agissements supposés d’entreprises (privées bien sûr, le public est exonéré de manigance par définition 😉 sont plus qu’ambiguës. S’il est certain que l’emploi d’un médicament hors son domaine d’autorisation est répréhensible, il n’est pas comparable à l’idéologie de la suspicion. Une malversation s’instruit, elle a vocation à être portée au grand jour. En faire une expression d’une théorie générale du pouvoir est une autre chose. L’appât du gain n’est pas l’apanage des puissants..

Complotisme et populisme

François Brun se demande « comment se protéger de la séduction des explications « alternatives » du monde ? » Ce qu’il reformule en ces termes : « Qu’est-ce qui, dans une demande d’autonomie de pensée, de libre examen, dans un monde où les sources d’information sont infinies et les données accessibles non moins infinies, peut prémunir d’une dérive complotiste… »

Il semble attendre beaucoup du monde académique et de son influence sociale à condition, selon lui, de l’affranchir de l’influence des intérêts financiers. On n’a pas constaté que le monde universitaire était à la peine pour dénoncer la finance, les actionnaires, l’ultralibéralisme et mille manifestations du capitalisme. Si l’idée est d’interdire les financements privés à l’université, on observera que les facultés de lettres seront très peu touchées et on pourra souhaiter bien de la chance aux sciences de la nature.

De même, on suit mal l’espoir placé dans l’État, dans sa parole et sa capacité à y intégrer celle de la société civile. Le participatif, si on y laisse correctement s’exprimer les points de vue, n’aboutit jamais à un consensus. Les intérêts, en général, sont contradictoires, surtout dans un pays qui, comme il est souvent dit, le compromis est vu comme une compromission. De sorte que toute décision mécontente un côté.

En revanche, le rapprochement fait dans la dernière voie imaginée par François Brun est très intéressant. Cette résistance au complotisme, il l’associe à la perception du corps social par les citoyens. « S’il est perçu comme globalement favorable aux « insiders », ceux qui ont, à tous les niveaux, des privilèges vus comme irrattrapables, si le corps social est perçu comme excluant, ceux qui se vivent comme subissant une exclusion sans retour ne verront dans leur situation que la confirmation de l’existence d’un système imparable que le discours dominant cache soigneusement à l’ensemble de la société. »

Du coup, il fait le lien entre complotisme et populisme, entre la pseudoscience des forces obscures et le règlement de comptes avec ceux qui réussissent. La piste serait à creuser. Mieux comprendre mieux ce lien aiderait à mieux comprendre les éruptions et autres débordements que nous avons sous les yeux et qui accablent dans un même refus, la science et la démocratie dès lors qu’elles relèvent des institutions, c’est-à-dire de l’État.

Un article de Gérard Bardier sur le populisme sera publié bientôt pour continuer à avancer dans la réflexion.

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