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Baba Yaga ou la drôle de sorcière

En Europe, le personnage de la sorcière s’est affaibli et stéréotypé avec le temps. La « sorcière » que je connaissais enfant, que ma mère et ma grand-mère évoquaient, qui hantait les contes publiés par les frères Grimm au XIXe siècle, était déjà vieille, laide, méchante et ogresse. Elle vivait généralement seule à l’écart et confectionnait poisons et potions magiques. Les persécutions des XVIe et XVIIe siècles avaient laissé des traces. Mais moins que la diabolisation constante des guérisseuses et autres rebouteux.

C’est cette image déjà stéréotypée et simplifiée que Walt Disney utilisa en la systématisant. Le succès mondial de ses films imposa rapidement sa vision « dessin animé » de la sorcière au monde occidental dès le XXe siècle.

Aujourd’hui, toujours venue d’outre-Atlantique, la sorcière n’est plus qu’un prétexte à déguisements à base de chapeau pointu, bottines et robe noires, verrues, balai, chaudron et citrouille, corbeaux et chats noirs. Alors, dans la littérature enfantine, on la renouvelle en la rendant « gentille ».

La Baba Yaga russe, sa jambe d’os, son mortier et son isba

En Russie et dans les pays de tradition orthodoxe, la sorcellerie a moins fait l’objet de persécutions. Guérisseurs et rebouteux étaient mieux acceptés. En Sibérie, le chamanisme se pratiquait toujours. La plus célèbre des sorcières des contes slaves a donc vu son image moins appauvrie, moins enlaidie. On la nomme Baba Yaga, de Baba, « bonne femme » en argot russe, et, selon certains chercheurs, de « ahi », « serpent » dans les très anciennes langues indo-européennes, devenu Yaga.

Quand elle a des enfants, il s’agit toujours de filles. On est dans un univers matriarcal.

La « Baba Yaga-jambe d’os » représentée dans les illustrations et peintures diverses n’a ni nez crochu, ni menton en galoche, ni yeux rouges. Mais elle est vieille, laide, cheveux en maigres mèches mal peignées et avec une « jambe d’os ». Les pilons très anciens utilisés par les unijambistes n’étaient pas en bois mais en os. A moins que cette « jambe d’os » n’ait une autre signification, comme on le verra plus loin.

Quand elle se déplace, elle va à grand fracas d’arbres craquants, de feuilles mortes crissantes, « filant à toute allure dans son mortier, ramant de son pilon (celui du mortier) effaçant les traces de son balai ».

Les serviteurs de Baba Yaga

Source : https://www.wikiwand.com/fr/Baba_Yaga

Sa maison est une isba, en bois comme à l’époque, mais « montée sur pattes de poulet »[1], qui tourne et retourne, mais, se présente dos à la forêt, porte vers Baba Yaga, quand celle-ci l’ordonne.

Ses serviteurs peuvent être une servante, des animaux domestiques, un bouleau et des objets maltraités[2], ou des bras, un portail, les mortier-pilon-balai, commandés à la voix[3] .

Dans ce dernier conte, on trouve aussi trois cavaliers, un blanc, un rouge et un noir, qui font pour elle lever, chauffer puis se coucher le soleil. Baba Yaga-jambe d’os est plus qu’une sorcière dévorante. C’est une magicienne, proche de la nature et dangereuse comme elle. Certains chercheurs pensent que ces motifs sont les traces de rites ancestraux d’initiation des garçons dans les très anciennes sociétés matriarcales ou marquées par le chamanisme.

En outre, Baba Yaga est reliée au royaume des morts. C’est peut-être ce que signifie sa « jambe d’os ». En tout cas, dans Vassilissa-la-très-belle, sa maison est « entourée d’une palissade faite d’ossements humains, plantés de crânes humains dont les yeux luisaient ; au portail, des jambes étaient placées en guise de traverse, des bras servaient de verrous, une bouche aux dents aiguës tenait lieu de serrure« .

Et quand la nuit tomba, « sur la palissade, les yeux des crânes s’allumèrent et il se mit à faire aussi clair qu’en plein jour« . C’est à ce feu que Vassilissa allume sa torche. C’est ce feu, enfin, que Baba Yaga lui confiera pour rallumer celui, éteint, de sa maison [le feu est considéré comme l’âme de la maison], éclairer son chemin, et se débarrasser de la mauvaise marâtre et de ses deux méchantes filles.

Baba Yaga, une sorcière bénéfique

Enfin Baba Yaga, si elle retient Vassilissa, si elle menace de la manger au cas où elle ne n’accomplirait pas les tâches impossibles qu’elle lui impose[4], s’avère être finalement bénéfique : elle l’aide en la laissant partir, munie d’un crâne aux yeux ardents. Baba Yaga peut être bénéfique autant que maléfique. Tout dépend de la manière dont on s’y prend.

Il arrive aussi qu’elle soit vaincue par plus malin qu’elle comme dans les contes Ivachko et la sorcière ou La Baba-Yaga et Petit Bout[5].

Mais qui est donc cet être ambigu ?

La chercheuse Magdalena Cabaj, dans son article, Baba Yaga pourra-t-elle jamais être belle et bonne ?, pense qu’elle est issue de quelque divinité déchue.

Aux USA, les féministes du Goddess Movement, le Mouvement de la Déesse, qui demandent un retour politique vers un matriarcat, s’intéressent de près à Baba Yaga et luttent pour faire cesser l’opposition entre la déesse et la sorcière, les deux n’étant, pensent-elles, que les deux facettes d’un même personnage. Mais, on le sait, pour régner, il faut diviser.

Actuellement, le personnage de Baba Yaga tend à être embelli sur tous les plans. On la présente comme une magicienne, puissante et psychopompe, une passeuse du monde des vivants à celui des morts.

De l’intérêt d’être prise pour une sorcière

Pourtant, apparaître comme sorcière peut être, pour une femme, une protection momentanée. Ainsi, dans la chanson du XVIIIe siècle Fleur d’épines, Fleur de roses, la jeune fille sans famille et donc privée de protection, pressée par des garçons qui lui proposent de l’argent, laisse entendre que la lune rôde autour d’elle et donc la protège. Autrement dit qu’elle est un peu sorcière.

Source : https://filleauguidon.com/rencontre-avec-anne-france-dautheville/

Cette stratégie a été utilisée dans l’urgence par Anne-France Dautheville, ainsi qu’elle le raconte dans son tout premier livre, Une demoiselle sur une moto, dont le sous-titre est : Comment sauver sa vertu dans une station-service afghane.

Arrivée sur sa moto à sec dans une station d’essence entre Khandahar et Hérat, elle s’aperçoit brutalement qu’elle est, en raison de la chaleur accablante, en tee-shirt et bras nus, ce qui est une offense aux moeurs et aux codes d’un « pays où les femmes sont voilées du chignon jusqu’aux talons« . Elle se trouve face au pompiste et à ses deux employés, tandis que somnolaient des soldats, dans un camion militaire qui stationnait là. Le pompiste lui touche un sein, qu’elle lui tape sur la main et crache sur ses chaussures. Deux soldats se réveillent et descendent du camion. Ils restent en retrait. Le pompiste et ses employés, eux, l’entourent.

Quand ils sont tout près de moi, je les maudis, les deux mains en avant, médius et annulaire repliés ; je leur lance la mauvaise chance en sifflant entre mes dents. Ils s’arrêtent, comme frappés par la foudre.
Une sorcière, déguisée en Européenne. … Ils ne font plus un geste. Le ciel leur est tombé sur la tête.
En passant, je les maudis encore une fois, de la main gauche, la main du malheur.

Anne-France Dautheville, Une demoiselle sur une moto, Flammarion, 1973

Cet incident excepté, Anne-France Dautheville a gardé un excellent souvenir des Afghans et de l’Afghanistan. Et, chaleur ou pas, elle a toujours veillé à respecter les codes locaux.

Pourquoi parler d’elle ? En se faisant passer pour une sorcière, elle a sauvé sa peau. Elle n’en a jamais eu le côté maléfique, mais elle en a la liberté. Elle ne se soumet qu’à ses convictions.

Il en est de même de la célèbre pianiste, Hélène Grimaud. Aux XVIe et XVIIe siècles, son lien assumé avec les loups lui aurait valu le bûcher. Aujourd’hui, elle a fondé aux États-Unis le Centre de préservation des loups, comme elle le raconte dans son livre, Variations sauvages (Robert Laffont, 2004). Autres temps.

En pensant à ces 2 femmes et à quelques autres, je ne peux m’empêcher de songer au livre publié en 2018 par Mona Chollet : Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Je vous laisse découvrir son combat.

Baba Yaga, une star

Mais si vous préférez des histoires de Baba Yaga, demandez au premier conteur, à la première conteuse que vous trouverez : tous, toutes en connaissent. Si vous n’en avez pas sous la main, rendez vous dans n’importe quelle bibliothèque jeunesse : les bibliothécaires se feront un plaisir de vous diriger vers le bon rayon, les bons ouvrages. Quant aux libraires, ils se feront une joie de vous en recommander.

Baba Yaga est si célèbre en France qu’on a donné son nom à une maison de retraite fondée en 2012 à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Il s’agit d’un lieu ouvert uniquement aux femmes, âgées, mais indépendantes et autonomes, qui prône la vie en communauté et l’entraide. Beau programme.


[1] Les isbas étaient parfois surélevées sur des madriers en bois qui les mettaient hors neige et hors inondations lors du dégel. L’agencement de ces poutres évoquait des pattes de poulet. De là à imaginer de véritables pattes de poulet géant, le pas était vite franchi.
[2] La Baba Yaga, Contes populaires russes, tome 1, Afanassiev
[3] Vassilissa-la-très-belle, op.cit.
[4] … mais la poupée magique donnée par sa mère aide la jeune fille.
[5] Contes populaires russes, tome 1, Afanassiev

Source de l’image en tête de l’article : https://www.auction.fr/_fr/lot/boris-vasilievich-zvorykin-1872-1930-baba-yaga-1916-17273187

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