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Sur la calligraphie, le long du canal

J’ai parlé en avril, au moment de la fête des cerisiers, de Yoshiko, une amie japonaise qui, précautions sanitaires obligeant, n’avait pu venir admirer (et déjeuner sous) les cerisiers en fleur. L’article évoquait le sens de cette célébration, l’Hanami, telle qu’elle la concevait, telle qu’elle l’avait vécue. Elle est passée à Sceaux cette semaine. Évidemment, les fleurs n’y sont plus. Mais quand même, elle a voulu marcher dans le parc, le revoir. Nous sommes entrés du côté de Châtenay.

Nous longeons le canal jusqu’à mi- longueur, il est presque désert, c’est le plaisir des débuts de matinée. Nous tournons à gauche et nous voilà à l’endroit où, au printemps, les cerisiers étaient d’un joli rose. Ce sont maintenant des feuillages d’un vert qu’on ne remarquerait pas sans le souvenir d’avril. Elle m’explique, amusée, que le son « so » qui forme le nom de la ville a un sens en japonais. Mais point de référence bucolique ni de château ni d’arômes de fleurs. « A Sceaux », あ、そう (Ah, sô) ne signifie rien de plus que « Ah bon », autant dire la phrase la plus courante et la plus neutre qu’on puisse mettre dans la conversation. On pourra se satisfaire de savoir qu’elle est familière.

Le blason de la ville (que je lui ai montré la veille) ne lui évoque rien. La tour qui borde le haut ne résonne pas, de même que la fleur de lys. Elle n’y voit rien de royal ni de transmissible de père en fils. L’Empereur est symbolisé par un chrysanthème! On en est très loin, comme le montre cette image d’un passeport japonais sur lequel est porté le sceau impérial.

Le serpent, cependant, qui occupe la droite de l’emblème scéen, est une figure très présente dans les contes traditionnels. Elle est en général négative, menaçante, comme une femme vengeresse ou un homme qui féconde la mariée (pour le coup, l’animal n’est pas loin de notre symbolique illustrée par la psychanalyse). De nombreux contes japonais montrent d’autres représentations : le serpent épouse une jeune femme ; ou encore un ressentiment féminin qui perdure, un entêtement obtus. Ce sont les souvenirs qui lui reviennent, certains sont flous, d’autres précis. Rien ne vaut un parc pour revisiter son enfance. Une histoire lui revient : un serpent voulait manger le bébé d’un bonze. Une mère belette sauve l’enfant en sacrifiant son propre bébé. La belette avait été élevée par le bonze et elle voulait lui témoigner de sa reconnaissance absolue. Hélas, en trouvant la belette ensanglantée, le bonze croit qu’elle a mangé son petit et il l’abat… Cette histoire porte un implicite, explique-t-elle, sous forme de morale : il ne faut jamais agir sur un coup de tête, il faut réfléchir avant d’agir. Avouons que la tradition française s’y serait prise autrement pour suggérer la même chose.

Les villes japonaises ont des armoiries, mais elles sont très différentes. Pour Tokyo, c’est une feuille de ginko ; pour Kyoto, c’est l’idéogramme de son nom (Kyo : capitale ; To : ville).

  • Les deux noms veulent donc dire la même chose ?
  • Non pas vraiment, répond-elle. Tokyo se dit en japonais Tokyo To pour capitale de l’Est. Parce que « Tô » de Tokyo veut dire l’Est, ce qui la situe par rapport à Kyoto la capitale précédente. Tokyo veut dire la capitale de l’Est.

Serait-ce que le premier To de Tokyo To n’a pas le même sens que le deuxième ? Tout s’éclaircit d’un mot : dans le premier, le « o » est long, dans le deuxième il est court. Ce sont deux idéogrammes aussi différents que les idées qu’ils portent. Le premier est géographique, l’Est, le second est administratif, la métropole. Tôkyo To, c’est plus joli.

Armoiries de Shizuoka

« Récemment, dit-elle, les blasons se sont répandus. Celui de Shizuoka, ma ville, ne date que de 1968. » C’est une mode récente qui a des effets assez dévastateurs, car ce sont des mascottes « disneyennes » qui ont proliféré, prenant le pas dans l’identification des villes sur les blasons anciens. Ce qu’elle me montre sur son smartphone semble assez niais ; à elle aussi. L’attraction des touristes est supposée plus efficace si elle est soutenue par des mickeys. On reconnaît là une tendance « village global » qui n’est hélas pas une spécialité japonaise.

Les blasons des familles, au contraire, sont très anciens. Elle m’apprend qu’ils ne sont pas réservés à l’aristocratie et que la tradition, à l’inverse de nous, est populaire. Les exemples de « Ka mon » qu’elle montre sur son smartphone frappent par leur simplicité, leurs références à la nature ou à la calligraphie plus qu’aux lions, tours, haches ou boucliers. Le sien, c’est une herbe sauvage, symbole dit-elle de prospérité et de fécondité, d’une forme très épurée. Il n’est pas en ligne. Qu’importe, j’imagine. « La sobriété des lignes, ajoute-t-elle, est très profondément ancrée dans la culture japonaise. »

L’apprentissage

Comme nous nous engageons en direction de Châtenay sur un chemin tout comprimé par le petit bois qu’il traverse, je passe du graphisme à la calligraphie qui m’en paraît la substance même. Son apprentissage commence à l’école primaire, se poursuit au collègue et au lycée en option. C’est ainsi que s’enseigne l’écriture manuscrite. Le maître donne un modèle à chaque élève qui le place à sa gauche sur le bureau. En principe, on s’assoit par terre derrière une table basse. A l’école, on peut s’asseoir sur une chaise ; c’est plus pratique.

Écrire, au sens de la calligraphie, est un rituel. On ne pose pas ses coudes sur la table où est placé le papier, un papier spécial assez transparent qui repose sur un feutre noir rectangulaire. Chaque élève dispose de son propre matériel. Il ne se partage pas. Elle veut me montrer à quoi ce matériel ressemble, mais un site est difficile à trouver. Assis sur un banc, non loin du mémorial de la déportation des juifs, dans la fraîcheur des ombres, nous ne trouvons qu’Amazon (non pour la promotion du géant de la vente en ligne, qui se passe d’ailleurs très bien de nos services) pour visualiser le bel attirail, une boîte avec de petits compartiments où se logent les outils nécessaires. On y trouve une bouteille d’encre, un gros pinceau, un petit pinceau, le support où poser les pinceaux, le tissu en feutre qui ira sous la feuille, un presse-papiers et une pierre dont le rôle me fut difficile à comprendre.

C’est par la pierre que se noircit l’encre. On la frotte et cette petite vidéo, mieux qu’un grand discours, montre la patiente fabrication de l’encre, son apparition devrait-on dire à mesure du frottement de la pierre.

On s’assoit sur ses talons, les genoux repliés, comme en Aïkido (on sait combien est douloureux l’apprentissage de la position), on installe le matériel de la boîte en les disposant devant soi dans un ordre précis. C’est un moment de solitude active. On frotte la pierre jusqu’à obtenir une belle couleur d’encre. L’esprit se calme, dit-elle. Je me souviens de la belle odeur de l’encre de Chine et de l’apaisement des fins d’après-midi. On était concentrés. Si l’idéogramme à reproduire est seul, on le reproduit au centre de la feuille. Lorsqu’il y en a plusieurs, il faut les répartir dans une belle proportion et tout l’apprentissage est là, toutes les pensées doivent être là concentrées sur la feuille et les formes.

A l’école primaire, on commence avec la reproduction d’un idéogramme, puis avec les années le nombre augmente sans jamais devenir grand, moins de dix en tout cas. Et les formats sont fixes. La complexité des caractères augmente aussi. La complexité, elle est dans l’harmonie à trouver entre les courbes et les droites, les lignes discontinues et les continues, les longueurs, les largeurs, la place dans la feuille. On pense évidemment au dessin et pourtant on n’est pas dans le dessin pur. Les idéogrammes ont un sens. Ils disent une morale, énoncent un vœu ou une valeur. Ils ne sont pas choisis par hasard ou dans une sorte d’ordre prédéfini. Ils parlent pour eux-mêmes.

La calligraphie accompagne l’apprentissage de la lecture. « Pour se débrouiller dans la vie, dit-elle, il faut connaître environ 2000 idéogrammes. Il faut ajouter quelque 900 noms propres. Là, on est paré pour lire le journal ou un livre simple. » Pour me faire une idée de la proportion, je lui demande combien de mots contient un dictionnaire. « S’il est complet, répond-elle en réfléchissant, il en compte environ… 50.000. » Difficile de se représenter un tel apprentissage.

Mais émouvant de se représenter qu’à l’école primaire, on enseigne 80 idéogrammes la première année, puis 160, etc. pour atteindre un total de 1000 idéogrammes. Ensuite, au collège, arrivent 1000 nouveaux. J’en déduis qu’on sait se « débrouiller dans la vie » à la sortie du collège. Avec l’impression que cela demande un effort bien plus grand qu’en France où, je suppose, un enfant sait lire l’essentiel à la sortie du CM2.

Ecrire est une épreuve. Le 2 janvier, dans les écoles, Kaki Zomè (kaki : écrire, zomè : début, commencement), c’est la première écriture de l’année et elle est souvent le devoir des vacances d’hiver.

La calligraphie artistique se distingue en cela de la calligraphie scolaire qu’elle est considérée comme un mode d’expression à part entière. « Mon oncle a plus de 90 ans. Dès qu’il a pris sa retraite, il s’est remis avec ardeur à ce qu’il pratiquait dès son jeune âge. Il a acquis une certaine notoriété et il expose souvent. Son écriture est très carrée ; il s’appuie beaucoup sur les lignes, les transforme, joue sur les espaces. On dirait des tableaux. Il s’inspire beaucoup de poèmes chinois. » Ce lien intime entre écriture et graphisme qui évoque à la fois les enluminures et les calligrammes charme par son ancrage profond dans la culture, son éclat de discipline incluse dans l’enseignement élémentaire.

En remontant la Coulée verte en direction du lycée Marie Curie, je lui demande s’il y a des différences entre les idéogrammes chinois et japonais. Elle est nuancée. Ils se ressemblent dans la plupart des cas avec pourtant assez d’écarts qui font qu’on reconnaît de suite leur origine. On en comprend le sens (bien sûr, les prononciations sont totalement différentes). Quelques faux-amis existent. Elle dit en riant que 手紙 qui signifie papier toilette en chinois et lettre (au sens de missive) en japonais ! ou 愛人 qui est l’épouse en chinois et la maîtresse (l’amante) en japonais. Je la crois, je l’écoute.

Calligraphie se dit Shodo, (sho, écriture, et do, chemin) chemin vers l’écriture. Comme Judo est le chemin vers Ju, la souplesse dont le Ju-jistu est l’art. Un dicton japonais dit que l’écriture est la personne書は人なり (Syo ha hito nari). Ce qui veut dire qu’elle est l’éducation, le cœur, la vérité de la personne, son geste et son miroir.

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