Press "Enter" to skip to content

« De la musique avant toute chose »

Il travaille partout, il est du monde, il bouge et il aime se retrouver à Sceaux. Il y est bien. Alejandro Sandler crée en 2011 l’orchestre de Lutetia. Une centaine de concerts plus tard, la formation compte une soixantaine de musiciens, se produit en France comme à l’étranger, offre un vaste répertoire de Beethoven, à Saint-Saëns, Mozart, Fauré, Tomasi, Franck, Bizet, Saint Saëns, Puccini, Moussorgski, Borodine, Ginastera, Piazzolla, De Falla, Sibélius, Bach … stop, il y en a trop et c’est sans s’attarder sur les musiques de film, les télévisions, les accompagnements de chanteurs. La musique est une. Pas d’exclusivité. La salsa ne contredit pas Bach, ni le tango Beethoven. La formation est devenue en neuf ans une composante assurée du paysage musical.

La traversée de l’Atlantique

Il est d’origine argentine, né à Rosario au nord-ouest de Buenos Aires, dans un milieu où l’on aime la musique, toutes les musiques, classiques et populaires, baroques ou classiques, jazz ou tango. Elle fait partie du quotidien. Avec deux parents dentistes et deux frères de professions médicales, on peut dire qu’Alejandro Sandler est spécial. Il a lu les notes avant de savoir lire tout court.

Enfant, il a aimé Prokofiev. Romeo et Juliette fut un choc immédiat. A 12 ans, son père décida qu’il était « mûr », dit-il avec un sourire un peu nostalgique, pour écouter Stravinsky et le Sacre du Printemps. « La première fois, continue-t-il, je n’ai rien compris. Mais j’ai voulu comprendre. Et c’est arrivé plus tard. » A son insu, en quelque sorte.

Etudes musicales. Trompette, trompette baroque et direction d’orchestre. Il arrive à Paris à 24 ans grâce à une bourse Mozartum, pour la première fois accordée à un cuivre.  La France ne lui est pas inconnue. Il écoutait goulûment en Argentine l’orchestre national à qui il prêtait mille talents et qui fut son horizon. Il dispose alors d’un appartement qui donne sur la Seine, c’est magnifique. Il désire rester en France, ce ne sera plus exactement pareil, mais il ne regrette pas.

Il repasse un diplôme de direction d’orchestre, suit des master class ; celle de Barenboïm le marque tout particulièrement. Il découvre Sceaux où il trouve à donner des cours à la MJC, il en donne dans des conservatoires, il dirige des orchestres et inclut dans son répertoire des œuvres latino-américaines.

Un retour à Sceaux, à l’Aumônerie, rue des Ecoles où, en échange d’un logement, il arrange et orchestre quatre messes destinées à être interprétées par des adolescents de Marie Curie et de Lakanal.

Un jour, il est sollicité pour diriger un chœur en Espagne et son itinéraire bascule. Un séjour de huit jours. Il faut s’organiser très vite. « Des musiciens dont je connais le talent me font l’amitié de me suivre. Trois concerts, la télévision. Nous revenons en France après une tournée intense. Je me marie, ils sont de la noce. C’est comme une fête continue de plusieurs semaines. »

L’aventure soude les liens. D’autant qu’un concert à Sainte-Clotilde est prévu. D’autres se profilent. On ne va pas se quitter comme ça ! Il faut continuer. « Je me suis senti comme une responsabilité. Je crée l’orchestre de Lutetia. Le nom vient de mon père. Il était fou d’histoire, surtout d’histoire antique, les Romains, la Gaule, la Cuidad de la luz, Paris,… Lutèce, il a fallu décider vite, j’ai pensé à lui, oui, ce nom est de lui. »

Une journée d’Alejandro Sandler

Si l’agenda d’un chef d’orchestre est facile à imaginer pendant les répétitions ou les tournées, que fait-il le reste du temps ?

Le travail à la table commence le matin. Il est seul. Femme et enfant partis. Un café et un croissant accompagnent la lecture, l’imprégnation de la partition, devant lui, sur la table justement. Dans quelques mois, le concert aura lieu, il analyse la partition comme on étudie un texte, une écriture, il cherche à se l’approprier, il cherche l’histoire qu’il racontera aux musiciens au tout début des répétitions pour aligner les compréhensions, pour que chacun partage ce que l’interprétation dira. « Au moment de la première répétition, dit-il, ma vision de la pièce est faite. Après, ce sont les notes, c’est la technique. … »

Analyser pour lui, c’est retrouver des motivations du compositeur. Quand il a préparé Coriolan, il s’est demandé ce que Beethoven écoutait, lisait. Mais c’est une ambition difficile à satisfaire. Il se souvient des paroles d’un de ses professeurs de conduite d’orchestre à Buenos Aires. Il préparait un concert Ravel et il angoissait à l’idée de ne pas lui être fidèle. « Ecoute, lui avait dit le professeur, Ravel n’est plus de ce monde. Il ne viendra pas t’écouter. Tu es en Argentine, tu as un public, regarde-le. Le texte de Ravel est en toi, mais ne te prends pas la tête. Enchante ton public, sois avec lui et cela ira. Ces simples mots m’ont libéré à l’époque. »

Une partition est habitée d’une multitude de nuances qui offrent autant d’interprétations possibles. La force ou au contraire la douceur mise sur une note ou une phrase musicale donnent une sensibilité personnelle à l’exécution. Ce que disent les indications du compositeur avec ses fortissimo ou ses pianissimos pour les intensités, ses crescendos ou ses decrescendos pour les variations, les affetuosos ou les appassionatos pour les « sentiments » sont sujettes, on le devine, à d’infinies variations.

A-t-on jamais entendu deux acteurs lire un texte, interpréter un même rôle d’une manière identique ? On sent bien que chaque interprète, indépendamment des singularités de sa voix, apporte une touche particulière et peut changer radicalement le texte lu.

Le travail à la table, donc, c’est le matin. Et puis, il y a les cours de direction d’orchestre, il y a ses propres répétitions, il est trompettiste, il en a besoin. Tous les jours. Il continue à être instrumentiste ; ça lui fait du bien. Il est dirigé par un chef, ça le repose et lui donne du recul sur sa propre pratique. Celui ne lui suffit pas, il joue aussi du piano quotidiennement. Ensuite, il y a les tâches de direction artistique avec le suivi des plannings de répétitions, les relations avec les régisseurs des salles ou des festivals, l’ajustement du nombre de musiciens à l’espace prévu, au nombre de places, les relations presse et radio. Une tournée, à l’étranger en particulier, c’est beaucoup d’interactions, de mails, de coups de téléphone…

Passe difficile

Autour d’Alejandro Sandler, c’est une équipe complète. Cinq recruteurs apprécient, contactent, en fonction du lieu, les musiciens opportuns, en nombre et en compétence, règlent et distribuent les partitions, gèrent les disponibilités et les déplacements : Pour les cordes, c’est Alexandre ; les bois : Naïé ; les cuivres : Mauricio : les percussions : Guillaume ; piano, harpe et solistes : Alejandro lui-même, ce qui s’ajoute à la direction artistique et la direction musicale qu’il assure déjà. Adrien, le président, gère les contrats et ce n’est pas rien : autant de contrats que de musiciens.  Et puis, Elise, cheville ouvrière de l’organisation, est chargée de la production et du développement de l’orchestre. A l’écouter, on sent qu’ils sont soudés comme les doigts de la main : sa façon de les évoquer souvent, de parler de la leur nécessité, de leur fiabilité, de leur exactitude.

De cette soudure, ils en ont besoin. La situation actuelle est très difficile. Il dit que 2020 est une année « bizarre », comme on dirait dérangée, déréglée.  « Nous avons l’énorme chance d’être soutenus par le chômage partiel. Mais ne pas jouer est très pénible. Et les prévisions 2021/2022 ne sont pas réjouissantes. Les concerts se préparent maintenant et tout est arrêté. » Elise bouge, démarche, se démène, mais la musique, et plus généralement la culture, montrent un bien sombre panorama. Les pensées sont ailleurs. De quoi se préoccupe-t-on hors la santé ?

Rien pourtant n’est passé lors de l’entretien qui ressemblât à du découragement. Le rêve et la terre, album consacré à Debussy et à Ginastera[1], marche bien ; il a été accueilli avec chaleur.[2] Son esprit a été saisi : un album voulu pour ses contrastes, avec l’intimisme de Debussy et le lyrisme de Ginastera. On retrouve l’homme multiple, qui aime Beethoven parce qu’il incarne le passage du baroque au classique, mais qui aime et le baroque et le classique.  

Souhaitons-lui et à l’orchestre de Lutetia, qu’après s’être produits en Argentine, en Allemagne, en Pologne, en Espagne et dans maints autres pays, dans maintes régions de France, l’occasion se présente de jouer à Sceaux. Leur répertoire est si large que bien des lieux pourraient convenir. Il est certain qu’il en serait heureux.


Pour en savoir plus sur Youtube :

Le titre « De la musique avant toute chose » est un vers de Verlaine tiré de « Art poétique ».


[1] Alberto Ginastera, (1916-1983) est un compositeur argentin célèbre en Amérique latine, auteur de très nombreuses œuvres : opéras, ballets, symphonies, concertos, pièces pour piano, pour orgue, de musique de chambre et bien d’autres. Voir Wikipedia plus d’information.

[2] Jean-François Zygel a choisi l’interprétation de Sandler pour présenter l’œuvre de Ginastera dans son émission sur France Inter.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *