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Guerre de l’information et Ukraine

La guerre en Ukraine est revenue en tête de l’actualité avec l’annonce par les Ukrainiens du lancement d’une contre-offensive pour libérer Kherson puis l’ensemble des territoires ukrainiens occupés (environ 22% de la surface du pays). Quelle idée se faire de la situation ? Synthèse de lectures.

Les sources

La première difficulté quand on veut comprendre ce qui se passe est de trouver des sources fiables. Une fois qu’on a compris que certains des invités des chaînes d’infos en continu sont des affabulateurs, ou que des politiques d’extrême droite ou d’extrême gauche sont résolument prorusses, qui peut-on suivre ?

Le site de l’ISW (Institute for the Study of War) publie tous les jours un exposé extrêmement complet et détaillé de ce qui se passe sur le terrain. Il cite systématiquement ses sources, signale ce qui n’a pas encore pu être prouvé, rapporte les déclarations des deux côtés. Il indique clairement que l’agresseur est russe et dénonce les crimes de guerre russes, mais il sait prendre de la hauteur. En anglais, mais Google traduction fait des merveilles !

Michel Goya, ancien colonel aujourd’hui en retraite, est plus dans les explications globales sur son blog « La voie de l’épée ». Il permet de bien comprendre les stratégies militaires pour les néophytes sur le sujet.

Anna Colin Lebedev est maîtresse de conférences en science politique. Ses recherches portent sur les sociétés postsoviétiques, avec deux axes principaux : les conflits armés et l’action protestataire. Elle aussi est proche des Ukrainiens. Elle examine les mouvements de société, la manière dont les populations réagissent.

Il y en a bien sûr d’autres : on trouvera ici une liste de comptes à suivre pour ce qui se passe en Ukraine

Les opérations militaires

On peut faire un bilan militaire rapide , un peu plus de 6 mois après l’agression russe : au premier mois de guerre de mouvement, terminé par un échec russe dans son attaque contre Kiev, on est passé à une guerre de positions : les Russes obtiennent des avancées réelles mais limitées dans le Dombass dans les mois qui suivent. Puis progressivement le front se fige, jusqu’à la contre-attaque ukrainienne vers Kherson. Celle-ci est annoncée dès juillet et fait l’objet, pendant l’été de préparations visant les arrières des forces russes (lignes logistiques et dépôt de munitions notamment).

Le commandement ukrainien ne communique pas sur ses actions, avancées ou reculs sur la ligne de front près de Kherson, mais il communique sur ses actions à l’arrière des forces russes. Les forces ukrainiennes bénéficient selon l’ISW des moyens d’artillerie modernes et très précis fournis par les Occidentaux, mais aussi, fait nouveau, d’une aviation qu’on aurait pu croire détruite. Ajoutons de probables actions des habitants des territoires occupés.

Mais Michel Goya, comme l’ISW, prévient : il n’y aura pas de reconquête rapide. Les Ukrainiens n’ont pas les moyens de faire rapidement une percée décisive qui relancerait la guerre de mouvement. On reste pour l’instant dans une guerre de positions. A ce jour, on sait que les ukrainiens avancent pas à pas, que les combats sont intenses et les pertes lourdes des deux côtés.

Information et motivation

Au soir du 24 février, la victoire rapide de l’envahisseur russe semblait jouée d’avance, tant le rapport de forces était déséquilibré. L’échec de l’opération initiale a donc été une surprise pour beaucoup. On peut en citer au moins trois causes : une stratégie russe ayant sous-estimé l’adversaire, une armée ukrainienne qui s’était renforcée et professionnalisée depuis 2014, et enfin une motivation formidable du peuple ukrainien pour résister.

Anna Colin Lebedev a écrit que « pour les Russes ordinaires, cette guerre reste aujourd’hui lointaine. Elle est un élément parmi d’autres de la vie ordinaire, secondaire, parallèle à d’autres activités. »

Pour les Ukrainiens au contraire, « la guerre est un élément central qui abolit quasiment le quotidien. L’attaque russe clarifie aussi pour les Ukrainiens les issues possibles de la guerre : leur propre destruction ou la destruction du pouvoir russe. Il y a une chose centrale à comprendre : pour les Ukrainiens, ce n’est pas une guerre de conquête territoriale. C’est une guerre existentielle, face à un État qui cherche à les exterminer. « Donner » à la Russie tel ou tel territoire du Donbass ou du Sud n’arrêterait pas la guerre pour les Ukrainiens. La guerre ne s’arrêtera que si la Russie a perdu. Ou si l’Ukraine est détruite. Les Ukrainiens croient aujourd’hui massivement dans la possibilité de leur victoire. D’une victoire par les armes. Le pacifisme n’a pas de place aujourd’hui dans la pensée politique ukrainienne, car être pacifiste, c’est signer son propre arrêt de mort face à l’agresseur. »

Dans ce contexte, la communication auprès des opinions publiques est un point clé. Poutine s’est contenté, pour contrôler l’opinion dans son pays, d’interdire toute expression opposée au discours officiel. Les membres de l’oligarchie ne sont pas à l’abri : il y a toujours la possibilité de passer par une fenêtre malencontreusement ouverte !

Les efforts russes visent donc surtout les opinions dans les pays occidentaux, ceux qui aident l’Ukraine par des livraisons de matériel militaire. L’affaire de la centrale nucléaire de  Zaporijjia entre clairement dans ce jeu du pouvoir russe. Il essaie de s’en servir pour que les opinions publiques occidentales exigent la fin du soutien à l’Ukraine.  En France, on trouve des relais aux arguments de Poutine aux deux extrêmes. On peut même voir une Ségolène Royal reprendre sans honte les arguments russes.

Du côté ukrainien, l’un des rôles majeurs du président Zelenski est d’alerter les gouvernements et les opinions publiques pour susciter le soutien de son pays.

Reste la question de l’opinion publique. La présidence a manifestement un soutien massif de la population pour résister. Mais comment garder pendant des mois (et peut-être des années) le haut niveau d’adhésion et de motivation ?

Anna Colin Lebedev expliquait récemment comment agit Oleksiy Arestovytch, l’un des commentateurs ukrainiens les plus influents. Dès le début du conflit, il a répété souvent dans ses vidéos : « encore deux-trois semaines, et ça va se renverser ». « Il faut tenir encore deux-trois semaines ». Jour après jour, puis mois après mois. Six mois, par tranches de deux à trois semaines.

« Les Ukrainiens avaient besoin de l’entendre, besoin de ce pieux mensonge pour pouvoir tenir. Si on leur avait dit : « dans six mois, vous serez encore loin de la fin de la guerre », cela n’aurait pas été humainement tenable. Il fallait un horizon et un espoir. On peut trouver en soi des forces surhumaines pour deux à trois semaines, mais pas pour une guerre longue, pas pour celle dont on ne voit pas le bout. Comme les Ukrainiens, je regardais de temps à autre en douce Arestovich pour me dire: « allez, tiens encore un petit peu »

En me retournant sur ces 6 mois de guerre, j’ai l’impression qu’un siècle s’est écoulé. Je me demande comment ils ont tenu, comment ils tiennent encore, comment ils vont tenir. J’ai beau répéter qu’on s’attendait à la résistance populaire, au fond je trouve ça incroyable. Quand on me pose aujourd’hui la question « comment voyez-vous la suite de la guerre ? », ça me coupe un peu le souffle. Et au fond, la seule manière acceptable que j’ai de répondre, celle qui dénoue le nœud dans le ventre, est celle-là: « encore deux-trois semaines… »

Est-ce cela la « résilience » d’un peuple ?

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