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Les territoires d’archives de David Descatoire

FONTENAY-AUX-ROSES David Descatoire a « arpenté toutes les rues de la ville ». Il a besoin de connaître ses recoins pour archiver les documents qui en parlent, pour légender les photos anciennes. Comment, sinon, les situer dans l’espace d’aujourd’hui qui n’a plus rien à voir ? Il est l’archiviste de Fontenay depuis 2001. Il cite Michelet : « L’histoire commence toujours par la géographie. »

Le juridique et le patrimonial

Les archives d’une ville ont, dit-il, une double nature : juridique et patrimoniale. Ce qu’il justifie d’un recours à l’étymologie : « Le terme Archives viendrait du grec arkhé qui a deux significations : commander (qui a donné en français monarque) et commencer (d’où archéologie) ». Les archives initialement étaient royales. Elles établissaient les droits du roi sur telle province. Elles suivaient ses déplacements. « Après une bataille perdue et les archives disparues au XIIe siècle, pour plus de prudence, le Roi décide de les sédentariser. » Elles procèdent ainsi de l’idée d’appuyer les décisions de l’Etat sur un acte officiel et transcrit.

Registre paroissial de 1612. Photo LGdS

La racine commune avec archéologie » renvoie à l’histoire. Les archives sont des traces d’un passé qui parle. Elles préservent l’histoire de la ville, de ses quartiers, de ses modes de vie, de ses expressions culturelles, de ses sous-sols et des vestiges qui peuvent s’y trouver. Elles composent la matrice de l’identité territoriale.

Administrativement parlant, David Descatoire est fonctionnaire territorial rattaché à la Direction des affaires générales de Fontenay. Scientifiquement parlant, son travail est aussi « sous le contrôle du directeur des Archives départementales » qui valide pour l’élimination des documents en conformité avec le Code du Patrimoine, pour l’aménagement de l’espace de conservation et la prévention des risques d’inondations, de feu ou de vols.

La vie d’une archive

La Gazette l’avait déjà raconté : une archive a un cycle de vie. Elle est courante quand elle est en usage dans les services de la ville, intermédiaire quand elle stockée avant d’être éliminée lorsque sa « date limite » de validité est dépassée. A moins qu’elle ne devienne définitive, comme les permis de construire, l’état civil, les délibérations du conseil municipal, les registres d’inhumation, les inscriptions scolaires… ou les documents patrimoniaux. A la baisse de l’usage régulier correspond la hausse de la demande d’archivage.

C’est ainsi que David Descatoire reçoit en moyenne 350 cartons par an. Ce qui correspond à 35 mètres linéaires sachant qu’il dispose en tout de 900 mètres linéaires. Conséquence évidente, il faut faire de la place. Or, il faut savoir que, par exemple, les archives financières sont conservées jusqu’au contrôle de la Chambre Régionale des Comptes (environ tous les 10 ans), que les demandes de logement sont conservées 5 ans, les dossiers de location d’une salle municipale, 2 ans, les attestations d’accueil, 5 ans… On le voit, les règles d’élimination des archives publiques sont très codifiées.

Un bordereau est rempli lors du versement, qui mentionne le service concerné, le contenu des cartons et leur « durée de vie ».

L’élimination a lieu quand l’archive ne présente plus d’intérêt juridique et n’a pas d’intérêt historique. « Un bordereau est rédigé et successivement signé le service concerné puis le maire et validé par le directeur des Archives départementales. Ensuite une société vient prendre les documents à éliminer pour les détruire de façon confidentielle. Puis l’archiviste reclasse une partie du magasin (5000 boîtes à bouger environ). C’est aussi un métier physique. »

D’où la question : si le papier demande de plus en plus en place, pourquoi ne passer pas au tout numérique ? La dématérialisation ne touche-t-elle déjà, entre autres, les finances, les marchés publics et les permis de construire ? Oui, mais c’est qu’un système d’archivage électronique dans une ville de 25.000 habitants, ce n’est pas aussi simple et David Descatoire s’en explique.

Le numérique demande une compétence technique avec son langage, son univers. Le papier est à la fois le support et le contenu. Un document vieux de 500 ans est parfaitement lisible dès que l’on comprend la langue d’alors. Un fichier numérique vieux de 50 ans est inaccessible (les logiciels ont disparu ; les unités de stockage aussi) à moins d’avoir adapté en permanence les formats. Il faudrait travailler en binôme et doubler l’effectif. « Cela a un coût ! » C’est tout dire.

Conserver

Conserver, c’est classer. Il existe une chaîne de traitement archivistique sur laquelle David Descatoire est naturellement prolixe. On résume. Le récolement, première étape, recense sommairement le contenu de chaque boîte, son état et sa localisation. Ensuite, le répertoire organise et décrit ces documents de façon structurée (souvent chronologique ou par service producteur), avec leur contexte de production ; il donne une vue d’ensemble du fonds. Enfin, l’indexation propose des clés d’entrée thématiques (sujets, noms, lieux) ; elle facilite l’accès à des documents dispersés dans le fonds (à condition de savoir ce qu’on cherche).

Boites d’archives. Photo LGdS

Il y a des Fonds iconographiques  qui contiennent d’émouvantes pépites : des films anciens qui rappellent ce que furent les rues de la ville, des photos, le Livre d’or de la Ville des plans… Mine pour les spéléologues des temps passés, les archives de la rue Jean-Jaurès ne sont pas seules. Elles s’ajoutent à celles de la voirie, des espaces verts, bâtiments communaux, des permis de construire récents… conservées par les services techniques, dans les sous-sols du château Sainte-Barbe.

Les Archives municipales de Fontenay ont cette originalité de proposer dans ses larges vitrines, chaque mois, une nouvelle exposition. David Descatoire y traite de la ville dans son actualité ou dans son histoire. Il a fait écrire au blanc d’Espagne des termes issus de l’indexation des fonds (noms de lieux, de personnes, d’événements).

A l’intérieur, sans lien esthétique avec ces expositions patrimoniales, de sévères et hauts rayonnages métalliques sont montés sur une structure mobile. Des manivelles les déplacent latéralement pour ouvrir l’accès à telle ou telle catégorie. L’espace est optimisé et les besoins de sécurité combinés : boîtes résistant au feu, régulation de la température, contrôle d’accès.

Valoriser

La valorisation des archives, c’est la gourmandise de David Descatoire. Il y met un enthousiasme inaltérable. L’identité de la ville, le présent de la ville sont à nourrir de ses origines. Cette inclination est inscrite dans son CV. Etudes d’histoire jusqu’au DEA (on dirait aujourd’hui master) qu’il a consacré à l’arrivée du sport (les sports anglais, disait-on alors) en France sous la IIIe République.

Il y étudiait les liens entre l’essor du sport et celui de la société industrielle. Ainsi, il met en relation la spécialisation des postes (au foot par exemple) et le fordisme sur les chaînes de production. Il a étudié comment les pratiques s’installent dans la France des débuts de la Troisième République (1880-1914). Ce qui l’a conduit aux archives de clubs sportifs, aux archives nationales et aux archives départementales. Ce qui est en soi un « sport » car rechercher dans des archives demande un entrainement et une ténacité, mais aussi un plaisir et une passion comparables. Lesquels expliquent probablement sa réussite au concours d’archiviste.

Valoriser, c’est ouvrir à la consultation. C’est accueillir. Il y a annuellement une bonne centaine de recherches personnelles menées dans les archives. « Il s’agit uniquement des recherches de personnes extérieures : Fontenaisiens ou des environs, Parisiens ou Franciliens. Il y a aussi une cinquantaine de demandes de recherche par correspondance. »

Les recherches internes, une cinquantaine, sont demandées par les services, les élus, le cabinet du maire pour les besoins d’une communication. L’urbanisme peut vouloir s’assurer du propriétaire de tel mur. Les anciens marchés publics pour comprendre le contexte de nouveaux. Ou encore, les Ressources humaines pour la reconstitution de carrière des futurs retraités.

Côté patrimonial, c’est entre dix et douze mille photos, des centaines de plans couvrant la période 1767-2000. Le premier registre paroissial qui date de 1612 et quasiment tous ses successeurs conservés depuis. Ce sont les plans initiaux des maisons que cherchent des propriétaires avant d’engager des travaux ou les agences immobilières avant de mettre en vente. L’état civil est l’objet des convoitises des généalogistes, bien que leur nombre ait décru avec l’internet.

Dire la ville

Rappeler la ville passionne celui qui voit dans l’histoire un contrepoids au nomadisme contemporain. « Autrefois, les gens étaient enracinés, dit David Descatoire. Aujourd’hui, ils bougent, ils déménagent, ils travaillent ailleurs. » Ses chroniques se mettent au service d’une vision de la citoyenneté, de l’appartenance, du désir de ville.

Car il chronique beaucoup. A Fontenay, dès son arrivée, il s’investit dans l’organisation d’expos. Très récemment et la Gazette en a parlé, il a conçu et organisé une expo sur les années 1940 à Fontenay. L’année dernière, c’est une expo sur Siniavski, écrivain dissident qui connut le goulag soviétique. Né en 1925 à Moscou, il put fuir l’Union soviétique. C’est à Fontenay-aux-Roses qu’il meurt en 1997. Il est enterré dans le cimetière communal.

L’archiviste rédige le catalogue avec, une fois encore, une contextualisation fort bien documentée. La consultation de ces catalogues est disponible en ligne.

Il publie l’Archive de la quinzaine qui présente, commente et contextualise un document. Il publie aussi des études diverses qui comprennent un fonds particulier consacré aux Blagis (côté Fontenay). Chacune des quatre villes voit les Blagis à sa porte. Il écrit des articles, diffuse une newsletter, un bulletin d’histoire de Fontenay deux fois par an.

Et dire la ville, c’est la transmettre. Il accueille volontiers des scolaires auxquels il présente des objets, des délibérations, des photos. C’est aussi recueillir. Quand il arriva à Fontenay, David Descatoire eut la chance de rencontrer de véritables passeurs. Il cite Gaston Coeuret qui lui fit connaître mille et un détails de la ville. Claude Guiot, issu d’une famille fontenaysienne depuis 400 ans, lui communiqua une belle recherche sur les demandes de dédommagements qui firent suite aux pillages et destructions de l’armée allemande en 1870. « Il a aussi donné beaucoup de documents et fourni beaucoup de renseignements sur la ville qu’il connaissait parfaitement depuis la fin des années 1930. »

Ce souvenir peut être autrement dit : « De tous les aspects du métier d’archiviste, le plus passionnant est de découvrir la ville, de compléter peu à peu le puzzle infini qui la compose ».

Érudits locaux qui connaissez votre quartier par cœur, collecteurs de cartes postales qui vous demandez ce qu’elles deviendront, dépositaires d’objets ou de livres d’autrefois quasiment toujours sans valeur marchande, sachez qu’il est un lieu qui sait les accueillir, les réunir et les faire parler.

A lire aussi sur la Gazette : Avec Carole Macé, l’archiviste de la ville de Sceaux ; Marjorie Ruffin et les métiers de l’archiviste


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