Le Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry accueille jusqu’au 6 août l’exposition Ombre et lumière d’Altone Mishino. Vernissage, vendredi 3 juillet à 19h. Deux séries de peintures occuperont tout l’espace ou presque. Audience internationale du peintre oblige, leurs titres, Dark paintings et Light paintings, sont en anglais. Elles sont accompagnées de sculptures, Poems, conçues comme des « haïkus formels » à partir d’écorces et d’un « épiderme » d’acrylique noir, qui en « révèle les formes ».
L’abstrait: s’attarder avant de reconnaître
Les deux séries relèvent d’un « abstrait » qui décontenance parfois le grand public. Parce que regarder n’est pas reconnaître. Pas de sacre de Napoléon ni de liberté guidant le peuple ou de montres molles. Le figuratif, aussi impressionniste soit-il, raconte. L’abstrait est un bouche-à-oreille. Il est comme une musique, on l’aime ou on ne l’aime pas, on ne sait pas pourquoi, c’est immédiat, spontané. Irréfléchi.
Les peintures d’Altone Mishino ne demandent pas d’érudition, mais du temps passé devant elles, histoire de voir apparaître une forme avant même de savoir ce qu’elle est. L’abstrait est un art de personne à personne. L’intuition est la seule voie d’entrée.
Enfant, Altone Mishino a étudié le violon, le piano. Ce ne sont pas ses meilleurs souvenirs, mais ce sont des empreintes indélébiles. Son père voulait faire de lui un concertiste et l’anxiété du fils apparue à la mort du père se cristallise sur la musique. Peut-être une dette. Il peint en musique. Pas les mêmes. Les Dark paintings sont habitées de chants orthodoxes, à fort volume quand la matière se déverse. Pendant les Light paintings, en revanche, son atelier est envahi de musique baroque ou contemporaine pourvu qu’elle soit dépouillée, épurée. Peu d’instruments, un violoncelle, un piano. Il cite Arvo Pärt, le compositeur estonien très minimaliste. Ecoutez Für Alina.
Si votre regard s’attarde sur une toile et qu’elle vous touche sans pourtant savoir ce qu’elle représente, alors elle commence à devenir autre chose. C’est comme deux regards dans la rue qui se cherchent alors qu’ils auraient pu se croiser sans s’apercevoir. Pas de règle. Mais sachez que pour Mishino, si votre regard revient, c’est que la toile en ses traces a eu la densité qu’il voulait, celle qui excède sa matière.
Dark paintings ou le conflit
Dark : goudron, encre, acrylique, le vide. On est dans les fondations. Les fonds or, terre de Sienne, rouge s’assombrissent avec le noir. Mishino espère qu’on y distingue la puissance, la présence, qu’on aime ou qu’on n’aime pas.

On voit des masses, mais le peintre a inscrit des pensées. Tropic in the dark : le cinéma noir et, sur la gauche, près des sortes de palmiers, voilà Humphrey Bogart dans Le port de l’angoisse. Dawn of dark times oppose deux forces qui se combattent dans un art martial dont la toile est l’espace. Movement of soul : des moments où on est renversé, bouleversé ; quand il y a en soi une tempête.
Dark birds est inspirée de promenades dans le parc Ueno à Tokyo. Un jour un amas de corbeaux s’était fondu dans les branches d’arbres compliqués. Il trouva la scène intrigante, étrange et il a voulu la figurer par un abstrait, car, pour lui, « l’abstrait au bord de la figuration rend mieux compte de la violence de ce que je veux dire ou de ce qui est en moi. »
Dans le Dark, les ors et les marrons sont des résonances sourdes. L’or japonais est un or de méditation, spirituel. Les traces noires sur or ou le marron. Avec pigment, le liant, l’encre enrichit le liant et perturbe le pigment. L’encre complète le geste. Le bitume apporte une tension et dans ses empattements, il est « le tripal ».
La rencontre est difficile entre le goudron, émulsion grasse et l’émulsion aquatique de l‘encre. « Je regarde, je suis comment les masses se rejoignent, se repoussent. » Le liant acrylique se stabilise lentement ; il peut se rediriger jusqu’au lendemain.
Light paintings, la joie anxieuse de peindre
Light, la composition est aérienne, les traits sont fins, ils apparaissent en lignes, comme des notes. Il voudrait que vous y trouviez la douceur et la fluidité qu’il a voulu y mettre. Parce que « les lignes doivent être bien placées. Le fond blanc est exigeant, contraignant. Un faux pas et la ligne s’écroule. » Il y a chez Mishino un sens de l’équilibre et de la pesanteur auquel il faut adhérer pour le suivre.

Avec le blanc de titane, il enduit la toile ; avec le blanc de mercure, il est dans le geste. Light Gesture 3 est une sensation géologique. Mishino y voit un paysage enneigé qu’il rapproche d’une pureté de l’intériorité humaine.
Les Light paintings utilisent des émulsions qui sont très liquides et qui doivent être utilisées dans la journée. Elles sont toxiques, mais il faut travailler fenêtres fermées à cause des poussières. Il a un masque et de temps en temps il va respirer dehors. Le lendemain, il peut retoucher au stylet le bronze qui sont encore souples, s’il a besoin d’ajouter des sens nouveaux.
Antidote à l’anecdote
Quand il peint, il coupe les ponts, il ne faut pas le déranger. L’énergie s’est accumulée, l’instinct la libère. La gestation a cessé. Son atelier a été vidé, il est bâché du sol et sur les murs jusqu’à un mètre. Ses goudrons, ses liants, ses encres sont prêts. Il fabrique ses outils en fonction du format et des gestes qu’il prépare, ses violines, ses ardoises. Si besoin, à partir de papiers il forme des sortes de pinceaux qui selon l’angle feront des lignes ou des aplats. Il taille ses pierres.
Il a fait ses achats chez Marin à Arcueil. L’illustre fabrique de matériels pour peintres, ce hangar énorme qui propose des milliers de toiles est avant tout un lieu d’inspiration. Il hume, se promène et se décide. Les choix qu’il y a faits prédestinent son travail, les formats, les couleurs. Aux Beaux-arts, dans l’atelier d’Olivier Debré, il faisait de l’entoilage pour les très grands formats du maître. L’habitude lui est venue de passer du temps à jauger, à estimer les toiles, les châssis. Il dit qu’il lui faut des toiles en coton et non en lin parce que la tension est meilleure. Et la tension, il la sent quand il peint.
La préparation est silencieuse, il remplit des centaines d’esquisses. L’exécution est musicale. Il commence le « saut » avec le premier « geste » qui en amène d’autres. Il faudrait un article pour décrire ce qu’il entend par « saut » et par « geste ». Résumons, c’est pour lui, « un roulé-boulé, une alternance de lâcher-prise et d’analyse. » « Je tourne autour de la toile (elle est par terre sur son châssis), je vois les émulsions encore mouvantes. » A mesure qu’il peint, que ses mains travaillent, il se recule et se demande : « Qu’est-ce que je vois ? » Puis : « que faut-il laisser dire ?»
Laisser sécher
Oui, mais quand s’arrête-t-il ? « Quand je sais qu’il ne faut rien ajouter. Quand ajouter serait une cata ». Il entend par là casser son propos, ce qui arrive si son besoin de perfection prend le pas sur les imperfections qu’il veut dire. Car elles sont son trouble intérieur dont il fait confidence. Ses toiles sont les pages de son journal intime.
Le temps de séchage est de plusieurs semaines. Il retourne à l’atelier tous les jours. Il peut encore jouer sur la construction des lignes et des formes, sur l’écoulement du bronze, son inclusion. Chaque jour, les masses se faufilent différemment. Osmose. Il est dans l’organique.
Quand le séchage est assurément fini, il passe le vernis en aérosol. Le vernis crée des brillances. Etudiant, il a compris ce qu’il en coûte de vernir trop tôt. Une série fut perdue sous les craquements que la peinture encore humide provoqua sur le vernis.
Respirer
Altone Mishino est inépuisable sur ceux qu’il aime et qui l’animent : Motherwell, Verdier, Kline. La calligraphie d’Extrême-Orient qui a fait partie de sa formation avant les Beaux-Arts. En lui, l’amour respectueux de l’écriture d’herbe, cette écriture cursive chinoise qui devient magique après vingt ou trente ans d’expérience. Si elle l’inspire, elle ne dicte pas sa conduite. Il se veut européen et non asiatique. Et cette référence constante à la calligraphie, il la voit comme un « déplacement ». Le mot fait penser à ces transferts que la psychanalyse situe dans le travail du rêve, où les contenus latents sont déplacés vers des images manifestes.
On ne s’étonnera pas de trouver au Pavillon des Arts des expressions dénudées, évanescentes, qui rappellent la nature. Dans son rejet des déluges d’anecdotes qui tombent sur notre quotidien, il propose du silence, du retrait, une retraite pour la méditation.
Nous vivons, dit Altone Mishino, « entourés d’images qui cherchent à capter notre attention ». A l’opposé, il invite à inventer ce que nous regardons. L’expo, à l’étage, présente une vidéo, dans laquelle il s’explique.
Le retrait, chez lui, n’est ni serein ni éteint. Il est dans l’effervescence qui fait se succéder les Dark et les Light paintings et les allers-venues entre les deux styles lui permettent d’échapper aux rituels gestuels de chacun d’entre eux, puis de les retrouver avec des yeux nouveaux. Il aime citer Braque: « l’art est un incendie ». Or, il ne veut pas suffoquer, il se défend, il veut vivre et parler, « il peint, dit-il, la respiration de peindre. »

