Press "Enter" to skip to content

La peinture romantique de Géricault à Delacroix

Serge Legat est historien d’art et conférencier des musées nationaux et du ministère chargé du tourisme. Diplômé en droit et de la prestigieuse école du Louvre, il est souvent sollicité par télévisions et radios pour aborder des sujets liés à l’Histoire de l’art, relevant notamment de sa grande spécialité, la peinture ancienne. Le 14 mars, les rencontres littéraires et artistiques de Sceaux l’avaient sollicité pour parler de la peinture romantique française. Serge Legat fit une conférence brillante. Je l’ai écouté avec passion.

Après la gloire des conquêtes napoléoniennes que tous les arts ont célébrée, le tournant de Waterloo trouve sa traduction sur le plan artistique dans toutes ses composantes, en particulier dans le domaine de la peinture. L’Europe tout entière connait un renouveau contestataire : le romantisme.

Un courant venu d’Allemagne

Sur le plan pictural, le Romantisme se caractérise par la dominance de la sensibilité, de l’émotion et de l’imagination sur la raison et la morale. Les artistes peignent en affirmant leurs idées et en laissant apparaître avec passion leurs impressions et sentiments personnels à travers leurs œuvres.

Théodore Géricault
Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant
Wikimédia Commons

La peinture romantique en France naît dans ce contexte politique et social particulier qui mène les artistes à vouloir davantage exprimer leurs sentiments et peindre pour eux-mêmes, et non plus pour des commanditaires. Le romantisme en peinture apparaît d’abord en Allemagne, puis se développe pleinement en France durant tout le 19e siècle. Il sera également présent au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Par ailleurs, la révolution industrielle fait craindre la perte du lien entre les hommes et la nature. L’industrialisation et la mécanisation créent une certaine frénésie dont ils s’inquiètent. Les hommes n’ont jamais aussi bien dominé la nature, mais ce développement industriel risque de leur faire perdre le contrôle. Les artistes romantiques vont alors se réfugier dans leur monde intérieur. Le romantisme se forme également en opposition aux règles de l’académisme et au néo-classicisme (1760-1800). Ce courant artistique prônait un idéal de beauté s’inspirant de l’Antiquité à laquelle les artistes classiques vouaient un culte. Ils recherchaient la ligne, le rationalisme et la vertu. Ce qui est complètement à l’opposé de la conception romantique qui met en valeur des univers fantastiques et imaginaires et qui reflètent les sentiments des artistes. En France, le romantisme révèle des grands noms de l’histoire de l’art : Chassériau, Delacroix, Géricault, Gros etc.

Le sentiment contre la raison

Théodore Géricault est le précurseur des deux peintres évoqués ici et Eugène Delacroix le grand représentant du mouvement pictural romantique français. Serge Legat commente différentes œuvres en débutant par le portrait de Géricault peint par Horace Vernet, son professeur, en 1822 (Metropolitan Museum of Art de New York, cf. illustration ci-dessous). Le romantisme est présenté comme une réaction du sentiment contre la raison qui sous-tendait le classicisme et le néo-classicisme. On ne se réfère plus à l’antiquité gréco-romaine au profit du Moyen-âge. On s’éloigne du culte du groupe au profit du travail sur l’individu. On exalte désormais le mystère, le fantastique, l’évasion, le rêve, le sublime…Le néo-classicisme croyait en des idéaux; David mettait en scène la Révolution française, Robespierre, Napoléon…. Le romantisme ne se réfère à aucun idéal : c’est, de ce point de vue-là, une « génération perdue ». Le seul combat que ces romantiques mettront en avant dans leurs œuvres sera la lutte de la Grèce contre l’empire Ottoman.

Cette différence d’approche trouvera sa traduction dans le traitement pictural de la violence : poussée à l’extrême théâtralité par David qui s’appuie sur la raison , elle sera à l’inverse l’expression de la pulsion par les peintres romantiques : des héros seront mis en scène chez les premiers, alors que les seconds peindront des anti-héros.

La peinture romantique se traduit avant tout par le mouvement, les couleurs et des coups de pinceaux visibles qui préparent le terrain des futurs impressionnistes.

La brève vie de Géricault

Géricault par Horace Vernet
Met NY/ Wikimédia Commons

Serge Legat insiste sur la brièveté de la vie de Géricault après un parcours romantique digne d’un roman. Issu de la bourgeoisie qui soutenait l’Ancien Régime, né en 1791 et mort en 1824 à Paris, il fait de bonnes études au Lycée impérial Louis le Grand. Élève de Carle Vernet (père du peintre Horace Vernet précité), il est un élève peu assidu à ses cours de dessin et de peinture au profit de copies faites les unes derrière les autres de tableaux du Louvre. Dès le début, il ne copie jamais purement et simplement et fait toujours une interprétation personnelle de l’œuvre copiée.

Amoureux de sa jeune tante, Alexandrine-Modeste Caruel de Saint-Martin, de six ans son ainée, cette relation sulfureuse fait scandale et devient la honte de la famille.  De cette liaison, qui dure plusieurs années et qui s’avère désastreuse pour l’artiste, naîtra le 21 août 1818 un fils, Georges-Hippolyte, déclaré à sa naissance comme le fils de la bonne Suzanne et de père inconnu. À la mort de Géricault, l’enfant sera reconnu par le père de l’artiste, Georges-Nicolas. Après des voyages, il rentrera en France atteint en particulier de tuberculose osseuse.

Serge Legat, toiles à l’appui décrit la passion du cheval qui animait Géricault, ce dernier n’hésitant pas à doter de postures impossibles certains de ses chevaux, comme les fameux chevaux volants du faussement désigné « le derby d’Epsom ». Il évoque également la série de portraits attachants et délicats des enfants de Louise Vernet, fille d’Horace Vernet précédemment cité.

Géricault
Monomane de l’envie
Wikimédia Commons

Il a consacré plusieurs développements à l’œuvre la plus célèbre du maitre : Le Radeau de la Méduse. La frégate La Méduse quitte Rochefort en 1816 pour le Sénégal. Elle transporte des colons français venus prendre la place des Anglais qui ont quitté le pays. Le 2 juillet 1816, le navire échoue au Cap Blanc après 13 jours d’errance. Finalement, seules 10 personnes survivront sur les 150 qui avaient été abandonnés par le capitaine après l’accident.

C’est pour Géricault l’occasion de virer de bord, de quitter définitivement le camp du roi et devenir républicain et libéral. Il devient virulent contre l’esclavage. La déprime le gagne après l’échec du Radeau de la Méduse. Le docteur Étienne-Jean Georget, un aliéniste qui lui est proche, soigne Géricault. De cette relation naîtra une série d’une dizaine de portraits d’aliénés « monomanes », remarquables de vérité et de trouble (en particulier : la monomane de l’envie et le monomane du vol).

Un Etat acquéreur

La vie d’Eugène Delacroix n’a pas la densité de celle de Théodore Géricault, mais l’homme et l’œuvre ne manquent pourtant pas d’intérêt.

Delacroix : autoportrait au gilet vert
Wikimédia Commons

Ce qui est remarquable dans la vie de Delacroix, c’est le fait que l’État a systématiquement acheté toutes ses toiles dès qu’elles étaient disponibles. Incidemment, cela a accrédité une rumeur jamais vérifiée selon laquelle le maître serait en fait le fils du grand Talleyrand…..

Une toile fait exception. Il s’agit d’une une peinture sulfureuse : la mort de Sardanapale étalant des corps dénudés autour du roi légendaire d’Assyrie qui décide, la défaite étant inéluctable, de mourir parmi les siens, personnel, favorites et animaux, au milieu d’un gigantesque brasier. Le tableau ne sera acheté par la France qu’en 1921, alors que Talleyrand n’était plus de ce monde…

La correspondance de Delacroix avec des artistes romantiques ajoute au charme du peintre : Lord Byron, Victor Hugo, Chateaubriand… Des toiles inspirées de ses voyages au Maroc, en Algérie et de sa proximité avec Chopin et George Sand complètent un passionnant profil. A faire pâlir d’envie bien des « influenceurs » des réseaux sociaux !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *