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Docteur Patrick Franquet, la scène comme thérapie

Le parcours de Patrick Franquet, pédopsychiatre est singulier. Très tôt, Il se lance dans des projets mêlant psychiatrie et création artistique. Dans une approche appelée « médiation thérapeutique par l’art », sont proposés aux malades, des jeux de rôle, de l’improvisation, de la mise en scène d’émotions, de récits personnels, un travail sur le corps, dans une démarche thérapeutique.

Il réside depuis plus de 40 ans à Châtenay-Malabry. En retraite aujourd’hui, il revient pour la Gazette sur son parcours et sa création du Théâtre du Reflet qui mettait en scène à la fois malades, personnels hospitaliers, médecins, comédiens amateurs et professionnels.

Pierre Bozzonne. Pouvez-vous nous confier ce qui vous a mené vers la psychiatrie ?

Patrick Franquet. Je débutais ma première année de médecine. J’avais 18 ans. J’ai fait un stage de moniteur de colo, à Longeville, en Vendée, dans un camp de vacances tenu par un hôpital psychiatrique. On a fait des spectacles, on a construit un garage à vélo, au bord de la plage. J’étais ado. Je trouvais ça marrant de me retrouver avec ces jeunes handicapés.

Qu’est-ce qui vous a poussé, dans votre pratique à associer la psychiatrie à la création artistique ?

A la fin de mes études de médecine, j’avais embrassé une carrière de comédien en parallèle. J’avais rejoint une école de théâtre : l’école Jacques Lecoq. A la suite de quoi, la troupe Les Trois Chardons m’a embauché. Avec elle, j’ai joué un premier spectacle pour enfants, Le bel oiseau du Père Louis. C’était un seul sur scène qui a tourné dans toute la France. Je posais ma valise dans des groupes scolaires traditionnels. Je rencontrais un public de tout petits. Maternelle et CP. J’ai tourné ainsi pendant un an. A mon retour sur Châtenay, je m’inscris en psychiatrie.

Je me rappelle à cette époque être tombé sur un livre de Pierre-Jakez Hélias, La petite maison. Ça racontait la vie d’une petite maison située dans la région lyonnaise qui recevait des enfants. Le livre racontait leur vie quotidienne et l’implication des adultes qui les côtoyaient. Il y avait des valeurs de solidarité, de partage, de bienveillance dans un cadre d’entraide. La lecture de ce livre m’avait pas mal touché, je me rappelle. Cela m’a tourné vers la pédopsychiatrie.
Et par un effet de synchronicité, je réalise un premier stage de psychiatrie, à Valenton, dans une petite maison qui accueille des malades.
Là, on me demande « qu’est-ce que tu sais faire ? ». Je leur explique ma passion pour le théâtre. Ils me donnent quartier libre pour ouvrir un atelier.

C’étaient des jeunes ?

Non des adultes. Avec des pathologies différentes.

Comment vous êtes-vous organisé ?

J’ai animé. C’était à base d’impro. On répétait dans des petites salles, puis on jouait devant des soignants.

En quoi la médiation thérapeutique par l’art vous semblait-elle particulièrement adaptée en psychiatrie institutionnelle ?

D’emblée, elle faisait l’objet d’un consensus. Les gens y prenaient du plaisir, les malades comme le personnel soignant. Ça améliorait l’ambiance. C’est aussi une manière d’être « autre ». Sur une scène de théâtre, les patients se révèlent différemment, de façon très surprenante.

Vous les sélectionniez en fonction du degré de leur pathologie ?

Au contraire, j’aimais la diversité de leur handicap. Je me rappelle un patient qui ne faisait que souffler dans un micro. Il adorait ça, il faisait beaucoup de bruit (rire).

Quels types d’ateliers ou d’activités artistiques avez-vous préféré mettre en place avec vos patients ?

Auparavant, j’avais fait de la commedia dell’arte. Je m’inspirais beaucoup des Lazzi. Je montais un canevas de scénario, je distribuais les rôles autour desquels on improvisait sous ma direction. Je jouais beaucoup autour de l’idée de la scène ouverte. C’est là où tout à coup le corps devient un objet de séduction. On oublie le handicap. Les relations sociales sont facilitées. 

Comment vous vous organisiez dans cette période entre psychiatrie et comédie ?

J’ai toujours aimé la double pratique. Et je trouvais les ateliers intimes, chaleureux et pleins de surprises. J’avais rejoint une compagnie qui se produisait au Festival d’Avignon et au Festival d’Automne. Ils avaient beaucoup aimé une mise en scène que j’avais réalisée avec un ami autour du personnage de Daniel Paul Schreber dont Freud s’était servi pour mener une étude de cas sur la paranoïa.

J’ai signé une tournée avec eux. J’ai joué dans « L’antichambre d’A. Pophtegme ». C’est là que j’ai débuté sérieusement cette carrière avec une double casquette de comédien et de pédopsychiatre. On l’a joué une centaine de fois un peu partout. Parallèlement, je conservais le suivi des quelques patients adolescents en hôpital psychiatrique.

A l’issue de cette tournée, j’ai eu une sorte de révélation : j’étais déterminé à produire dorénavant mes propres spectacles où je mélangerais patients, personnel psychiatrique, médecins, comédiens amateurs et professionnels.

Photo P. Franquet

Comment vous êtes-vous organisé ?

J’ai fait la tournée des services de psychiatrie et la tournée des centres culturels dans la zone où j’exerçais. J’ai recruté. J’ai monté le Théâtre du Reflet sous une forme associative. J’ai réalisé mes premières démarches de subvention pour financer mes projets. J’ai réuni 80 comédiens venant des milieux psychiatriques et de la culture. Le Théâtre du Reflet s’est construit autour d’une équipe de 10 personnes, toutes salariées, sauf moi !

Pourquoi ?

Je vivais sur mon salaire de psychiatre. Je ne voulais pas charger la structure. Pour le reste, je distribuais des cachets (rire) pour un médecin rien de plus normal !

Ça a duré combien d’années ?

10 ans. De 2005 à 2015.

Vous produisiez et mettiez en scène toutes les pièces ?

J’embauchais aussi des metteurs en scène, mais j’écrivais également. Chaque metteur en scène devait respecter un cahier des charges en fonction de la nature particulière de la distribution.

D’où provenaient ces subventions ?

Le département principalement. Au début j’ai bénéficié de l’exposition d’Avignon. J’avais noué des contacts. Une reconnaissance du milieu du spectacle et des dispositifs expérimentaux m’a aidé. Un type qui tenait un théâtre dans le département voisin m’a facilité certaines ouvertures. Généralement, au niveau politique, je rencontrais les élus à la Culture des Conseils Départementaux (ou autrefois Généraux). Dans les villes, je rencontrais les maires adjoints à la Culture. Enfin, il a fallu convaincre trois directeurs d’hôpitaux (Etampes, Evry et Orsay) : avoir sur le projet du personnel hospitalier n’était pas évident.

Vous montez plusieurs pièces. Mais quels souvenirs gardez-vous de la mise en scène de La Divine Comédie de Dante ?

Pour l’écriture, j’ai voulu inverser le processus narratif du livre. La pièce commence par le paradis et se termine dans l’obscurité de l’enfer. Comme les représentations se donnaient en extérieur, elles débutaient le soir commençant. Il faisait encore jour. Et se terminaient à la nuit tombante. Ce qui collait avec l’idée de la lumière qui précède l’obscurité. Et puis j’avais noté que Dante avait une certaine sympathie pour le premier cercle des damnés : ceux qui ont commis des péchés véniels et dont on ne sait pas encore s’ils vont rejoindre les flammes ou être pardonnés. Il y avait pour moi une similitude avec le monde contemporain : la chimère du bonheur que représente la société de consommation qui nous plonge finalement dans la douleur. Je voulais démarrer avec Apollon et finir avec les délires orgiaques de Dionysos.

Sur scène, je voulais brouiller les cartes. Que le public ne sache pas reconnaître entre les comédiens malades (bien que je n’aime pas ce terme) et ceux qu’on qualifierait de normaux. C’est drôle, parce que les gens faisaient des pronostics. Le spectacle durait trois heures.

Ça a tourné combien de temps ?

On a réalisé quatre belles représentations. Ça représentait un très gros budget. On jouait dans les parcs.

Qu’est-ce qui a été compliqué ?

Que les gens arrivent à s’accepter. A se mélanger. J’avais toujours navigué avec des professionnels. Et là, je découvrais des comédiens amateurs qui s’accrochaient à certains repères, professionnels ou sociaux. Ils avaient tous peur de sortir de leur zone de confort. Il y avait très peu de diversité, de fantaisie, de lâcher-prise. Ils venaient là pour le plaisir et se heurtaient à la difficulté.

Quels bénéfices les patients retirent-ils de la participation à des projets artistiques collectifs ?

Le plaisir d’abord d’avoir pu relever le défi. Les patients pouvaient tout à coup montrer qu’ils n’étaient pas si fous. Qu’ils tenaient leur rôle avec énormément de finesse d’intelligence et de talent. Les professionnels de santé, à l’inverse, apprenaient à sortir de leur case, à travailler dans l’écoute et la relation et non plus se contenter de leur seule performance professionnelle. Remettre en question quelques certitudes sur leur fonctionnement, leur relation avec les malades. L’encadrement cédait la place à l’attente et à l’écoute.

Avez-vous observé des transformations notables chez certains patients à travers ces expériences artistiques ?

Les soignants, les psychiatres, les infirmiers qui suivaient ces patients ont admis à quel point ces expériences de la scène étaient magiques. J’ai en mémoire cette malade qui, dans l’enfermement du système hospitalier, passait sa journée sur un banc, complètement prostrée, mutique et sale et qui tout à coup s’est révélée sur scène absolument solaire, débitant son texte de façon remarquable.

Pouvez-vous nous parler de votre participation aux documentaires « Le Malade, de son imaginaire malade » ?

C’est mon épouse, Emmanuelle Avignon qui a réalisé cet ensemble de trois documentaires pour conserver une trace de mes spectacles, du backstage (rencontres, répétitions, coulisses) à la captation. C’est un peu le making of qui précède la représentation, qui la suit pendant et après les répétitions, qui tend des micros à tout le monde, au public, aux patients, aux soignants pour recueillir les sentiments, les sensations de chacun. On perçoit dans ces documentaires la difficulté des gens à sortir de leur groupe d’origine et comment ils dépassent les obstacles.

Ma femme tendait le micro à des comédiens sans savoir s’ils étaient malades, personnels soignants ou comédiens. Son idée était de libérer la parole. Et j’y ai découvert le témoignage de certains de mes patients-comédiens qui, au micro, ont dit des choses étonnantes que je n’avais pas décelées en tant que praticien.

Comment percevez-vous l’évolution du regard de la société sur la folie et la créativité

On a vécu un changement de paradigme. Il faut vous imaginer une époque où lorsqu’on poussait la porte d’un centre culture, en proposant une pièce où des malades mentaux faisaient partie de la troupe, on était traité de « sociocul » par des gens qui affirmaient faire, au contraire, de la création. Les comédiens, les plasticiens, les metteurs en scène qui travaillaient avec moi retiraient ces projets de leur CV. On avait des réactions surprenantes : une metteuse en scène m’avait réclamé la fiche médicale détaillée pour chaque malade. Les a priori étaient énormes.

Maintenant à l’inverse, les structures culturelles nous démarchent. A tel point qu’elles viennent pallier le manque de budget des unités psychiatriques. Le ministère de la Culture soutient des créations dans des milieux d’exclus. Une école de danse peut se produire à Saint Anne par exemple. En contrepartie de la subvention, le ministère réclame un bilan humain de ces initiatives.

Après plus de 40 ans à Châtenay-Malabry, quel regard portez-vous sur l’évolution de la psychiatrie et sur votre propre parcours ?

J’ai construit mes projets artistiques parce qu’il existait des équipes permanentes qui suivaient au long court le malade. Et la destruction de ces équipes permanentes rend de nos jours plus difficile ce type de projets. On est dans les coupes budgétaires. C’est pourquoi je suis content de mon parcours. Aucun regret. Je le referais. J’éprouve une grande joie, quand les souvenirs me reviennent. 

Photo P. Franquet

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