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Les pavés de mémoire ou l’histoire sous nos pieds

8 MAI François Warin est le fils d’Anne-Marie et Jean Warin, tous deux agrégés des lettres. Anne-Marie enseigna de nombreuses années au lycée Marie-Curie de Sceaux et Jean au lycée Michelet de Vanves. Résistant, Jean Warin s’engage dans le réseau Cohors-Asturies. Il meurt en déportation dans le camp de Neuengamme, au sud de Hambourg.

Comment continuer à rendre hommage à ce résistant ? Son fils François évoque ici la forte symbolique d’un rituel qui, à l’échelle européenne, inscrit ces mémoires sur des pavés portant leur nom. Il songe, ici, à voix haute, à demander que nos villes s’y associent. Bourg-la-Reine, par exemple, où il vécut avec sa famille et où, en 1944, il assista à l’arrestation de son père ?

Rien n’aura lieu que…

Mon père est mort sans sépulture, il est parti en fumée dans un des crématoires du camp de Neuengamme, dans une de ces usines conçues pour fabriquer de l’absence, pour effacer les vivants, pour qu’ils ne laissent aucune trace. La manière la plus radicale d’annuler l’existence des hommes qui avaient résisté, consistait pour les nazis à les réduire en cendres, à faire oublier tout ce qui aurait pu rester de leur corps, à faire que les morts n’aient plus de lieu, n’aient plus de demeure, n’aient plus d’adresse, n’aient plus de plaque gravée à leur nom, à faire que la mort elle-même soit entièrement oubliée : en les jetant dans les fours c’est aussi dans l’oubli qu’ils les jetaient.

Comment alors faire mémoire de ceux qui s’en sont ainsi allés sans pouvoir laisser nulle trace, aucune ? Quelle œuvre d’art, quel objet qui pense -ainsi la définit Wajcman- pour témoigner non seulement des condamnés abîmés mais de l’absence qui les a frappés, de l’oubli dans lequel on a voulu les plonger et sur lequel notre monde est bâti ? Un art de la poésie après Auschwitz, quand un point de non-retour dans l’horreur extrême a été franchi ?

… le lieu

Mais quel monument pourrait-il ainsi faire mémoire ? Les imposants monuments, soutient Wajcman, sont une mémoire morte, une mémoire pétrifiée, ils sont aussi une excuse, une consolation qui concourt, qui confine au refoulement, un déni de la mort de la perte et de l’absence qui invite au sommeil, renchérit Wajcmann. En permettant à tous de se réunir, de commémorer et de communier le monument dit : je suis là comme souvenir, comme mémorial et comme représentation, je porte présence, je fais, je donne plaisir. Bonnes gens, vous pouvez oublier et oublier l’oubli, fermer les yeux, passer votre chemin, passer à autre chose et vous rendormir avant que tout ça, une nouvelle fois, ne recommence…

Stolpersteine

Les Stolpersteine sont des pavés de dix centimètres de côté. Couverts d’une plaque de métal, enfoncées dans le sol, ces pierres d’achoppement, ces pierres sur lesquelles on trébuche, appelées plus communément en français « pavés de mémoire » sont des créations de l’artiste berlinois Gunter Demnig. Celui-ci a choisi ce mot issu de l’allemand « stolpen », trébucher et « Steine », pierres. Il souhaitait que « les passants… trébuchent avec leur conscience et leur cœur sur les pavés de mémoire ».

La face supérieure, affleurante, est recouverte d’une plaque en laiton qui honore la mémoire d’une victime du nazisme en commençant par un “ici habitait”…jusqu’au lieu du camp, celui de l’assassinat final. « Ein Stein, ein Mensch, ein Schicksal ». Une pierre, un humain, un destin.

Des Stolpersteine ont été posés dans presque tous les pays européens même si certaines villes achoppaient encore et, par scrupule, refusaient de laisser profaner ces pierres de mémoire destinées à être foulées au pied ou au contraire les détruisaient ou les dérobaient comme ont pu le faire des milices néo-fascistes.

Oxymore sur le sol

Planté là sous nos pieds, « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur », aurait dit Mallarmé, le pavé est ce quasi-tombeau qui interroge, provoque inquiétude et malaise, donne à parler, opère le dégel de la mémoire pétrifiée jusqu’à parfois briller et étinceler lui-même grâce aux soins de quelques-uns. Il ne s’agit plus de faire son deuil et de panser ses plaies mais, au moment où achoppent les têtes et les cœurs, de les découvrir béantes. « Ce sont des mémorials de l’oubli, de l’absence et de la perte », comme l’écrit Wajcman. S’ils représentent, ils représentent ce qui ne peut se voir. Mais quoi de plus durement réel, quoi de plus lourdement pesant que l’absence ?

Les pavés quasiment invisibilisés, pavés mémoriels irrémédiablement mariés à l’absence, sont aussi forme de mémoire. Cercle de la mémoire et de l’oubli, du montré et du caché, du visible et de l’invisible ici discrètement mis en scène.

François Warin

  1. jean-pierre bozzonne jean-pierre bozzonne 7 mai 2026

    Joli texte. Témoignage mémoriel.
    En effet, encastrés dans les trottoirs de Berlin.

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