Dans les années 1970, le Théâtre national des Gémeaux (qui tient son nom du double patronage de Sceaux et Bourg-la-Reine) est encore un tout jeune Centre d’Action Culturelle. Frédéric Boyer y est graphiste. Il crée les affiches, les programmes, les imprime. Arrivé à l’été 1974, il en part à l’été 1978, à l’arrivée d’une nouvelle directrice, Elisabeth Trehard qui remplace Denise Leclerc. Il rejoint alors L’Express. Quelques souvenirs, parfois dispersés par les ans.
En fin d’article, petit florilège d’affiches 70’s.
Convaincre
Dans sa mémoire, le Centre « arrivait comme un cheveu dans la soupe ». Il devait sa création à la politique de décentralisation de la Culture chère à André Malraux. La Province était terre de conquête culturelle, dans une volonté de contrebalancer le parisianisme. Ce qui deviendra Les Gémeaux était isolé et devait trouver son public. Si les Blagis, quartier très populaire, essentiellement de HLM, était une cible parfaite dans l’esprit du temps, le fossé était grand entre les propositions culturelles et les attentes des gens.
On disait que la salle avait « mauvaise réputation » !, se rappelle-t-il amusé. Signification : intello parisien. Elle était au départ assez orientée cinéma Arts et essais. Et si Denise Leclerc l’a diversifiée en développant la part théâtre, il s’agissait de théâtre contemporain tout comme la danse…
Une équipe passionnée

Denise Leclerc dirigeait le centre. Elle prenait ses fonctions quand Frédéric Boyer arriva. Auprès d’elle, Jean-Claude Wambst le comptable, Mme Marouf la femme de ménage (très importante, insiste Frédéric Boyer, en plus de la salle et l’accueil, elle devait faire la scène et les coulisses, parfois avec 2 spectacles dans la journée), un gardien de nuit, un technicien audio-vidéo qui assurait aussi des animations dans les écoles, Éric Lamy, le régisseur avec qui il se lie d’amitié, un programmateur cinéma qui avait travaillé avec Agnès Varda. Celui-ci, se souvient Frédéric Boyer, accueillit un jour Orson Wells. Jacqueline Huetz qui lui succèda, créera le Festival du Film de Femmes.
Ils étaient heureux d’être ensemble. « L’esprit était très libre. » Une réunion hebdomadaire (le lundi matin) réunissait toute l’équipe. On y discutait des propositions de spectacles que le centre recevait. Elles étaient très nombreuses. On faisait des choix, on programmait ensemble. C’étaient des jeunes gens enthousiastes portés par un prosélytisme culturel.
Frédéric Boyer a la chance de toucher à tout, de découvrir et connaître des thématiques artistiques variées. « La programmation culturelle était passionnante ». Tout technicien qu’il fut, il aima la danse, en suivit les cours. Il se met à la photo en couvrant des spectacles. Et il continue aujourd’hui avec des photos de repérage ou de plateau.
Une ambiance et un lieu
Frédéric Boyer est projeté dans une ambiance qu’il aime. Il vient de l’Ecole Estienne qui forme typographes, héliograveurs, photograveurs, artistes graveurs (taille douce,….), l’élite technique du Livre où tout le monde connaît tout le monde. On sait qui est Frédéric Boyer et ce qu’il vaut. Comment ? La réputation. La CGT du Livre, dont le siège est à côté de l’école, fonctionne comme un cœur de réseau social. « Le syndicat plus puissant que celui de la métallurgie et le livre qui assurait le service d’ordre des manifs intersyndicales. Le Livre était sans doute le monde professionnel « le plus avancé socialement, avec 7h15 payés 8h, 5 semaines de congés payés. » Les CDD, pour des raisons pratiques, étaient le lot de beaucoup, le bouche-à-oreille, une solidarité énorme faisaient qu’en « traversant la rue, on trouvait du travail », dit-il en reprenant de façon amusée l’expression d’Emmanuel Macron. « On ne connaissait pas le chômage. » On croit comprendre qu’aujourd’hui, c’est fini.
L’entrée donnait sur un hall où l’accueil était assuré par la « jeune et charmante Jacqueline Arignon ». Et puis c’était la grande salle. Derrière elle, la salle d’exposition donnait sur la petite bibliothèque d’un côté et sur la salle de danse de l’autre côté. Son domaine : au fond, à gauche un petit labo de photogravure et un autre à droite pour la sérigraphie.
Au-dessus de l’accueil était la régie. Ce décor n’existe plus, le bâtiment a été reconstruit depuis. Les Gémeaux d’aujourd’hui sont tout différents. Frédéric Boyer se souvient du marché tout à côté, qui a longtemps été une halle vide avant de devenir une salle de sport toute neuve.
Un jardin de cultures
Il retient d’abord l’éventail des activités, son foisonnement, et la volonté paradoxale de diffuser une culture exigeante en direction de publics qui en étaient étrangers.
En 1978, démarre le Festival du Film de Femmes, un grand succès qui partira ensuite à Créteil. Plus généralement, la programmation cinéma privilégiait le cinéma d’auteur. On ne faisait pas dans la farce genre La grande vadrouille. Elle proposait un ciné-club, des rétrospectives, des films « art et essai ».
Karine Waehner anime la classe de danse contemporaine. La chorégraphe allemande venait de la Schola Cantorum de Paris. Les activités d’expression corporelle sont poursuivies dans les écoles. De son côté, la ville de Sceaux organise une fête de la danse, plus traditionnelle.

Les expositions photo. Frédéric Boyer se souvient du passage de Robert Doisneau avec qui il a échangé assez de mots pour le dissuader de continuer dans la photographie. « Je ne peux pas faire de portraits. » Evidemment qu’il fait des photos des spectacles et par conséquent des acteurs. Mais il sont en mouvement et c’est la pose qui l’angoisse. Faire le portrait de quelqu’un qui attend le clic et s’immobilise pour le cliché… il ne peut pas. Pas d’explication, c’est un blocage. Vu de Doisneau, on comprend que c’était rédhibitoire.
Dans les années 1970, l’action culturelle implique en général le théâtre d’avant-garde. Sceaux Magazine de novembre décembre 1974 cite par exemple Le voyageur sans bagage de Jean Anouilh, Bâtisseurs d’Empire de Boris Vian ou Le nuage amoureux du poète turc Nâzim Hikmet. Il y eut aussi En attendant Godot de Samuel Becket, pièce dont Denis Lavant dit récemment sur France Inter qu’elle l’avait décidé de devenir comédien et de jouer le personnage d’Estragon interprété alors par Jean-Paul Farré avec la compagnie de la Péniche.
Une scène en effervescence
Musique. Ici encore une tendance avant-garde, « musique sérielle. Mais pas que. En vrac, les concerts de Juliette Gréco ou de Barbara, de Raymond Devos. Anecdote : la partage d’un repas avant spectacle (des spaghettis) entre l’équipe et Raymond Devos, pendant lequel il trouve entre deux bouchées du tac au tac une blague qu’il reprendra ensuite dans ses spectacles.
Il se souvient aussi d’un concert qui dura 3 heures d’un gars de Bagneux presque inconnu, Bernard Lavilliers. Ou encore de la venue de Graeme Allwright, chanteur folk français d’origine néo-zélandaise. Aussi, de deux sœurs pianistes débutantes : Katia et Marielle Labèque, qui, à présent, interprètent Phil’ Glass à La Philharmonie ! Et musique contemporaine encore avec des œuvres de Paul Arma, compositeur, pianiste, ethnomusicologue et musicologue hongrois naturalisé français, décédé en 1987.

Mais aussi le swing et la liberté rythmique avec Malagashi jazz, les Jazz Messengers, Urban sax avec 50 saxophonistes tous en blanc dans le parc de Sceaux où les Gémeaux avaient monté le spectacle.
En 1978, des jeunes conduits par François Monfeuga, un voisin des Gémeaux, viennent le voir pour lui demander une salle de répétition. C’était le groupe Bill Baxter qui s’est illustré par le méga tube de 1985 Embrasse-moi idiot !, que les amateurs de vinyles pourront déguster ici.
Dans les écoles, des animations musicales sont proposées en liant « son, mouvements et rythme », expliquait Sceaux Magazine novembre-décembre 1974. Il pense à l’exposition L’île aux livres qui, portée par toute une scénographie, remporte un franc succès.
Frédéric Boyer retient de ces années un apprentissage fondamental : celui d’un milieu où l’on faisait confiance aux êtres et aux œuvres. Un moment où l’on apprenait en faisant, où la culture se construisait au présent. Un temps d’élan partagé associé dans sa mémoire à la direction de Denise Leclerc.








