SCEAUX, MARIE-CURIE Julien Chheng est réalisateur et producteur de films d’animation. Il parle doucement. Le micro rend sa voix claire et transforme ses témoignages en confidences. Le silence est dans la salle remplie au maximum des places disponibles par les classes Arts plastiques du lycée Marie-Curie. Ensuite, c’est un feu roulant de questions, et d’un grand à-propos. Il faudra l’injonction à rejoindre un cours sans délai pour y mettre un terme.
Marie-Curie, vingt ans après
L’association Un Artiste à l’École, soutenue par la Région Île-de-France, organise depuis 2012 des rencontres entre des artistes et les lycéens de l’établissement qu’ils ont fréquenté. Mme Nicaise professeure d’arts plastiques a relayé l’initiative au lycée Marie-Curie.
Il y a 20 ans, Julien Chheng y suit un parcours scientifique, classique, option Maths. Le vœu de ses parents est qu’il intègre des classes préparatoires puis une école d’ingénieurs. « Surtout de la part de mon père, tandis que ma mère qui a galéré à vivre de son art est prudente ». Leur but : lui assurer un métier, par conséquent un avenir. Lui a d’autres envies. Et pendant son cursus scientifique, il assiste (subrepticement, ce qui n’est pas banal !) au cours d’Arts plastiques. Quand il parle de Mme Rolley, le professeur de dessin, on entend un souvenir ému, respectueux, reconnaissant. On entend une dette pour celle qui a su l’ouvrir à tant de ces qualités aujourd’hui indispensables.
Durant les trois heures par semaine, il rencontre, adolescent, une culture dont il n’avait pas idée, la scénographie, les arts plastiques, les ressorts du visuel, et insiste-t-il, un lieu d’échange. Il faut s’expliquer sur ses travaux, il faut en accepter les critiques et en tirer des leçons. Prendre la parole pour expliquer sa démarche. Quelle que soit la discipline, il le dit et le redit pour mieux convaincre les lycéens, l’important est de savoir communiquer son idée. Ne pas rester passif devant son travail.
« De quoi vous souvenez-vous du lycée ? » demande-t-on dans la salle. « Je connais et reconnais tous les couloirs, les distances entre les salles, où se trouve la classe d’arts plastiques. Le lycée n’a pas changé. A mon époque, l’équipe de basket de l’option sport-études était la vedette. Plus grands que tout le monde, les bancs le long du hall leur étaient de fait réservés. » (Rires). Les arts plastiques n’étaient pas très « populaires » et il a retenu une leçon. Ado, le regard des autres pèse lourdement, même si, à l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas. C’est pourquoi, il situe la véritable importance dans : rester fort, suivre ses envies.
Il retrouve, intactes, les vitrines avec les animaux empaillés à l’étage des sciences naturelles. A l’époque pas d’ordinateur. Les dessins étaient accrochés à une corde, tenus par une pince à linge. Mme Rolley critiquait. L’œuvre, pas la personne. Il fallait l’accepter, sinon autant arrêter. Parce qu’elle poussait à donner une intention à l’œuvre. Elle ne supportait pas qu’on n’ait rien à dire.
Défis cachés
Tout aussi discrètement (par rapport à ses parents) que le cours de Mme Rolley, il repère tout en préparant son bac, les quatre grandes écoles supérieures d’arts appliqués de Paris : Boulle, Duperré, Estienne, Olivier de Serres. Il prépare et s’inscrit au concours de l’école Estienne. Il est reçu. La déconvenue de ses parents est contrebalancée par le prestige d’une école aussi convoitée.
— Il y a beaucoup de candidats pour peu de place. Aviez-vous un plan B ?
— Oui, soit j’obtenais une école d’art difficile, soit je suivais les études que mes parents désiraient. Je n’avais pas envie plus que ça de faire des maths et j’ai réussi une bonne école.

Après le bac, à l’école Estienne, en même temps qu’il approfondit le dessin, il se découvre une envie de l’animer. Il lui faut toujours prouver à ses parents qu’il ne s’égare pas dans des voies sans issue… Et il réussit le concours de l’école des Gobelins, d’une réputation internationale dans les arts visuels et la création numérique. Le projet de fin d’études était un court-métrage. Sauf qu’ils étaient sept en lice. Et le but était de faire converger les scénarios et les styles. Bel exercice de recherche de consensus. « Si je dis, explique-t-il, « je n’aime pas ce personnage », il faut dire en quoi, où, dans quel détail, quel vêtement, ce que je voudrais à la place. »
Julien Chheng explique ces réussites par le travail acharné, la ténacité. Cela dit, à considérer les écoles qu’il a intégrées, on comprend qu’un talent naturel n’est pas de trop.
La séquence Disney
Après les Gobelins, il est recruté par les studios Disney. « J’avais une ligne 2D, genre Triplette de Belleville. Un style illustratif. Les Français intéressaient Disney à cause de ces influences. » Huit mois commencent aux États-Unis. Il travaille en particulier sur Les mondes de Ralph que Disney a sorti en 2012.
« On était 2000 environ, tandis qu’un studio de 300 personnes en France, c’est déjà très gros. On travaillait sur des projets dont l’étanchéité était organisée. » Les projets étaient « secrets », ce qui sous-entend une hiérarchie de managements très ferme. Et des prises de décision très élastiques. Comme il y a beaucoup d’argent, un projet peut aller très loin et être abandonné tout près du but final s’il est considéré comme pas assez solide. Un tel investissement financier dans des projets rejetés ne serait pas possible en France. Un film sur lequel il a travaillé n’est pas sorti.
Il y apprend beaucoup sur l’organisation industrielle du cinéma d’animation, apprend aussi sur le stress avec des résultats à fournir chaque semaine, dans une compétition permanente entre dessinateurs. Il apprend un environnement de travail multiculturel dans lequel il faut s’expliquer, s’expliquer encore et clairement. Pour ce dessin, ce personnage, pour ce style, pourquoi ces couleurs, pourquoi ce traitement du mouvement ? Les exigences en rhétorique de Mme Rolley lui servent de référence.
Back to France : son studio
Il rentre en France. « Je voulais monter un studio. » « Comment avez-vous fait ? » Avec deux amis des Gobelins, ils cherchent et trouvent un local, construisent une « image de marque », une vidéo de deux minutes basée sur une bd en manière de carte de visite. Ils sont repérés.
Le studio La Cachette (comment ne pas voir un lien avec ses cours de dessin pris « en cachette » au lycée Marie-Curie ?) a aujourd’hui un beau catalogue à son actif. Courts-métrages, films d’animation, films. Exemples. Primal (2019), actuellement dans sa troisième saison, Ernest et Célestine: Le voyage en Charabie (2022), Star Wars: Visions (2021), Love, Death & Robots (2019) pour Netflix, Le collège noir (2023). Début 2027, sort un long métrage Mu Yi. Julien Chheng commence le teasing. L’action se passe dans un village de femmes. Pourquoi de femmes seulement ? Que s’est-il passé ? Dans la salle, les oreilles se dressent… Vous le saurez bientôt… Argl ! le secret sera gardé jusqu’à la sortie du film.
La Cachette décroche des Emmy Awards, une institution américaine qui récompense depuis 1949 les meilleures émissions et les meilleurs professionnels de télévision. Conséquence : ils sont repérés puis sélectionnés parmi une cinquantaine de concurrents pour Star Wars : Visions. Ils gagnent la réalisation d’un quinze minutes pour cette anthologie animée. Ce qui veut dire retrouver cette incroyable machine américaine, travailler avec les équipes de Lucasfilms. C’est dans son ranch que le mixage est réalisé. Waouh ! dans la salle.

Il réalise avec Jean-Christophe Roger Ernest et Célestine, la collection, une série télévisée de 52 épisodes en deux saisons diffusées de 2017 à 2021.
— Pourquoi avez-vous quitté les US, le confort, les grands projets ?
— Les artistes sont en concurrence à tous les instants. Et des gens qui ont très faim s’affrontent.
On croit entendre des luttes de gladiateurs. Surtout, l’industrie est énorme. Il sait qu’il faudra des années avant de designer un personnage et des années encore avant de designer un personnage principal. C’est un marathon rythmé par le sprint. Faut des gros poumons et peut-être jouer sa peau. Julien Chheng avait un planning plus impatient, une autre carte en main (la France), un désir de gérer un projet global, avec moins de moyens, mais plus de liberté, de créativité personnelle. Quand il décide de quitter Disney, on le toise « Tu retournes dans la cour de récréation ». Ça le blesse, mais il cicatrise bien. La preuve.
Un studio… mais encore…
Les lycéens ont l’esprit de suite. « Qu’est-ce que c’est un studio ? » A Paris, c’est un site et quatre salles de 20 personnes. Julien Chheng ajoute la création récente d’un studio de 20 personnes à Avignon, une cellule de développement « pour des productions différentes, pas seulement que pour de l’animation. »
« Que veut dire travailler en studio ? » On part de croquis, puis on colorise, puis on arrête un style d’où un travail d’équipe très coordonné. Ce sont des projets de deux ans avec les mêmes personnages et les mêmes graphismes. On fait les décors à la palette graphique.
« Quelles sont les étapes d’un scénario ? » On commence par définir la situation de départ et la situation d’arrivée, puis la route qui mène de l’une à l’autre, les changements que subissent les personnages… et l’aventure du story-board commence.
Diriger un studio n’est pas que créer, dessiner, imaginer. C’est recruter, parfois mettre fin à un contrat, négocier, trouver de l’argent. « On sous-estime en France la chance qu’on a de pouvoir trouver des financements pour le cinéma, dans les régions, avec le CNC,…. » « J’ai beaucoup voyagé et je peux vous dire que la France est privilégiée ». En plus, elle a de nombreuses écoles très renommées.
Y a du monde
Les lycéens veulent tout savoir. La musique, les comédiens, tout.
— Qui choisit les voix ?
— Une directrice de casting.
— Comment travaillez-vous avec les compositeurs ?
— Certains aiment avoir l’image finie avant de créer. L’avantage est qu’ils ont un maximum d’informations. L’inconvénient pour le réalisateur est qu’il découvre la musique tard.
Il ne peut faire travailler en parallèle scènes et musiques, les entrecroiser. « La musique est l’accès le plus direct à l’émotion ». Quid avec une musique d’orchestre ? Elle rend humble, on se dit qu’il faut que le film soit à la hauteur.
Les mains se lèvent partout dans la salle. L’intérêt est vif, ça vibre.
— Et le bruitage ?
— Les bruiteurs sont impressionnants. Ils ont des tas d’objets et ils savent prendre le bon, donner l’illustration qu’il faut.
— Quelle est la plus grande difficulté ?
— Je suis dans le métier depuis 15 ans. La technique artistique n’est pas un problème pour moi. Je peux faire 40 dessins par jour. Je suis dans mon élément naturel. La gestion humaine, c’est plus difficile.
Accorder les gens entre eux sur un même projet, une même ligne d’expression. Des acteurs peuvent vouloir imposer un ton personnel qui s’éloigne de l’esprit du film. Il faut tenir le cap et recadrer. S’expliquer. Les leçons encore de Mme Rolley.
— Comment recrutez-vous ?
— Comme tous les studios, nous recevons une dizaine de CV par jour. Normal, la France compte une centaine d’écoles d’animations. Cependant, nous prenons environ 20% d’étrangers pour ajouter des sensibilités.
— Quelle est la taille d’équipe idéale ?
— Celle qui me permet de connaître tous les noms et prénoms, les rôles de chacun.
La direction d’équipe doit être claire. Un film est un paquebot de 150 personnes. Il est dur à manœuvrer. On sent qu’à 150, il atteint sa limite 😉
Avoir un style
Le feu roulant continue. Le micro se balade dans toutes les directions.
— C’est quoi, avoir un style ?
— Ce qu’on aime dessiner sans réfléchir, et en même temps dans m’animation il faut savoir dessiner dans un style imposé, qui n’est pas forcément le vôtre.
— Avez-vous fait de la 3D ?
— Oui, à l’école. J’ai de bonnes notions et je pourrais apprendre à gérer un projet 3D, mais je m’éclate vraiment en 2D.
C’est dit.
Des conseils pour ceux qui veulent aller dans l’animation. « Avoir plus d’idées que les autres. » Julien Chheng sourit en disant cela, mais on croit bien que c’est la dure réalité du milieu. Avoir une histoire derrière une animation (des personnages forts). Expliquer un dessin, ne jamais lâcher. « Se cultiver. Les musées sont gratuits, les bibliothèques aussi, allez-y. Il faut voir beaucoup de choses, des œuvres, être ouvert. » Pour Primal, une série TV où s’affrontent un homme des cavernes et un T.rex, il a rencontré un chercheur au musée de l’Homme pour comprendre la motricité des hommes préhistoriques.
« L’IA va-t-elle remplacer les artistes ? » La réponse est nuancée. Elle est menaçante pour l’emploi mais il faut absolument en maîtriser les outils. Ils vont jouer un rôle de plus en plus important dans les tâches d’assistanat, de répétition de scène, de création dans des styles très référencés (que l’IA a pu apprendre). Il faudra être de plus en plus original pour la dépasser.
— Le plus dur à animer ?
— L’émotion. Une bataille, un duel, c’est « facile ». Mais faire un gros plan sur un personnage bouleversé, c’est dur.
Quant à sa préférence pour les films pour adultes ou pour enfants, il n’en a pas, il aime les deux. Quant à son choix pour l’animation : « Ado, déjà, je voulais faire bouger mes dessins. » L’assistance est insatiable. Comment apprendre à animer ? Il existe des méthodes. Voyez Richard Williams. Un bon début est de faire rebondir une balle. Savoir lui donner des poids et des comportements variables ou inattendus, la rendre curieuse, vive ou au contraire avachie. On peut faire dire bien des choses à une simple balle.
Aux lycéens assis sur les bancs qu’il avait connus vingt ans plus tôt, Julien Chheng rappelait simplement que choisir n’est pas renoncer à l’avenir, qu’aucune trajectoire n’est écrite d’avance, mais toutes demandent du courage et du travail. Avait-il La Fontaine en tête ? Ce serait alors Le laboureur et ses enfants: « Travaillez, prenez de la peine : C’est le fonds qui manque le moins. »

