Street artiste français né à Paris en 1984, installé aujourd’hui à Barcelone, Tim Marsh est célèbre dans le monde pour sa peinture murale très colorée, géométrique, souvent animalière et parfois gigantesque. Il participera à l’inauguration de sa nouvelle fresque samedi 3 octobre 2026 à 12 h, à l’école Jean-Jaurès, 21 chemin du Loup-Pendu à Châtenay-Malabry.
Pierre Bozzonne-. J’ai l’impression que l’école tient une place importante dans le choix que vous accordez lorsque vous acceptez des commandes.
Tim Marsh-. Ce n’est pas tant l’école qui compte que le lien avec la région. Je suis originaire du coin : j’ai passé mes quinze premières années à Fresnes, puis les dix-sept suivantes entre Sceaux et Fontenay. J’ai également étudié au lycée Emmanuel Mounier, à Châtenay, et c’est là que j’ai commencé le graffiti. Donc effectivement, quand la ville de Châtenay m’a contacté pour faire ce projet, j’ai dit oui tout de suite.
Vous avez évoqué une institutrice qui avait beaucoup compté dans votre vie scolaire et qui vous aurait orienté inconsciemment à devenir l’artiste que vous êtes aujourd’hui.
Oui, elle a été mon institutrice du CE2 au CM2, à une période où je fréquentais une école d’application qui expérimentait de nouvelles méthodes d’enseignement. Nous y pratiquions notamment beaucoup de sport et les enseignants cherchaient à repérer les domaines dans lesquels les enfants avaient des affinités afin de les encourager dans cette voie. À l’époque, elle avait remarqué que j’aimais le roller et le dessin. Elle avait vu juste : ces deux passions sont ensuite devenues mes deux carrières à l’âge adulte.
Avez-vous grandi dans une famille d’artistes ?
Mon père est un artiste extraordinaire, même s’il n’a jamais voulu se donner les moyens d’en faire son métier. Quand j’étais petit, il dessinait pour moi, travaillait un peu le cuir et fabriquait notamment mes sandales ainsi que mes déguisements d’Indiana Jones pour le carnaval. Mais sa fibre artistique est restée dans la sphère privée. Il travaillait chez Air France. Ma mère, quant à elle, n’avait aucun lien avec le milieu artistique.
On peut considérer que c’est une influence quand même indirecte.
Son influence a été entièrement indirecte. Enfant, j’étais fasciné par ce que mon père était capable de créer avec un simple crayon. Plus tard, j’ai été tout aussi frappé de constater qu’il n’avait jamais exploité ce talent.
Est-ce vers l’âge de 17 ans que vous avez commencé à peindre sur les murs ?
Vers 16-17 ans, quand j’étais au lycée à Mounier.
Vous souvenez de votre première réalisation ?
J’ai quelques souvenirs, même si tout était encore très expérimental. Avec mes amis du lycée, nous nous retrouvions avant de partir peindre, quitte à sécher les cours. Je conserve de très bons souvenirs de cette période. Avant le lycée, je n’avais jamais manqué une seule heure de cours. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’une autre voie était possible (rire).
Au tout début, notre démarche était très spontanée. Il s’agissait surtout d’écrire son nom. Très vite, nous avons toutefois commencé à préparer certaines idées sur papier et à nous coordonner pour créer des pièces qui pouvaient s’entremêler. D’autres réalisations restaient entièrement improvisées. Le graffiti a toujours conservé pour moi cette dimension spontanée. J’en ai néanmoins perçu assez rapidement les limites dans sa forme la plus pure. Sans vouloir m’en éloigner, j’ai alors cherché à y intégrer d’autres éléments.
À l’époque, vous intéressiez-vous à la culture visuelle des années 1980 et 1990, notamment à des artistes comme Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat ? Ou votre démarche était-elle avant tout différente ?
Alors, je m’intéressais beaucoup à la culture visuelle, mais à travers la culture pop. J’étais profondément influencé par les motifs et les codes graphiques de la culture populaire : les génériques de Sauvés par le gong et du Prince de Bel-Air, les couleurs vives, les spirales, les triangles, mais aussi l’arrivée de la PlayStation et les dessins très anguleux des mangas. Mais je n’avais encore aucune idée de qui était Keith Haring, de qui était Basquiat.
À l’époque, vous signiez vos œuvres sous le pseudonyme JAZE
Comment vous savez ça ?
J’essaie de travailler mon sujet correctement quand l’interview quelqu’un et de m’y intéresser.
Oui, mais j’aimerais savoir où vous avez trouvé ça !
Ce n’est pas compliqué. J’ai lu une interview de vous, excellente du reste, sur le net (elle est en anglais, NDLR). J’en ai déduit, arrêtez-moi si je me trompe, que ça devait cacher une influence musicale quelconque. Comme le jazz, par exemple ?
Exactement. Lorsque on peignait, mes potes écoutaient surtout du hip-hop et du rap de gangsters. De mon côté, je préférais des sonorités plus mélodiques et plus douces, comme celles de The Roots, Jurassic 5 ou Arrested Development. Le nom s’est donc imposé rapidement, ça reflétait bien ce qui me caractérisait à l’époque.
Pour finalement le laisser tomber et signer Team March ?
Ce changement correspond en réalité au moment où je me suis professionnalisé. Dans le graffiti illégal, on utilise un pseudonyme, un « blaze ». Dans le cadre de mon activité professionnelle, en revanche, je signe un nom d’artiste.
À la même époque, la capoeira et le roller occupaient une place importante dans votre vie. Ces deux pratiques ont-elles nourri votre travail artistique ?
Oui, tout à fait. La capoeira nourrit encore aujourd’hui mon univers graphique. J’utilise notamment les motifs qui ornaient le berimbau, son instrument emblématique : triangles, cercles et autres formes décoratives. Ces éléments, devenus une composante essentielle de mon identité visuelle, restent pour moi un souvenir de cette époque.
Et la mode dans tout cela ? Quelle place a-t-elle prise à son tour ?
La mode a été mon premier véritable emploi. J’avais commencé un BTS de graphisme en alternance, au sein d’un bureau de stylisme. Je m’intéressais à cet univers, moins à la mode en général qu’à la construction d’un style vestimentaire personnel. Avec des potes, nous avions créé une marque de vêtements.
Au bout d’un mois, mon patron m’a expliqué que l’entreprise ne cherchait finalement pas un alternant, mais un graphiste-styliste à temps plein. Il m’a laissé le choix : accepter le poste ou trouver une autre entreprise pour poursuivre mon alternance. Comme j’avais déjà un loyer à payer, je me suis retrouvé dos au mur et j’ai accepté. J’ai alors appris sur le tas : sur un écran, je suivais des tutoriels ; sur l’autre, je réalisais le travail demandé. Cette période a été très formatrice, mais aussi très difficile. Je devais apprendre tout en produisant des projets pleinement professionnels, notamment des présentations de tendances pour de nombreuses marques de prêt-à-porter, parmi lesquelles Celio, Devred, La Redoute et même Leclerc. Je partais de presque rien : avant cela, j’avais très peu utilisé un ordinateur, et je me suis soudain retrouvé à préparer des présentations destinées à des équipes internationales.
En regardant l’ensemble de vos œuvres, on sent que les formes géométriques et les couleurs vives forment le fil rouge qui rend votre travail immédiatement reconnaissable. Comme une signature. Comment ce langage visuel personnel s’est-il construit au fil des années ?
Tout vient d’abord des codes graphiques des années 1990 : les mangas, les génériques très colorés des séries télévisées de l’époque et, surtout, l’univers de la PlayStation. Lorsque j’ai commencé à me lasser du travail autour des lettres, j’ai cherché des éléments qui permettraient de reconnaître immédiatement mes œuvres sans avoir à écrire mon nom. À l’époque, l’objectif était que l’on puisse identifier JAZE sans que ce pseudonyme apparaisse. J’ai alors détourné les symboles de la PlayStation — le carré, le cercle, le triangle et la croix — pour créer des propositions plus abstraites.
J’ai d’abord déconstruit les lettres pour les transformer en formes très abstraites et géométriques. Peu à peu, je les ai recomposées et structurées afin de produire des compositions plus figuratives, toujours construites à partir de formes géométriques. Enfin il y a les animaux qui apparaissent et qui deviennent très présents dans votre travail. Comment ça s’est-il imposé ? Qu’est-ce que ça raconte de vous ?
Il y a plusieurs raisons. Un, je suis quand même très affecté par le traitement des animaux dans le monde. À Barcelone, j’ai développé un projet dans lequel chaque peinture relate un fait divers impliquant des animaux. Les informations correspondantes sont accessibles sur le site du projet « PoBleZoo ». Mon travail est également nourri par les fables de La Fontaine.
Enfant, on retient surtout les mésaventures de la cigale et de la fourmi, ainsi que la leçon donnée par cette dernière, sans nécessairement faire le lien avec la société. C’est précisément ce rapprochement que j’ai voulu explorer. J’aime créer des peintures qui amusent les enfants tout en invitant les parents à réfléchir. Elles peuvent ainsi ouvrir un dialogue, dans lequel les adultes expliquent le sens de l’œuvre avec des mots adaptés aux plus jeunes.
Quelle réaction d’enfant face à l’une de vos œuvres vous a le plus touché (qu’elle vous ait été exprimée directement ou rapportée par un parent) ?
Ce qui me touche d’abord, c’est de voir que les enfants apprécient mes œuvres. Mais la réaction la plus marquante reste celle d’un enfant qui demande à ses parents : « Pourquoi a-t-il fait cela ? Pourquoi cet élément est-il là ? » Ces questions invitent alors l’enfant comme le parent à réfléchir. Sans la présence de cette peinture, cet échange n’aurait peut-être jamais eu lieu. Pour moi, l’essentiel est que la question de l’enfant déclenche une réflexion.
Si le parent cherche ensuite la source ou les informations qui lui permettront de répondre, alors j’estime que l’œuvre a atteint son objectif. Mais dès lors qu’elle suscite une réflexion, quelle qu’elle soit, cela me convient déjà.
Vous avez produit dans plusieurs pays, Quelles rencontres, quelles expériences à l’étranger ont le plus fait évoluer votre manière de travailler ?
Ce sont surtout les rencontres avec des personnes âgées qui ne parlent pas du tout la même langue que moi qui m’ont marqué. Malgré l’impossibilité de communiquer verbalement, nous cherchons à échanger par gestes, à nous comprendre et à rire ensemble de cette barrière linguistique. Ces moments sont extraordinaires. De voir des personnes qui n’auraient aucune raison de se parler engager une conversation parce qu’elles s’interrogent sur une peinture. Ce sont ces instants de partage, créés autour de l’œuvre, qui me touchent particulièrement.
On associe souvent, peut-être à tort, les graffeurs à une posture punk. Votre démarche me paraît très éloignée de cette image. Je vous sens plus humaniste, au travers de l’importance que vous apportez aux échanges avec les autres, à l’enfance et à la défense de la cause animale, et, ce, plutôt qu’une volonté de remettre en cause la société ou de porter des messages plus politiques qu’on retrouve chez certains graffeurs ?
Oui, je suis d’accord : l’humanisme guide clairement mon travail. Cela n’exclut pas certaines revendications ou critiques, même si elles ne sont jamais totalement directes. Je pense notamment à deux murs réalisés en Roumanie, qui dénoncent fortement une société capitaliste contribuant à la destruction de la planète. Ce que je cherche avant tout, c’est à amener les gens à réfléchir. Le message peut rester subtil, mais il doit toujours porter cette réflexion en arrière-plan.
Vous avez réalisé des collabs avec d’autres artistes à Barcelone, à Hong Kong. Ça se passe comment un collectif d’auteurs quand vous avez Nouria Toll, Bao O, Curtis Fillton ? Comment faites-vous dialoguer vos univers géométriques avec celui d’un autre artiste et comment qu’est-ce que vous apporte collaboration ?
De manière très intuitive. Certaines sont préparées seulement quinze minutes à l’avance ; d’autres, comme celle menée avec Curtis, ne le sont pas du tout. Elles permettent surtout d’observer la technique de l’autre, de s’en inspirer, de rire et d’échanger. Ce moment de partage est déjà largement suffisant.
Pour la fresque de l’école Jean-Jaurès, à Châtenay, avez-vous reçu des consignes précises ou vous a-t-on laissé carte blanche ? Comment le projet s’est-il déroulé ?
La commande prévoyait d’évoquer l’environnement de l’école : le parc de la Vallée-aux-Loups, situé à proximité, ainsi que le début du bois de Verrières, derrière la Butte Rouge. Le brief consistait à représenter les alentours dans une scène plutôt bucolique. Certains choix se sont imposés naturellement. Le loup, en référence à la Vallée-aux-Loups, constituait un clin d’œil évident à la ville. D’autres éléments relevaient davantage de l’imaginaire et de l’humour, comme la grenouille faisant du rodéo sur un escargot ou la petite coccinelle réalisant un graffiti. Comme l’œuvre était destinée à une école, je souhaitais proposer une scène adaptée aux enfants, sans être trop enfantine ni porter un message de dénonciation sociale. J’ai donc bénéficié d’une grande liberté créative, tout en tenant compte du lieu. J’avais déjà une idée assez précise de ce que j’allais réaliser.
Le projet s’est presque déroulé one shot : ma première proposition a été immédiatement bien accueillie. Seuls un ou deux détails, dont je ne me souviens plus précisément, ont été modifiés. Je connaissais déjà les attentes de la ville et son histoire pour y avoir grandi. Je savais donc dès le départ dans quelle direction aller.
Vos matériaux de prédilection sont toujours la bombe, le pinceau, le marqueur ?
J’utilise principalement le spray, complété par le pinceau et le rouleau pour certaines zones, puis par le marqueur pour les petites finitions. Pour la fresque de Châtenay, je ne suis toutefois pas certain d’avoir utilisé un marqueur. Quoi qu’il en soit, ces outils restent mes premières amours.

