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La pandémie vécue depuis la pharmacie (1)

Nathaniel Dahan est pharmacien, habite à Sceaux, travaille à Paris et parle avec recul des deux années difficiles que sa profession vient de traverser. Son témoignage, tout personnel qu’il soit, n’en raconte pas moins une expérience collective sans précédent de cette ampleur.

Les premiers signaux sur les risques de la Covid, il se souvient de les avoir reçus fin janvier 2020, un peu par hasard. A Roissy, alors qu’il revenait d’un voyage, deux files d’attente avaient été organisées : celle pour les arrivées de Chine était séparée de l’autre. La pandémie avait déclenché en Chine des mesures de confinement très strictes. En Europe, tout en se sentant loin, on y était déjà sensible.

Le gel

« Vers la mi-février, à la pharmacie, on a vu monter les demandes de gel hydroalcoolique. La pression qui montait rappelait la grippe H1N1 en 2009. On a eu le pressentiment qu’il fallait anticiper une augmentation des besoins. On s’est mis à en fabriquer nous-mêmes. Le fait d’avoir été parmi les toutes premières pharmacies à se lancer nous a permis d’obtenir les produits alcool (il existe un contingent spécial pour les pharmacies), l’eau oxygénée et la glycérine, et surtout, précise-t-il en souriant, les flacons. » Evidemment, sans eux pas de distribution possible. Nous sommes alors avant la pénurie qui va arriver très vite avec des ruptures de stock sur tous les produits. On a passé un temps fou à préparer le gel et à le mettre en flacons. Ce qui ne nous rapportait à peu près rien, mais il fallait le faire. D’autant que le gouvernement plafonne les prix quand ils commencent à flamber.

Le masque

Un autre problème se présente : celui des masques. « Vers le 20 mars, juste avant le confinement, on n’en avait pas. On n’y avait guère pensé jusque-là. » La pandémie semble se répandre par le toucher et le mot d’ordre principal est de se laver soigneusement les mains. Et de toute façon, il est impossible de commander des masques. La pénurie est mondiale.

« Ma patronne a un frère qui travaillait aux Etats-Unis. Il nous propose d’acheter des masques et de les envoyer. Il en commande 10.000, les expédie et quand ils arrivent en douane, tombe un décret : L’Etat exerce son droit de préemption sur les masques. Les nôtres sont donc saisis. Je dois dire que l’administration fiscale les a remboursés sans délai.

Le discours sur les masques arrive alors. Est-il utile, indispensable, inutile, accessoire ? Philippe Laurent qui a imposé aux Scéens le port du masque dans l’espace public est déjugé par le Conseil d’Etat pour qui les maires ne peuvent prendre en la matière des initiatives inverses des dispositions décidées par l’État. « Mon sentiment personnel à ce sujet : on n’avait pas de masques et on savait qu’on ne pourrait pas s’en procurer. On savait que ceux de la réserve stratégique n’avaient pas été maintenus. Peu importe les raisons. Parler d’utilité ou d’inutilité était un faux-problème. Quand les clients venaient demander des masques, pour ma part je n’ai jamais dit qu’ils ne servaient à rien, même si c’était compliqué à faire passer. J’expliquais qu’il y avait des priorités et que les professionnels de santé devaient être protégés d’abord. »

« La communication du gouvernement a été ambiguë. On peut critiquer la phrase : « le masque est inutile ». Mais c’est oublier son esprit : « Le masque n’est pas utile pour tout le monde ». Mais c’était un message complexe et quand on s’adresse à une foule, la complexité n’est pas souvent bienvenue. »

Ce qu’on savait alors

Comme depuis le masque est devenu nécessaire pour tout le monde, « on oublie qu’il a fallu un peu de temps pour comprendre que la transmission était bien plus aérienne que par le contact. Il est important de se souvenir qu’on a été dans une période de science en marche. On ne connaissait rien à ce phénomène. On apprenait, on s’adaptait, on apprenait encore et on s’adaptait encore. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait arriver 6 mois plus tard. On découvrait les modes de transmission. Les concepts du mois de mars ont été différents un an plus tard et encore différents deux ans plus tard. Les « je sais, on aurait dû faire ça » sont faciles. Il faut juger à l’aune ce qu’on savait à ce moment-là. »

Donc, ils font avec. On devrait dire, ils font sans. Les masques ne tomberont pas du ciel. Il faut surtout le faire comprendre quand l’Etat met en place un système de distribution rigoureuse par l’entremise des pharmacies, avec des priorités pour les médecins, les dentistes, les infirmières, les pharmaciens. « On recevait des masques qui venaient du stock d’Etat. Les professionnels de santé se déclaraient sur une plateforme auprès d’une pharmacie. Chaque profession avait droit à son lot de masques et de FFP2. Toutes les semaines nous avions à délivrer 6 ou 12 ou 18 masques à telle ou telle personne en fonction de sa spécialité. Pour nous-mêmes, les pharmaciens, nous devions faire la même demande. Nous avions chacun nos boîtes. »

Plus tard, un système semblable se mettra en place pour la délivrance des vaccins. « Pendant toute la période de la pandémie, le rôle de la pharmacie est devenu celui d’un centre de distribution des moyens de lutte, gel, masques, vaccins. Un travail administratif très lourd. L’Etat définit les prix et les procédures. Aux pharmaciens d’appliquer. »

Les médias avertis avant nous

« Une chose remarquable : pendant des années, on recevait de façon très épisodique des messages de la direction générale de la Santé, en l’occurrence Jérôme Salomon. Dès le 15 mars 2020, on a reçu 3 à 4 messages par semaine avec les actions, les montants à facturer, les produits délivrés. On était alors informés les premiers. Je trouve qu’il était normal que l’organisation de la Santé informe d’abord les professionnels. Mais peu à peu, on a appris par les médias les annonces de la DGS. » Et les bulletins de la DGS (Direction générale de la Santé) demandent à être bien lus, analysés. Il faut en comprendre l’esprit et les implications. Les chaînes d’info n’en ont pas forcément la compétence et sont en tout cas réglées sur le besoin de scoop, d’audience et de primauté.

« Que les médias soient informés avant nous a posé un vrai problème. Nous vous trouvions en porte-à-faux. » Explication par un exemple : les décisions gouvernementales ont une date d’applicabilité. Entre le jour où les médias révèlent la décision et le jour où elle est applicable, il y a un laps de temps. « Des gens qui étaient au courant de la décision venaient au comptoir et demandaient l’application de la décision. Ce qu’ils avaient entendu à la télé, à la radio. Nous, on ne connaissait pas la date d’application. » Quand, à la pharmacie, ils ne pouvaient pas répondre positivement, certains clients y voyaient de la mauvaise volonté.

Comme les décisions de validité changent relativement souvent en fonction des connaissances acquises, on voit toutes les confusions que les pharmacies eurent à gérer.

Mais revenons à la chronologie. Nous sommes en avril 2020 et une polémique d’une ampleur plus grande va copieusement perturber les difficiles efforts pédagogiques des officines. Ainsi commencera l’article suivant.

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