Mercredi 12 mai, Les conférences de Bourg-la-Reine proposaient de passionnantes analyses des impacts des guerres sur notre sécurité énergétique. La conférencière, Anastasiya Shapochkina, spécialiste de géopolitique du think tank Eastern Circles, abordait sept idées reçues sur la sécurité énergétique en Europe, .
La guerre en Ukraine a rompu les liens énergétiques avec la Russie
Si les exportations de gaz ont diminué, elles sont très loin d’avoir disparu : l’Union européenne reçoit encore un tiers du gaz exporté par la Russie par gazoduc et la moitié de celui exporté par GNL.
Dès le début de la guerre en Ukraine, la Russie s’est servie du gaz pour faire pression sur ses partenaires européens et en premier lieu l’Allemagne. A 4 mois de l’hiver, ce pays voyait l’alimentation en gaz russe coupée. La solution alternative consistait à importer du gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des USA ou d’ailleurs, mais il fallait construire de nouvelles infrastructures, soit un délai estimé à 4 ans. Devant l’urgence, le pays a réagi et les infrastructures ont été construites en 2 mois seulement.
En 2026, ce sont dans l’ordre la France, la Belgique et l’Espagne qui importent le plus de gaz et de pétrole russe (sans compter les opérations des 47 navires de la flotte fantôme russe). En 2026, avant les événements du détroit d’Ormuz, près de la moitié des exportations de pétrole russe sont à destination de l’Europe. Depuis ces événements, les revenus russes ont été boostés. Ils ont presque doublé par rapport au début 2022, avant l’invasion de l’Ukraine, alors qu’ils étaient descendus en dessous des 2/3 de leur volume antérieur.
Le gaz russe est moins cher
Cette affirmation est à nuancer largement : par exemple, le gaz russe est plus cher que le GNL croate, à cause du transit. Ce moindre coût supposé ne peut donc justifier de ne pas accorder d’importance à la menace russe aujourd’hui et pour les années à venir (voir la Revue Nationale stratégique de 2025).
Depuis 2010, la stratégie des entreprises gazières russes a été d’augmenter leurs parts de marché.
La réponse est dans la diversification des importations, surtout si l’énergie vient des alliés
Cette solution est devenue aléatoire depuis la réélection de Trump. Les USA sont devenus un risque géopolitique.
Un autre fournisseur important, le Quatar voit aujourd’hui ses exportations bloquées par la guerre et une partie de ses infrastructures sont à reconstruire ou réparer.
Nous devons consommer moins (et sauver la planète en passant)
La stratégie de l’UE a été revue en 2022 et un objectif de réduction de 10% de la consommation a été affiché. Le résultat a dépassé l’objectif avec une baisse de 15%, venue de tous les secteurs. Cependant, cette politique peut entraîner des conséquences négatives. Par exemple, l’Allemagne a demandé aux plus gros industriels de baisser leur consommation, ce qui a été fait. Mais le risque est que les usines soient fermées et rouvertes ailleurs, avec ce que cela signifie comme conséquences sociales et économiques.
Le nucléaire apporte une véritable sécurité énergétique
La conférencière parle ici, comme précédemment, de l’ensemble de l’Europe et pas seulement de la situation française. Les anciens pays de l’Est possèdent des réacteurs nucléaires construits selon une technologie soviétique, avec un fournisseur russe pour beaucoup d’éléments de la chaîne de valeur : Rosatom. La conférencière a montré, élément pas élément, que l’Europe est interdépendante de la Russie pour toute la chaîne de valeur, depuis l’enrichissement du combustible jusqu’à le traitement des déchets. Pour la Slovaquie, la Hongrie ou d’autres pays, le fournisseur normal est Rosatom. Pour se positionner comme fournisseur alternatif, Framatome a choisi de prendre une licence Rosatom. Westinghouse travaille actuellement avec l’Ukraine pour fournir un combustible utilisable (l’opération a réussi) et va maintenant se tourner vers d’autres clients potentiels.
Les Russes sont aujourd’hui les plus grands exportateurs pour la construction de centrale (et ce seront sans doute les Chinois demain).
Les énergies renouvelables sont la clé de la souveraineté énergétique
Les 10 plus grands producteurs de panneaux photovoltaïques dans le monde sont chinois et indiens. C’est le résultat d’une politique de subvention des producteurs chinois qui a tué les concurrents occidentaux ? Aujourd’hui, pour certains composants clés, la Chine a 100% du marché.
La voiture électrique va nous sauver (et la planète aussi)
On retrouve ici aussi la Chine comme principal producteur, dominant la chaîne de valeur dans certains composants, en particulier les batteries. Un problème aigu en cas de conflit : impossibilité d’accéder à des composants indispensables, impossibilité d’utiliser des outils de production faciles à transformer pour du matériel militaire (voitures par exemple).
Questions réponses
Les questions de la salle (plus d’une cinquantaine de présents) ont porté notamment sur le nucléaire et les énergies fossiles. La présence dans la salle de bons connaisseurs de ces sujets a permis des échanges de qualité.
Sur le prix du nucléaire, la conférencière a fait remarquer que la Chine bénéficiait de fortes économies d’échelles lui donnant un net avantage prix.
A une question sur le moment où il n’y aura plus de pétrole et de gaz, la réponse est venue de la salle : l’estimation des réserves se fait à un niveau technologique et un prix donné. Au début des années 70, les réserves de pétrole étaient estimées à 30 ans. La consommation a augmenté depuis, mais 50 ans après, il y a toujours des réserves.

