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La faune de bronze de Victoire Chambry

Sculptrice, Victoire Chambry façonne un bestiaire où chaque animal est doué d’une personnalité propre. De l’argile au bronze, elle est à toutes les étapes de création de ses œuvres. À l’occasion de l’exposition de plusieurs de ses bronzes au CIC de Sceaux, le mercredi 4 novembre 2026 à partir de 18 h, en présence de monsieur le Maire, elle revient sur son parcours, sa technique et les rencontres qui accompagnent son travail.

Pierre Bozzonne-. Tu vis à Verrières-le-Buisson où se trouve également ton atelier. Peux-tu nous parler de tes origines familiales et de ton parcours ?

Victoire Chambry-. J’ai grandi à Boulogne-Billancourt. Mon grand-père, Pierre Chambry, était artiste et professeur, tout comme mon père, qui a étudié aux Arts décoratifs.
J’ai fait une école de commerce et ai travaillé dans un grand cabinet de conseil en stratégie, ce qui ne me correspondait absolument pas, j’en ai fait un burn-out.
Mon père était convaincu que j’avais une sensibilité artistique. Il m’a toujours encouragée à dessiner. Mais, même si je sais faire des croquis rapides, je n’ai pas la patience pour de grands tableaux. Il m’a proposé d’essayer la sculpture. Il m’a installée devant la sellette de mon grand-père avec de la terre : j’ai commencé à modeler, et là, j’ai tout de suite obtenu des résultats avec en plus un immense bien-être.

J’ai poursuivi mon activité professionnelle pour gagner ma vie. Puis la bascule s’est faite quand nous avons décidé d’avoir un enfant. Je me suis entièrement consacrée à la sculpture. Je suis autodidacte : le talent n’est pas venu tout seul, j’ai énormément travaillé, bien plus qu’en suivant des cours toutes les semaines. Être autodidacte me permet aussi de traiter mon sujet de manière totalement libre, je sculpte les yeux comme personne par exemple, car je ne suis influencée par aucune technique enseignée.

Qu’est-ce qui t’a réellement donné envie de sculpter : la suggestion de ton père ou une aspiration personnelle ?

Mon père m’a fait découvrir cette terre, une argile chamottée (argile crue à laquelle on a ajouté de l’argile déjà cuite puis broyée en petits grains, NDLR) avec laquelle j’ai une connexion profonde.Elle me permet de créer ce que j’imagine, je n’ai cette connexion avec aucune autre matière. D’ailleurs Rodin qui sculptait également en terre trouvait que cette matière était plus précieuse que l’or !

Comment naît une nouvelle œuvre ? Part-elle d’une observation, d’un souvenir, d’une image ou d’une émotion ?

D’une envie profonde de la réaliser. Comme sa création exige plusieurs semaines, voire plusieurs mois, mon impulsion doit être viscérale pour me porter jusqu’au bout.

Tes œuvres naissent-elles principalement de ton imagination, ou t’appuies-tu aussi sur des photos, des croquis et des études anatomiques ?

A la fois à partir de mon imagination et de références anatomiques. Une image s’impose à moi : une girafe qui boit, par exemple, puis j’étudie ensuite l’animal pour respecter sa morphologie. Pour la girafe, j’ai notamment appris à distinguer le mâle de la femelle grâce à la forme de leur tête. Lorsque je sculpte un lapin ou un chaton, je choisis une race et j’en observe les caractéristiques. Ma connaissance de l’anatomie des vertébrés m’aide à comprendre la structure commune de leur squelette et les variations propres à chaque espèce.

Comment passes-tu de l’observation d’un animal à ton interprétation artistique ? Quelle place accordes-tu au réalisme, à la simplification des formes, au mouvement et à l’expression ?

C’est un processus très naturel et instinctif : je ne cherche pas à l’intellectualiser.

Le Buste de girafe se distingue par une posture et un regard très expressif. Qu’as-tu voulu transmettre à travers cette œuvre, dont l’humour et la forte personnalité ont, semble-t-il, séduit le jury du Pavillon des Arts et du Patrimoine de Châtenay-Malabry qui t’a décerné un prix ?

Crédit Victoire Chambry

Je privilégie la personnalité et les émotions plutôt que le mouvement. Ma girafe exprime la sérénité, mes chatons le jeu ou la rêverie, et mon rhinocéros la colère. A chaque fois, je choisis des titres simples :  Girafe, Lion, Lapin, Chaton, pour laisser chacun interpréter librement l’œuvre et l’émotion qu’elle suscite. Je cherche à toucher le spectateur et à réveiller l’enfant qui demeure en lui. De cette façon je suis certaine que les enfants comprennent mes sculptures aussi naturellement que les adultes. Quel que soit leur âge, chacun porte en lui une part d’enfance que mes œuvres cherchent à réveiller.

Quelle importance accordes-tu au regard de ta fille sur ton travail ?

Ma fille apprécie tout ce que je crée, elle a 6 ans et je suis encore la personne la plus merveilleuse qu’elle connaisse ! Mais l’essentiel, c’est que mes sculptures parlent à tout le monde et tout particulièrement aux enfants.

Pourquoi les animaux occupent-ils une place aussi centrale dans ton travail ?

Sans doute parce que j’ai conservé une part d’enfance. Comme lorsque j’étais petite, je ressens toujours un attachement profond pour les animaux.

Le doute intervient-il dans ton processus de création ? Comment décides-tu de reprendre, d’abandonner ou d’achever une œuvre ?

Bien sûr que je ne réussis pas toutes mes sculptures ! Une sculpture que je réussis remplit évidemment des caractéristiques de beauté. Elle doit aussi transmettre beaucoup d’émotions et donner l’impression d’être vivante. Si elle remplit toutes les conditions, et que j’ai assez de trésorerie, je décide de la transformer en bronze, pour pouvoir la finaliser, sinon elle reste en terre, le temps de trouver un collectionneur qui pourra l’acheter une fois transformée en bronze (je ne vends pas mes terres).

Combien d’œuvres originales as-tu créées depuis tes débuts ? Parmi elles, combien ont été éditées en bronze?

Je n’ai aucune idée de combien de sculptures en terre j’ai faites. Par contre, j’ai récemment compté combien de bronzes j’avais réalisés et j’en ai fait plus de 60! Mon premier était en 2022 et à l’époque j’espérais en faire 3 dans ma vie!

Pourquoi as-tu choisi de travailler l’argile chamottée ?

C’est la matière que je préfère et que je maîtrise le mieux. Elle paraît simple, mais révèle une grande complexité. Mais j’ai acquis au fil du temps un véritable savoir-faire dans son utilisation. Contrairement à moi, mon grand-père, travaillait la plastiline (pâte à modeler de grande précision à base d’huiles et de cires minérales qui ne sèche et ne durcit jamais à l’air libre NDLR) une pâte à modeler destinée aux artistes. Je l’ai moi-même utilisée, mais elle ne me procure pas la même sensation que la terre.
La création de mes bronzes nécessite en réalité le travail de trois matières : terre, cire et bronze. La terre est celle qui me donne le plus de liberté dans ma création.

Quels outils et quels gestes utilises-tu pour travailler les volumes, les proportions et les détails ?

J’utilise toutes sortes d’outils très simples : couteaux, mirettes… Mais l’outil principal ce sont les mains. On a souvent tendance à recourir trop vite aux outils alors que seules les mains peuvent réaliser certaines opérations.

Outre le prix reçu au Pavillon des Arts et du Patrimoine, as-tu obtenu d’autres distinctions ?

J’ai reçu plus d’une douzaine de prix et de récompenses en deux ans d’exposition. La plus belle est la médaille d’argent de l’Académie Arts-Sciences-Lettres, une institution centenaire. Cette distinction obtenue avant l’âge de quarante ans représente une reconnaissance importante.
Je suis également très reconnaissante envers cette institution qui m’accompagne régulièrement et notamment au travers de Pascual Ruiz, un grand peintre très souvent à mes côtés.

Combien de temps la création du Buste de girafe t’a-elle demandé, depuis la sculpture jusqu’à sa réalisation en bronze ?

J’ai passé environ quatre mois pour sculpter le maître modèle en terre. Il faut évidemment du temps de sculpture, mais également de réflexion et des phases de repos. Et pour la passer en bronze, il a fallu encore six mois, en travaillant avec une fonderie d’art.

Comment travailles-tu avec la fonderie d’art ?

J’ai travaillé avec trois fonderies d’art, une parisienne, une en Belgique (car j’ai vécu deux ans en Belgique) et une en Champagne. Actuellement je travaille principalement avec Didier Doumane qui est à Epernay. C’est un grand professionnel qui a travaillé dans les plus grandes fonderies et est maintenant à son compte.
Didier est d’un grand soutien, très transparent, je sais tout ce qui se passe dans les ateliers. Il m’a d’ailleurs appris le moulage de mes sculptures pour tirer les cires (fonte à la cire perdue) et je les fabrique désormais moi-même. Excellent ciseleur (le meilleur que je connaisse) m’enseigne la ciselure. Nous réalisons la patine en duo selon mes souhaits, avec bien évidemment son avis !
J’interviens donc à toutes les étapes : sculpture évidemment, moulage, et en fonderie : retouche intégrale des cires, ciselure et patine.

Le directeur de l’agence CIC de Sceaux t’a proposé d’exposer plusieurs de tes œuvres dans ses nouveaux locaux, ce qui motive notamment cet entretien. Combien de sculptures y présenteras-tu et comment s’est faite la rencontre ?

Le directeur du CIC de Sceaux est très engagé dans la vie locale : il soutient des associations et des salons d’art. Nous nous sommes rencontrés lorsqu’il m’a remis un prix de sculpture à Sceaux. Nous sommes ensuite restés en contact. Après lui avoir fait visiter mon atelier, je lui ai proposé d’exposer mes bronzes dans son agence. Celle-ci étant alors en travaux, il m’a finalement invitée à présenter mes œuvres lors de l’inauguration des nouveaux locaux avec Anne Rullière, une photographe de Sceaux.
Je présenterai mon rhinocéros au caractère puissant, mon lion serein et imposant, mon autruche curieuse et amusante, mon cacatoès stylisé ainsi que mon toucan très expressif. L’émotion de ce dernier se perçoit surtout lorsqu’on le découvre en personne, car elle est difficile à saisir en photographie.

Un dernier mot ?

Je souhaite remercier Laurent Souques de Bleu Azur Services. C’est un menuisier de Verrières-le-Buisson diplômé de l’école Boulle qui réalise tous les projets sur mesure et qui dans mon cas m’offre tous mes socles, c’est un très grand soutien.

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