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Le théâtre « joyeux et populaire » de Laurent Brethome

Les Gémeaux accueillent du 8 au 13 novembre 2026 Hernani mis en scène par Laurent Brethome. L’adaptation du drame de Victor Hugo est saluée par la critique théâtrale. Le rythme tendu et le décor inquiétant donne force aux rivalités entre trois hommes, Hernani, Don Carlos, Don Ruy Gomez, et Doña Sol, au cœur des intrigues et au coeur de la pièce. Une occasion de revenir sur la démarche et la riche expérience de Laurent Brethome. Et en particulier sur son Hermini, inspiré d’Hernani et destiné à un public jeune.

Pierre Bozzonne-. Tu mènes actuellement trois projets, Tensions urbaines en poésie, avec Clémence Labatut, Hermini, ton spectacle basé sur la pièce de Victor Hugo à visée pédagogique, et ta mise en scène actuelle d’Hernani. Comment définirais-tu ce qui relie ces trois projets ?

Laurent Brethome-. Tensions urbaines en poésie est un projet qui montre aux adolescents que la langue de Victor Hugo, et plus largement l’alexandrin de Corneille ou de Racine, est proche de la leur, notamment de celle du rap. J’aime bien leur citer en exemple MC Solaar, figure majeure du rap français dès 1989. Je leur fais prendre conscience qu’il écrivait ses premiers textes en alexandrins. Ce constat me conduit à les mener à travailler sur Victor Hugo.

Je me demandais également si ces échanges sur ton projet Tensions urbaines en poésie faisaient écho aux luttes de pouvoir, aux aspirations à la liberté et aux révoltes d’Hernani ?

Pour répondre à ta question, ma compagnie et moi avons créé en parallèle Hermini, une version condensée d’Hernani. Ce spectacle pédagogique de 55 minutes donne les clés pour comprendre l’œuvre de Victor Hugo, notamment la célèbre « bataille d’Hernani ». Contrairement à ce que son nom suggère, il ne s’agissait pas d’un affrontement militaire, mais d’une opposition entre différentes conceptions du théâtre. Avec Hermini, nous faisons revivre ce débat par l’échange, la confrontation et la passion du spectacle vivant.

Était-ce une volonté de ta part de créer un lien avec les adolescents et de les faire entrer dans l’univers de Victor Hugo et du théâtre en général ?

L’idée d’Hermini était de créer une forme théâtrale légère, jouable partout, qui prépare le public au grand spectacle. Beaucoup connaissent mal Victor Hugo ou trouvent l’alexandrin difficile d’accès. Pourtant, Hermini a rapidement dépassé cette fonction initiale. Je signe la mise en scène d’Hernani, avec Clémence Labatut comme collaboratrice artistique. Pour Hermini, en revanche, je lui ai proposé une véritable co-mise en scène.

Concrètement, en quoi consiste le rôle de Clémence Labattut, puisque c’est toi qui signes la mise en scène ?

Sur Hernani, Clémence m’accompagne dans la direction des acteurs et des actrices. Elle est aussi mon interlocutrice privilégiée pour discuter de mes choix de mise en scène. Il ne s’agit pas d’une co-mise en scène : la hiérarchie distingue le metteur en scène, sa collaboratrice, puis la dramaturge, le scénographe, etc. Pour Hermini, en revanche, nous assurons réellement la mise en scène ensemble et la cosignons, même si ma compagnie porte le projet. Le spectacle a d’ailleurs dépassé nos attentes. Cette forme de 50 minutes s’adapte à tous les espaces, d’une salle de classe de 30 personnes à une représentation en plein air. Cet été, lors de la tournée La Déferlante en Pays de la Loire, nous l’avons jouée devant 400 à 500 personnes.

Laurent Brethome Photo Thomas Badreau

Je pense que l’accueil doit être bon dans les régions quand tu leur apportes le projet : il existe une dimension pédagogique qui doit certainement les intéresser également.

Absolument. Le public découvre l’alexandrin, la versification et la bataille d’Hernani, tout en suivant un résumé complet de la pièce. Le spectacle se suffit donc à lui-même, mais il prépare aussi pleinement à voir Hernani.

Même s’il s’agit de deux projets distincts, le travail mené avec les lycéens a-t-il nourri ta nouvelle mise en scène sur Hernani ?

Honnêtement, non. Je travaillais sur cette mise en scène depuis trois ans et je savais donc précisément où je voulais amener les lycéens. J’avais proposé à Clémence de m’accompagner sur Tensions urbaines en poésie, mais ce projet reste distinct d’Hernani. Il s’inscrit dans le même univers thématique, autour de Victor Hugo et de la pièce, sans lien esthétique ni sensible avec notre mise en scène.

Pour la pièce, tu t’es entouré de ce que tu nommes « le peuple », en allant chercher des amateurs là où tu donnais la pièce. Comment as-tu préparé ces débutants à incarner successivement la foule, les brigands et les courtisans ?

Pour moi, ils incarnent le « cœur du peuple » et j’ai voulu qu’il soit écrit « c(h)œur du peuple ». Ça évoque à la fois le cœur qui bat et le chœur antique grec. En décidant de monter Hernani, je me suis demandé pourquoi cette œuvre, pourtant reconnue comme un grand classique, avait été si peu jouée ces quarante dernières années.

Et puis paradoxalement, ton adaptation resserre la pièce autour d’un quatuor d’acteurs professionnels formé par Doña Sol, Hernani, Don Carlos et Don Ruy Gomez. Qu’as-tu recherché en faisant ce choix ?

Beaucoup de metteurs en scène la jugent trop longue et trop exigeante en nombre d’interprètes. J’ai donc choisi de travailler sur ces deux aspects (quatre acteurs professionnels et des amateurs) tout en respectant le texte et l’audace de Victor Hugo.

Victor Hugo n’avait que 27 ans lorsqu’il a écrit cette pièce, qui a provoqué un véritable scandale dès sa première : le public sifflait, brisait des chaises et en venait aux mains.

Hugo était le punk de son époque : avec Hernani, il a bousculé les codes et provoqué la célèbre bataille qui porte le nom de la pièce.

A l’origine, c’est une œuvre accessible à tous et populaire, mais effectivement assez longue.

Je me suis d’abord demandé comment Victor Hugo adapterait lui-même son texte aujourd’hui. Jouée intégralement, la pièce dure entre 2h45 et 2h50 ; notre version, ramenée à 1h50, reste longue pour le public actuel. Avec Clémence Labatut et la dramaturge Catherine Nicolas, nous avons donc choisi de la resserrer.
Nous avons réduit le texte sans trahir Victor Hugo. Certaines scènes s’étendent sur huit pages alors que leur propos peut être conservé en cinq : nous les avons simplement condensées.
J’ai aussi rapidement voulu représenter le c(h)œur du peuple sur scène. Le mot « peuple » est aujourd’hui galvaudé et souvent accaparé par les mouvements politiques extrêmes.

Du coup, comment as-tu redéfini ta mise en scène ?

Pour moi, le peuple, c’est la cité. Sur scène, il doit offrir aux spectateurs un miroir dans lequel ils puissent se reconnaître. C’est pourquoi, dans chaque ville om elle est jouée, le chœur du peuple réunit quatorze habitantes et habitants du territoire : à Sceaux, à Nantes, à Nice… Nous les sélectionnons, les préparons et les intégrons pleinement au spectacle pour former une véritable foule sur le plateau. Cette démarche n’est pas nouvelle : en 1984, Antoine Vitez avait déjà fait appel à un chœur d’amateurs dans ce qui reste, à ce jour, la dernière grande mise en scène d’Hernani en France.
L’alchimie avec le chœur amateur se construit progressivement, puisque je rencontre un nouveau groupe dans chaque ville.

De quelle façon as-tu recentré la pièce ?

Nous avons recentré la pièce sur quatre personnages : Doña Sol et les trois figures masculines qui l’entourent, Don Ruy Gomez, Hernani et Don Carlos. Notre volonté était de replacer Doña Sol au cœur du récit.
À mes yeux, même si la pièce s’intitule Hernani, elle aurait pu porter son nom, car elle en incarne le véritable drame. Elle est prise entre Hernani, obsédé par la vengeance de son père, Don Carlos, qui veut posséder toutes les femmes et devenir empereur, et Don Ruy Gomez, son vieil oncle, qui estime avoir des droits sur elle.

Photo ©-Vincent-Assie

Habituellement interprétée par une comédienne d’une vingtaine d’années, Doña Sol est ici jouée par une femme plus âgée que Don Carlos et Hernani. Ce choix montre que ces hommes ne cherchent pas à posséder une jeune femme, mais à s’approprier une puissance qu’ils n’ont pas. Enfin, cette mise en scène repose sur une grande fidélité artistique : Philippe Sire, qui joue Don Ruy Gomez, a participé à une dizaine de mes créations en vingt ans, et Hernani est ma quinzième mise en scène avec Fabien Albanese, qui interprète Don Carlos.

Ce sont des amis, et cette complicité crée une véritable alchimie. Anne Cressent, qui interprète Doña Sol, avait déjà joué dans Amsterdam, ma précédente création. Il s’agit de notre deuxième mise en scène ensemble, mais nous nous connaissons depuis quinze ans. Tous les membres de l’équipe ont d’ailleurs des parcours remarquables.
Hernani est interprété par Damien Avice, plus connu du grand public grâce à ses collaborations régulières avec Thomas Joly. J’avais déjà travaillé avec lui à deux ou trois reprises sur différents projets. Damien, Anne, Fabien et Philippe ont donc en commun d’être des artistes que je connais bien et avec lesquels j’entretiens aujourd’hui une relation de confiance essentielle à mon travail.

Est-ce ton premier retour au théâtre classique depuis Scapin, en 2014 ?

C’est intéressant que tu le dises : c’est vrai, mais cette impression s’explique aussi par ce qui s’est passé pendant la pandémie. Tu vas comprendre pourquoi. Le public retient surtout deux de mes mises en scène classiques : Bérénice, créée en 2011 et tournée pendant trois ans, puis Scapin, en 2014, qui a reçu plusieurs prix et tourné durant deux ans. J’ai pourtant monté un troisième classique, Don Juan, en 2019. Nous avions vendu plus de 70 dates, mais la pandémie a annulé toute la tournée. Lorsque les restrictions ont été levées, en 2022, les professionnels ont estimé qu’il était trop tard pour reprendre le spectacle.

Le spectacle est resté dans tes cartons ? Tu envisages de le remonter un jour ?

Non, car ce spectacle répondait à une urgence précise. Quand un projet ne peut pas se faire au moment prévu, je préfère ne pas le reprendre plus tard. Je n’avais évidemment pas anticipé la pandémie. Hernani constitue donc en quelque sorte mon troisième classique. J’espère que cette création permettra à la compagnie de rencontrer autant de publics que Bérénice et Scapin, qui ont beaucoup tourné en France.
Les premières représentations à Villefranche-sur-Saône ont suscité des retours très positifs du public et de la presse. Les journalistes ont salué un spectacle simple, ingénieux, accessible à tous les âges, ainsi que la force du chœur amateur : voir dix-huit personnes sur scène est devenu rare.
Et puis, au-delà de notre travail, il y a la puissance de la langue de Victor Hugo.
Cette langue est sublime et reste rare sur les plateaux, alors qu’elle demeure, comme tu le soulignais, très proche de la nôtre. Tu as déjà en partie répondu à ma question sur Doña Sol : mais pourquoi l’avoir placé au centre du récit ? Parce qu’elle s’affranchit des hommes ?
Je ne peux pas tout dévoiler de la mise en scène avant que tu l’aies vue. Disons simplement que la pièce s’ouvre sur Hernani, mais qu’à la fin, chacun se dit qu’elle aurait dû s’intituler Doña Sol. (Rires.)

Tu présentes ton spectacle, comme une mise en scène joyeuse et populaire. Tu veux dire quoi par-là ?  

D’abord, je déteste m’emmerder au théâtre. Je peux être moins sensible à une esthétique, mais si le spectacle m’emmerde et ne parle qu’aux gens du milieu, c’est rédhibitoire. Je viens d’un univers rural et populaire, et j’aime sortir d’une pièce traversée par de nombreuses émotions.
C’est précisément la force d’Hernani : on ne s’ennuie jamais. Chaque acte change de décor et de registre — la chambre à coucher, les ruelles, la galerie des portraits, la crypte, puis la fête de mariage — avec des meurtres, du danger, l’arrivée du roi et de la garde. La pièce ressemble presque à une grande fresque de cape et d’épée. J’ai donc demandé à l’équipe que le public y prenne autant de plaisir que moi devant les récents films consacrés aux Trois Mousquetaires, où l’émotion, le rire et la beauté se mêlent.
Pour moi, un spectacle populaire est accessible sans exiger de codes particuliers : il doit pouvoir toucher aussi bien les habitués du théâtre que ceux qui n’y viennent jamais. La prépremière à Villefranche-sur-Saône l’a confirmé. Cinq cents élèves y ont assisté, dont des sixièmes et des cinquièmes, alors que le spectacle était conseillé à partir de la quatrième. J’étais inquiet. De la régie j’observais le jeune public : au début, quelques portables étaient encore allumés, mais ils se sont éteints au bout de deux minutes. À la fin, les élèves nous ont offert quatre rappels, certains debout. L’équipe du théâtre, pourtant expérimentée, n’avait jamais vu une telle réaction lors d’une représentation scolaire. Quand un spectacle touche ainsi des jeunes, on sait que le projet fonctionne.

Nous avons parlé de la place centrale de Doña Sol. Comment as-tu abordé et dirigé les trois personnages masculins qui l’entourent ?

Nous sommes partis du principe que chacun des trois personnages masculins est aveuglé par une obsession qui l’éloigne de Doña Sol. Don Ruy Gomez place l’honneur familial au-dessus de tout, alors que cette notion a aujourd’hui perdu de son évidence et peut devenir destructrice. Don Carlos, mû par le pouvoir, veut posséder toutes les femmes : il ne cherche pas l’amour de Doña Sol, mais sa conquête, dont il se désintéresserait aussitôt. Hernani, lui, l’aime sincèrement, mais reste prisonnier de son désir de venger son père. Tous trois se révèlent donc profondément égoïstes, tandis que Doña Sol demeure la figure la plus droite.
Avec Damien Avice, nous avons travaillé un Hernani entièrement possédé par sa vengeance, au point de négliger l’amour d’une femme qui lui donne tout. Fabien Albanese incarne un Don Carlos sardonique, vif et parfois drôle. Quant à Philippe Sire, âgé de 63 ans comme son personnage, il compose un Don Ruy Gomez vieillissant, patriarcal.

Tu m’as expliqué avoir resserré le texte. Alors pourquoi as-tu ajouté des éléments de contextualisation au début de chaque acte ?

Ces éléments ne sont ni écrits ni enregistrés : ils ont évolué au fil du travail. Leur fonction est de donner au public des repères clairs pour qu’il ne perde jamais le fil. Le premier acte se déroule dans la chambre à coucher ; le deuxième, huit heures plus tard, dans la ruelle située en contrebas ; le troisième, deux mois après, dans la maison de campagne de Don Ruy Gomez ; le quatrième, un mois et demi plus tard, dans la crypte du tombeau de Charlemagne ; et le cinquième, encore deux mois après, lors d’une fête de noces sur une place de village.
Sans ces indications, le spectateur risque de se perdre. Nous avons donc utilisé la musique, la lumière et le décor pour signaler les changements de lieu et de temps, plutôt qu’une voix enregistrée qui les annoncerait explicitement.

Tu as souvent travaillé hors des lieux théâtraux, au contact des habitants. Comment cette expérience influence-t-elle aujourd’hui ta manière de présenter une œuvre de répertoire sur une scène nationale ?

À ma sortie de la Comédie de Saint-Étienne, on me surnommait « 4×4 », l’homme tout-terrain parce que j’intervenais partout : en maison d’arrêt, à l’hôpital auprès d’enfants malades, en milieu scolaire, chez l’habitant ou en comité d’entreprise. Je viens de ce travail de terrain et je regrette que trop d’artistes de ma génération s’en éloignent.
Pour moi, faire du théâtre aujourd’hui, c’est être capable de monter une pièce devant 600 personnes comme de jouer une forme courte dans un salon pour une trentaine de spectateurs. Cette expérience a façonné mon théâtre et me permet de rester proche du public. Le mot « public » n’est pas un gros mot : nous créons des spectacles pour lui.
Il y a une quinzaine d’années, j’ai assisté, dans un lieu très contemporain, à une performance volontairement provocatrice. Au fil de la représentation, la majorité des quelque 300 spectateurs a quitté la salle ; il n’en restait qu’une soixantaine à la fin. Lors du verre qui a suivi, la directrice a affirmé que le public n’était pas prêt et n’avait pas compris la force du geste artistique. Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas mépriser les spectateurs ni leur faire porter la responsabilité de l’échec d’une proposition. Selon elle, son rôle était de les éduquer ; je rejette cette vision. Une certaine mondanité du milieu théâtral m’agace : je ne crée pas pour plaire à la presse ou aux professionnels, mais pour le public. Je ne suis pas un artiste de cour, je suis un artiste de jardin.

Ta démarche semble faire écho à celle de Marc Jeancourt. Je l’ai interviewé il y a quelques mois, et il défendait presque exactement le même point de vue. 

Marc m’a programmé deux fois.

Quels sont tes prochains projets ?

Je travaille sur plusieurs projets que je ne peux pas encore annoncer. En attendant, Hernani et Hermini vont beaucoup tourner. J’ai aussi besoin de prendre du temps et du recul pour observer le monde.
Je suis aussi très occupé par mes fonctions de coordinateur du Conservatoire de La Roche-sur-Yon et par les nombreuses formations que je donne. Malgré cette charge de travail, je veille à donner du sens à mes choix. À mes yeux, ce métier repose sur trois ressorts : la nécessité, l’envie et le plaisir. La nécessité consiste à accepter certains engagements pour vivre et conserver son statut. Beaucoup de comédiens dans la profession font face à ces trois prérogatives. Pour ma part, j’ai la chance de pouvoir équilibrer dans ma vie professionnelle ces trois aspects en permanence. J’ai plus de propositions de travail que de temps pour y répondre, ce qui me permet de choisir ce que je souhaite faire.

Pour réserver

http://www.lesgemeaux.com/spectacles/hernani/

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