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Smart city : la promesse d’une ville plus fluide… et plus vulnérable

Le restaurant de Châtenay-Malabry sait ajouter à son menu la recette de la convivialité. Les tables sont rapprochées. Mon voisin, aime à parler de son expérience de dirigeant d’entreprises spécialisées dans la cybersécurité, de manager chez des acteurs majeurs du secteur, aujourd’hui, président du comité éditorial du Concordance Club, un réseau réunissant de décideurs du numérique français, et coach de startups dans la cybersécurité et l’IA. Jean-Claude Tapia avait du biscuit. On a bu ses paroles. Difficile de se souvenir du repas, mais pas de ce qu’il a dit puis, cerise sur le gâteau, accepté d’écrire.

Les menaces informatiques semblent partout, intelligence artificielle folle, intrusions de puissances étrangères, hacking pour la revente de données confidentielles. Qu’en est-il des villes ? Elles se numérisent, c’est l’évidence. Capteurs invisibles sous la chaussée, feux de circulation intelligents, réseaux électriques capables de détecter les pics de consommation, caméras qui analysent les flux en temps réel… La ville du XXIᵉ siècle se transforme. Elle ne se contente plus de fonctionner. Elle écoute, apprend, calcule, anticipe.

Les « smart cities » — ou « villes intelligentes » — promettent une révolution douce : moins d’embouteillages, moins de gaspillage énergétique, des services publics plus efficaces, des démarches simplifiées, une sécurité renforcée… Une ville plus fluide, plus verte, plus réactive.

Mais derrière cette promesse technologique se joue une transformation beaucoup plus profonde : une redistribution silencieuse du pouvoir urbain. La question n’est pas de savoir si les villes seront intelligentes. La vraie question est : intelligentes pour qui, contrôlées par qui, protégées contre quoi?

Une ville qui écoute, apprend, calcule, anticipe

La smart city repose sur un principe simple : collecter des données et les analyser pour améliorer sa gestion et le bien-être des citoyens.

Des capteurs (ou objets connectés) mesurent la qualité de l’air, le niveau sonore, le trafic routier, la consommation d’eau ou d’électricité, le niveau d’usure des infrastructures ou leur consommation énergétique. L’enjeu : ajuster l’éclairage selon la fréquentation, adapter les transports à l’affluence réelle, fluidifier la circulation, limiter la consommation d’énergie, réduire les délais administratifs, anticiper les pannes ou les ruptures, réduire la production des déchets, mieux coordonner les secours, développer la prévention….

Une ville qui met en scène de nombreux acteurs

Contrairement à l’image d’une ville gérée par des algorithmes, la smart city repose sur un écosystème d’acteurs aux responsabilités parfois imbriquées — et parfois conflictuelles.

Les collectivités locales : chefs d’orchestre… sous pression. Elles restent responsables de la stratégie urbaine, des infrastructures publiques, de la protection des citoyens, de la gestion des données locales. Elles définissent les priorités : mobilité, énergie, sécurité, environnement.

Mais leur rôle évolue. Elles doivent désormais : arbitrer entre différents fournisseurs technologiques, négocier des partenariats public-privé, investir dans la cybersécurité, solliciter des profils techniques (data scientists, experts cyber, ingénieurs).

Les entreprises technologiques, architectes invisibles, conçoivent les plateformes de gestion urbaine, les capteurs et infrastructures connectées, les logiciels d’analyse des données. Elles jouent un rôle clé dans la transformation des villes. Mais cela soulève une question sensible : la gouvernance urbaine peut-elle dépendre d’acteurs privés dont la logique est économique ? La smart city devient alors un espace où s’entremêlent intérêt public et intérêts industriels.

Et le citoyen dans tout ça ? C’est l’un des points les plus débattus. Il est à la fois usager, producteur de données, acteur potentiel de la participation démocratique — et parfois simple variable statistique.

La question devient politique : la ville intelligente est-elle construite avec ses habitants… ou sur eux ?

Une surface d’attaque

Sur le papier, la smart city est donc plus écologique, plus fluide, plus sûre, plus participative, plus réactive. Mais cette interconnexion massive crée des nouvelles fragilités. La ville intelligente devient une infrastructure critique. Transports, eau, électricité et hôpitaux sont interconnectés. Une faille dans un capteur mal sécurisé peut devenir la porte d’entrée d’une attaque majeure.

Les infrastructures urbaines deviennent des cibles potentielles pour les cyberattaques : vol de données, prise de contrôle ou mise hors service d’infrastructures critiques, rançongiciels…

En 2018, la ville américaine d’Atlanta a été paralysée par un ransomware : services administratifs bloqués, systèmes judiciaires perturbés, coûts de remise en état estimés à plusieurs millions de dollars. En 2021, des hackers ont tenté de manipuler à distance le système de traitement de l’eau d’Oldsmar, en Floride, en modifiant les niveaux de produits chimiques.

Les infrastructures urbaines connectées sont désormais des cibles potentielles y compris en cas de conflit. Une attaque numérique peut désorganiser une métropole sans tirer un seul coup de feu.

Une ville qui observe

Au-delà des cyberattaques, une autre inquiétude émerge : la surveillance. Caméras intelligentes, reconnaissance faciale, traçage des déplacements… La frontière entre optimisation et contrôle peut devenir floue. De nombreuses questions se posent : qui détient les données ? combien de temps sont-elles conservées ? peuvent-elles être utilisées à d’autres fins ?

La confiance des citoyens devient un enjeu central. Qui ne protège pas les libertés individuelles risque de perdre l’adhésion sociale.

La ville intelligente, un choix de société

Moderniser les infrastructures est nécessaire. Optimiser les ressources est indispensable. Accélérer la transition écologique est urgent. Mais confondre innovation et souveraineté serait une erreur. Chaque capteur installé, chaque plate-forme choisie, chaque architecture cloud déployée modifie l’équilibre des pouvoirs.

Choisir un fournisseur de cloud, une architecture d’IA ou un standard de cybersécurité, ce n’est pas seulement moderniser une ville. C’est définir son autonomie stratégique, son modèle de gouvernance et la place accordée à ses citoyens.

Plus la ville devient intelligente, plus elle doit devenir résiliente. Plus elle collecte de données, plus elle doit être transparente. Plus elle automatise, plus elle doit rester gouvernée. Une smart city ne devra pas seulement être performante, elle devra être souveraine.

Jean-Claude Tapia

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