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Fin de vie à vif

Deux articles récemment publiés dans la Gazette ont exprimé des points de vue différents voire opposés sur la fin de vie. L’un défend le droit à décider de son sort, de sa mort en l’occurrence ; pour l’autre, la date du passage de vie à trépas ne doit pas relever d’une décision individuelle, mais sociale (sociétale, diront certains). Les raisons de la discorde sont certainement complexes. Quelques axes se dégagent pourtant. Quitte à creuser par la suite.

Ce qu’on entend par tuer

Pour Catherine Fenet, le suicide assisté ou l’euthanasie sont des façons de tuer. Ici, tuer, c’est supprimer volontairement la vie de quelqu’un. C’est bien ainsi que le comprennent les traditions religieuses, du moins les catholique et juive citées dans l’article.

Pour Christine Feltin, faire mourir sans souffrance quelqu’un qui le réclame n’est pas tuer. C’est soulager la personne d’une vie malheureuse. Tuer est supprimer la vie de quelqu’un qui ne le veut pas. Où Catherine F. voit un geste objectif, Christine F. associe une intention, un contexte.

En quoi une vie malheureuse doit-elle être supprimée, même sur demande, interpelleront les autres ? Les trois quarts de l’humanité ont assurément de quoi se plaindre et de vraies raisons de souffrir. Faudrait-il diffuser largement les moyens d’en finir ?

Parfois la souffrance et la maladie sans issue font de la fin de vie un enfer. Catherine F y répondra par les soins palliatifs. Rien à voir avec l’acharnement thérapeutique. Il ne s’agit pas de prolonger inutilement des traitements qui ne conduiront jamais à la guérison. Mais la fin de vie est laissée à la nature, à la résistance du corps. Ce n’est pas une décision d’en finir.

Pour Christine F., rien ne devrait lui interdire de décider de sa mort ? Que les principes religieux s’appliquent aux croyants lui semble logique. Mais les autres ? Pourquoi les leur imposer ? Quelque chose rappelle la revendication du droit à l’avortement : être libre de son corps.

Attendre de l’État

Le différend prendrait une autre tournure si la puissance publique n’était pas sollicitée. Or elle l’est en termes de moyens médicaux destinés à la fin de vie. Des questions de droit sont par conséquent posées. Dans quelles circonstances, ces moyens peuvent-ils être légalement fournis ? Pour les opposants, le passage de vie à trépas ne regarde pas l’État. Son rôle est de soigner, de soulager.

Soulager, justement. Mais alors, pourquoi entretenir contre soi une vie dans laquelle on ne reconnaît plus ? Si la mémoire est perdue, si le moindre geste devient cauchemardesque, si la dépendance est totale, à quoi bon continuer ? Pour les défenseurs du suicide assisté (ils se distinguent en cela des défenseurs de l’euthanasie) le fait qu’aucune mort ne soit annoncée n’est pas une raison de ne pas la provoquer. Ce fut apparemment le cas de Jean-Luc Godard. La Suisse l’autorise.

Risques collatéraux

Des risques sont évoqués de part et d’autre. On en a relevé dans la presse. Une influence perverse pour atteindre le moral d’une personne fragile dont on convoiterait les biens. La prise en charge de maladies lourdes réévaluée (voire remise en cause) si le malade peut benoîtement s’endormir et périr. Il ne s’agit pas de suspecter les compagnies d’assurances d’aussi sinistres desseins, mais d’anticiper une logique qui pourrait préférer l’enterrement à la thérapeutique.

De l’autre côté, contraindre à la dépendance, à une sorte d’asservissement aux traitements médicaux, palliatifs ou non, est vécu comme une menace angoissante. Injuste également, car imposée par les principes de quelques-uns contre la majorité. Un sondage de l’IFOP montre une très large acceptation de l’aide active à la fin de vie. On est quasiment dans le 80/20, c’est écrasant. On objectera qu’à suivre l’opinion, on rétablirait la peine de mort et que les sondages ne font pas une politique. L’observation n’en reste pas moins parlante. L’aide active à la fin de vie répond à une demande extrêmement majoritaire.

Enfin un risque anthropologique est évoqué. On change d’échelle. Accepter qu’il vaille mieux être mort que malade est une rupture majeure. C’est aller dans le sens d’une société, marquée par un égocentrisme libéral, qui consiste à mettre la mort à l’écart du regard des vivants. « A refuser notre finitude, pour Catherine Fenet. » Plus de cercueils circulant dans les rues, plus de porches d’immeubles drapés de noir, baisse des visites dans les cimetières le jour des Morts. Couvrons ces morts que nous ne saurions voir. C’est la période du don, de l’accompagnement jusqu’à la dernière demeure qui perd son obligation. Elle n’est plus un devoir, elle devient une option.

Rien n’évacue la finitude, objectera-t-on depuis la position adverse. Ni l’accompagnement; il revêt seulement une autre forme. Une autre symbolique. La vie, en son début comme en sa fin, est une manifestation humaine, seulement humaine. Rien de divin, rien au-delà.

Les deux parties semblent cependant s’entendre sur un point. L’humain s’honore de regarder la mort en face ; de l’affronter jusqu’au bout de ses forces.

Le tout est de savoir comment et au nom de quoi. C’est bien ce qui les sépare.

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