Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

L’autre vie de nos élus : Fabrice Bernard

Conseiller municipal de Sceaux, Fabrice Bernard est délégué à la biodiversité et à la gestion des ressources naturelles. Son parcours l’explique, il est apiculteur. Mieux, il veille sur les ruches du parc de Sceaux. Entre menaces des frelons asiatiques et gestes augustes du labeur, il raconte un métier physique, patient, baromètre vivant de la biodiversité urbaine. Rencontre à la mi-juillet pour une des dernières récoltes de la saison. Le miel du parc est très demandé. Pour vos cadeaux, l’apiculteur a sa boutique à Sceaux.

Voilà une vingtaine d’années, il quitte le monde de l’entreprise, rejoint celui de l’enseignement, réorganise son temps et retrouve ce à quoi son grand-père l’avait initié. La cinquantaine est parfois l’heure des recommencements. Auprès de quelques ruches dans l’Eure, Fabrice Bernard avait appris les méthodes. « Je m’y suis remis et puis le virus m’a pris. Quand j’ai commencé, je n’avais que 2 ruches dans mon jardin. J’étais piqué 2 fois par semaine, je n’avais pas l’habitude, je faisais les mauvaises manips, un coup de genou dans la ruche et les abeilles croient qu’un sanglier attaque, précise-t-il en souriant, elles sortent. »

Un jour, une entreprise lui propose de gérer son rucher. Il accepte, se lance et une quinzaine d’années plus tard, il s’occupe de 150 ruches environ, à Paris, Boulogne, Bourg-la-Reine, entre bien d’autres lieux.

Le baromètre vivant

Fabrice Bernard est l’apiculteur en titre du parc de Sceaux qui dépend du département, dont la politique est très bio. Les produits chimiques sont interdits mais de plus, comme marqueur de biodiversité, chaque parc entretient un rucher selon un cahier des charges phytosanitaire très strict. Le rucher du parc est composé de 10 ruches. Si elles ne sont pas cachées, elles sont tout de même très à l’écart des sentiers que des centaines de milliers de promeneurs parcourent chaque année.

Avec près 50 000 abeilles par ruche, ce sont 500 000 individus qui se baladent dans les parages. Mieux vaut se protéger. La combinaison n’est pas de trop. Et ne pas se mettre sur le passage des abeilles, mais plutôt sur les côtés.

Dans un étage (une hausse dans le langage des apiculteurs), 9 cadres. 2 hausses par ruche en moyenne. Et il y en a 10. En hiver, ce sont 180 cadres à préparer. Il faut y placer, accoler une très fine feuille de cire sur laquelle les abeilles construisent de part et d’autre des alvéoles. « C’est leur premier job. En début de saison. Elles en construisent des milliers. L’étape d’après, les abeilles les remplissent. »

La préparation des cadres est à refaire chaque année. On ne chôme pas en hiver quand aussi il faut faire de la menuiserie, retaper les ruches en mauvais état.

Biodiversité des alvéoles

Il est étonnant de suivre la douceur des gestes, quand Fabrice Bernard soulève les cadres. « Si on les secoue et qu’elles commencent à tomber par terre, et c’est là où elles peuvent devenir agressives. » Il faut connaître les règles, y compris climatiques. « C’est un peu comme les chevaux, quand il fait orageux, elles sont plus nerveuses. » Il dit aussi : « Elles ne sont pas agressives. C’est juste un peu d’effervescence. » Effervescence ? Le mot est inattendu.

Il a près de lui un « enfumoir ». Précaution. Dans une ruche, il y a un contingent d’abeilles qu’on appelle les gardiennes, qui sont prêtes à sortir pour défendre la ruche. Si jamais « elles s’énervent », attaquent, un coup d’enfumoir et tout s’arrête immédiatement.

Ne pensez pas qu’elles sont anesthésiées, endormies, tétanisées. Pas de chimie douteuse là-dedans. La fumée vient de la paille, de feuilles mortes ou de pommes de pin. Elle est simplement végétale. Et le leurre ne dure que l’instant suffisant à retirer les cadres.

Miel toutes fleurs

Contrairement aux guêpes, qui se nourrissent du jambon, de tomates, de n’importe quoi, un piquenique en été suffit pour s’en apercevoir, les abeilles ne se nourrissent que de fleurs. Mais les floraisons sont éphémères. « C’est très important qu’elles soient dans des milieux floraux assez diversifiés ou dans des forêts. » Mais le parc, bien qu’en zone urbaine, a une diversité florale qui convient tout à fait.

Elles savent butiner les fleurs jusqu’à 2 km et revenir au point de départ. Fabrice Bernard associe cette capacité au fait que les abeilles naissent dans la ruche. À croire que leur GPS interne a programmé les coordonnées. Avec une marge d’erreur. Mais elle a ses limites. « Si on décale la ruche de 20 cm, explique Fabrique Bernard, elles vont suivre. Mais si je la déplace plus de 20 cm, à 1 mètre par exemple, elles ne suivront pas là. Elles sont perdues. » À l’impossible nul n’est tenu. Génie de l’orientation encore. Si une abeille se trompe de ruche, elle le sent et ressort tout de suite. Sauf les pirates dont on parlera ensuite.

Et si on déplace les ruches ? « On ferme les entrées de ruches très tôt le matin, puis après déplacement de plus de 2km, on ouvre les grilles d’entrée. »

Fabrice Bernard collecte le miel entre mai et mi-juillet. En Île-de-France, le gros des fleuraisons se fait entre avril et mi-juillet, ensuite il n’y a plus de fleurs. « Elles sont cramées. ». Et pour se faire un peu de pollen avant l’hibernation, en juillet, un reste d’acacia et de ronces. Des ronces, c’est possible ? Oui, absolument. Un peu de lierre en septembre. Tout ce qui rentre fait ventre.

Tandis qu’il lève, soulève, embarque les hausses dans la camionnette, il met en contexte.

Photo LGdS

Dans le sud, en Provence, les fleurs commencent en mars et elles terminent en novembre. Les hivers sont plus courts. Les apiculteurs ont une saison beaucoup plus longue. Il y a des fleuraisons de lavande et de thym, qu’on n’a pas ici.

Mais l’avantage du parc est dans ses allées de tilleuls et de fruitiers. Au printemps, avec la floraison spontanée, sauvage, on a un miel toutes fleurs bien parfumé. « Elles sont presque plus heureuses ici qu’à la campagne, je ne parle pas du maquis corse ou des Cévennes, mais… de la Brie ou de la Beauce avec leurs hectares de maïs. »

Sous les menaces

Sur l’arbre là, juste à côté, un piège à frelons asiatiques. Devant chaque ruche, « 4 à 5 frelons asiatiques vont se mettre devant et attendent qu’elles sortent pour les capturer. » La nature a des côtés morbides. Le frelon asiatique n’a pas de prédateur. Depuis une douzaine d’années, seuls les pièges font baisser la pression. «  À partir de fin juillet, chaque semaine, ici, on vide une centaine de frelons morts dans chaque piège. Chaque frelon peut manger de 30 à 50 abeilles par jour. » À quatre ou cinq en permanence, à l’entrée des ruches, le carnage est assuré.

Le frelon n’est pas la seule menace. De même que l’homme peut être un loup pour l’homme, les abeilles savent aussi mettre à sac. Et effet, ce jour-là, avec Fabrice Bernard, une des ruches a été colonisée par des pillardes assoiffées de son miel. Une faille dans la défense d’une ruche, une colonie prête à tout et voilà un assaut digne du siège de Troie. Pas de cheval, mais dans la ruche colonisée, surprise de l’intérieur, de nombreuses dépouilles disent que les gardiennes ont défendu leur miel et qu’elles ont péri sur le champ de bataille.

Miel d’en haut et miel d’en bas

C’est terrible, mais si on suit les gestes de Fabrice Bernard et qu’on en revient à ce qu’on voit, on demande : « Pourquoi cette grille de plastique ?  C’est ce qu’on appelle une grille à reine. » Les abeilles, dans un premier temps, stockent le miel en bas, entre 25 et 30 kilos. Elles s’en nourrissent l’hiver. « Nous, on ne touche jamais à ce miel-là. » À travers cette grille placée avant la hausse du haut, les abeilles passent, mais pas la reine, beaucoup plus large. Elle est contrainte de pondre en bas. Astucieux.

La reine a besoin de beaucoup d’alvéoles et si l’une est vide, elle y met un œuf. Aux mois de mai-juin, elle pond 2 000 œufs par jour. Crise de la demande à gérer. En bas, une partie des alvéoles accueille des œufs, et une autre partie du miel. Et donc, si on ne met pas de grille, les hausses pour le miel seront comme en bas, un mélange d’œufs et de miel. Ce n’est pas le but.

Re-astuce, le chasse-abeilles. C’est un filtre avec un gros trou au milieu. Les abeilles font le jour le miel en haut, et la nuit descendent par le trou et ne peuvent pas remonter. « Ce qui fait que quand je récolte le lendemain, normalement, il n’y a « personne ». Chez Fabrice Bernard les abeilles sont des personnes.

« En même temps qu’on récolte le miel, on retire le chasse-abeilles et les abeilles retrouvent leur habitat habituel. Ensuite s’il y a une nouvelle récolte on placera à nouveau le chasse-abeilles la veille de la récolte, pour le retirer à nouveau le lendemain de la récolte. »

Tout à coup, il soulève une plaque une nuée impressionnante d’abeilles surgit. La combinaison rassure. Il les dégage très vite, sans leur faire de mal. Un petit coup, elles descendent. « C’est bon, je peux récupérer la hausse. »  S’il voit que d’autres saturent, il agrandit le volume, monte un étage. « Je passe régulièrement vérifier qu’il reste de la place. Si tout va bien, en une petite quinzaine, avec une bonne météo, un peu de pluie, un peu de soleil, elles remplissent un étage en 12 jours. Et il faudra en ajouter un. »

Après la récolte, le travail n’est pas terminé. Quand une alvéole est pleine, l’abeille met un bouchon de cire qui ferme l’alvéole. Et l’apiculteur doit pour chaque cadre découper le bouchon avec un couteau spécial, un « désoperculé ».

Quand, par la suite le miel emprisonné dans la cire doit être séparé, une centrifugeuse à la miellerie se charge de l’opération. Suivra la mise en pots.

L’effort et le geste

Fabrice Bernard aura transporté une vingtaine de hausses jusqu’à la camionnette. De la récolte du jour, il tirera environ 200 kg de miel pur. Une hausse, c’est de 30 à 40kg. Mieux vaut avoir le dos costaud.

Au bout du compte, il reste une image simple :  année après année, dans le parc, malgré les frelons, les sécheresses et les saisons courtes, les ruches tiennent bon. Elles sont préservées, protégées, secourues. En même temps que le miel, elles fabriquent une forme de confiance en une nature qui dure tant qu’elles butinent entre les tilleuls, les acacias, les ronces et les pommiers.


Pour en savoir plus

  • Miel en vente chez L’apiculteur, 10 rue des écoles 92330 Sceaux. Ouvert le samedi.
  • Voir le site lesruchesurbaines.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *