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Lea Maria Fries aux Gémeaux, sous le signe de Cléo

À l’occasion de sa tournée et du lancement de son dernier album Cléo, Lea Maria Freis nous a accordé un long et chaleureux entretien. Elle revient sur son enfance, son parcours professionnel, ses influences et la construction de ce dernier album. Elle viendra le défendre sur la scène des Gémeaux à Sceaux, le jeudi 11 juin, à 19h. Un opus qu’elle a souhaité signer seule, dans lequel elle esquisse un portrait intime.

Pierre Bozzonne. Elle était comment la petite Léa enfant ? Quel était son environnement familial ? Était-elle déjà entourée d’artistes ?

Lea Maria Fries. J’ai grandi en Suisse, vraiment dans un petit village rural des Alpes, dans une famille absolument pas artiste, ni musicienne.

Et vous avez commencé par le piano avant de vous tourner vers le chant ?

Exactement. J’ai rencontré une prof assez extraordinaire, Isa Wiss, qui était une fan de jazz, de free jazz. J’avais 17 ans.
Dans ma région de naissance, il y a le Willisau Jazz Festival, assez avant-gardiste, qui existe depuis les années 60. Chaque année, j’y allais, accompagnée de mes parents. J’ai découvert mes premières vedettes américaines comme, Keith Jarrett. Ces concerts m’ont marqué. Cela a eu une grande influence sur moi.
Je crois que, lorsqu’on assiste enfant à des concerts qui nous impressionnent ou nous touchent profondément, cela plante de toutes petites graines en nous. Avec le temps, ces graines poussent, reviennent, et finissent par façonner durablement notre sensibilité. Ce qui m’a particulièrement marquée dans ces concerts, c’est la joie de jouer de la musique.
Il y a aussi la liberté qu’Isa m’a transmise, aussi bien avec la voix qu’avec la musique en général. Elle a semé en moi quelque chose de très précieux : une véritable liberté d’esprit. Ensuite, en grandissant, au fil de mes études, puis de mes années à Berlin et à Paris, tout cela a continué à évoluer et à prendre de l’ampleur. Même si je n’y pense pas toujours consciemment, c’est certain que ces expériences ont laissé une empreinte profonde.

Votre parcours passe par Lucerne, Berlin, Zurich puis Paris. Est-ce que vous pensez qu’inconsciemment on porte toujours dans ces bagages l’endroit d’où l’on vient ?

Carrément. Je suis très attachée à l’endroit d’où je viens. J’adore la nature, j’aime profondément cette région, et j’y retourne assez régulièrement pour me promener. Cela me fait du bien : c’est un lieu qui me ressource vraiment.

Crédit : Lea Maria Fries

Combien de langues parlez-vous ?

Quatre. Ma langue maternelle, c’est le suisse allemand. Ensuite, j’ai appris l’allemand assez naturellement, puis l’anglais. Le français est arrivé en troisième langue.

Quelles sont vos influences ?

Elles sont multiples. J’écoute énormément de musiques très différentes, et c’est justement cette diversité qui me nourrit. Chopin, Erik Satie, Gainsbourg, John Coltrane, Miles Davis, Radiohead, Nirvana, Kendrick Lamar.

Le spectre est large.

Oui, mais ça se situe au-delà des catégories. Pour moi, la musique ne se résume pas à des styles ni à des étiquettes esthétiques. Ces cadres m’intéressent peu et peuvent même devenir enfermants. Ce qui compte avant tout, c’est ce que la musique transmet.
Les artistes qui me touchent, qu’il s’agisse de Bill Evans, Joni Mitchell ou Michel Portal, ont tous en commun cette capacité à transmettre une émotion profonde. Il y a chez eux une vraie densité, quelque chose de fort dans ce qu’ils expriment. Ce que j’admire aussi, c’est leur évolution constante : ils grandissent, déplacent leur esthétique, se réinventent. C’est cette liberté vivante qui m’inspire.

J’avais plutôt pensé, en vous écoutant, que vous puisiez votre influence chez des artistes comme Bjork, Radiohead, Miles Davis, et puis quelques pointeurs de jazz comme Michel Portal. Et je m’étais même demandé si vous aviez également lu Marguerite Duras ?

Je n’ai pas lu Duras, parce que mon français ne me le permet pas.

Il doit y avoir des traductions.

De Duras, j’ai vu son film :  India Song.

C’est intéressant, parce que vous m’en citez d’autres, notamment du classique, avec lequel je ne vous aurais pas spontanément associé.
Vous avez aussi été remarquée très jeune au Montreux Jazz Festival, alors présidé par Quincy Jones. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?

J’étais très jeune et je n’avais aucune expérience. Je n’avais encore jamais joué dans un groupe, et c’était l’un de mes tout premiers vrais concerts. Forcément, le choc a été immense.
Je me sentais encore très débutante, pas vraiment prête, et peu habituée à jouer avec d’autres musiciens. J’étais évidemment très nerveuse, et cela a été l’un des moments les plus difficiles à traverser. Mais je l’ai fait, et cette expérience m’a appris quelque chose d’essentiel : même quand on a peur, il faut trouver le courage d’y aller. C’est comme cela qu’on avance.

Sur le moment, mille questions me traversaient l’esprit : est-ce que j’allais y arriver ? J’étais la première à monter sur scène. La première personne que j’ai vue en arrivant, c’était Quincy Jones. Forcément, c’était impressionnant. J’avais la gorge serrée et je me demandais sincèrement comment j’allais réussir à chanter.
Et pourtant, j’ai tenu. J’ai traversé ce moment, et cela m’a donné une vraie confiance en moi. Je me suis dit que, si je travaillais et que j’osais y aller, alors c’était possible. Mais cette expérience m’a aussi appris une chose essentielle : pour avancer, il faut du courage, surtout lorsque la situation est éprouvante.

Y a-t-il d’autres formes artistiques qui vous influencent (la photo, le cinéma, les expos…), des influences bien au-delà de la musique ?

Oui, carrément. J’aime profondément les arts visuels. Je suis une grande admiratrice de l’univers de David Lynch, qui me parle énormément. Je me sens aussi proche de peintres comme Miró ou Monet, et la photographie m’inspire beaucoup.
La nature est aussi une source d’inspiration essentielle pour moi, tout comme la biologie. Cela peut venir de choses très simples : la forme d’une feuille, la manière dont elle est dessinée, la lumière qui la traverse. Même sans avoir de connaissances théoriques approfondies, je suis très sensible à ces formes, à ces textures et à tout ce qu’elles éveillent visuellement.

Je crois que cet album est différent des précédents parce que vous en avez composé et écrit l’essentiel des morceaux. Etait-ce un besoin, un tournant dans votre carrière ?

J’ai longtemps travaillé pour différents groupes, et j’avais sans doute besoin, au départ, d’un cadre protecteur : celui d’un collectif, d’un nom de groupe, d’un espace où l’on se sent portée. Mais avec le temps, et tout le travail mené avec Julien Herné, le bassiste et directeur artistique du disque, j’ai senti que j’étais prête à avancer à découvert, à assumer plus directement ce que j’avais à dire.
Ce disque a été pour moi un véritable espace de recherche. J’y ai exploré des styles très différents pour mieux comprendre ma propre voix : ce que je voulais dire, ce que je voulais raconter, et qui j’étais, à la fois comme femme et comme artiste. À ce moment-là, j’ai eu le sentiment de commencer à être prête à m’assumer pleinement — et à défendre cette singularité au sein de l’industrie musicale.

Avez-vous travaillé seule du début à la fin, ou bien avez-vous recherché une oreille, un regard extérieur qui vous ait aidé à finaliser votre travail, à vous rassurer sur ce que vous aviez produit ? Vous avez cité Julien Herné (bassiste et réalisateur) dont je sais qu’il joue un rôle important dans la structuration des morceaux et de la direction artistique.

Julien est vraiment mon binôme artistique. Nous travaillons ensemble depuis des années, et il comprend très vite l’élan de mes compositions, même lorsqu’elles n’en sont encore qu’à leurs débuts. Il perçoit rapidement la direction qu’elles peuvent prendre, il sait les prolonger, les compléter, et il a aussi un vrai talent pour les arrangements.
Concrètement, je lui envoie souvent des esquisses, des idées encore en chantier, et nous les faisons avancer ensemble. Il me donne des retours, propose parfois une ligne de basse ou une direction musicale, et le morceau commence alors à prendre forme. Travailler ainsi, dans cet échange constant, est pour moi un vrai bonheur.
Julien n’a pas de frontières esthétiques. En tant que bassiste, il a un vocabulaire musical extrêmement large. Ses collaborations l’ont amené à traverser des univers très différents : le rock et la pop, notamment aux côtés de Jacques Dutronc, mais aussi le jazz, avec des musiciens comme Michel Portal ou Vincent Peirani. Cette amplitude me convient profondément, parce qu’elle résonne avec mon propre univers et avec mon goût pour les croisements artistiques.

Vous collaborez aussi avec des musiciens qui viennent d’univers très différents. Qu’est-ce que vous cherchez humainement et artistiquement dans ces rencontres ?

Il faut que ce soient des musiciens qui me touchent par ce qu’ils expriment musicalement. J’aime les artistes qui ont quelque chose à dire. Pour moi, l’enjeu d’une collaboration, c’est vraiment de créer quelque chose ensemble, de faire naître une rencontre. C’est cela qui m’intéresse avant tout.

Dans vos compositions, est-ce que l’improvisation est toujours présente, même dans des structures très écrites ?

Oui, tout à fait. L’improvisation est présente dès la naissance des morceaux, dans la manière dont ils apparaissent, mais aussi tout au long du travail avec Julien. Nous essayons de la préserver à chaque étape du processus, y compris pendant l’enregistrement.
Par exemple, lors d’une prise de piano avec Gauthier, un craquement de pédale est apparu dans un passage très doux. Sur le moment, notre premier réflexe a été de nous dire que c’était une faute. Mais c’est justement là que Julien est très fort : il sait entendre ce que ces accidents peuvent apporter et se demander comment les intégrer au morceau plutôt que les effacer.

Il réutilise tout? Tous les sons ?

Oui. Ensuite, Julien me dit souvent : « Attends, ce moment-là était vraiment intéressant. Qu’est-ce qu’on peut en faire ? Peut-être qu’on peut justement intégrer ces “fautes”, entre guillemets. » Il a cette capacité rare à transformer un accident ou une aspérité en matière musicale.
Pour nous deux, l’improvisation consiste avant tout à faire naître quelque chose dans l’instant. Que ce soit sur scène, en studio ou au moment de l’écriture, l’enjeu est toujours le même : capter un moment juste, sentir la connexion entre les musiciennes, les musiciens et les instruments, puis préserver cette énergie vivante au cœur du morceau.

Cléo, le titre de l’album donne l’impression d’un voyage intérieur presque cinématographique. Vous aviez une idée initiale derrière ce projet ?

Au départ, j’ai simplement commencé à écrire, aussi bien la musique que les paroles. Tout se présentait encore de manière très fragmentaire, comme un puzzle dont on n’aurait que quelques pièces. Peu à peu, à force de travail, une image a commencé à se dessiner, même si elle restait d’abord très floue — comme une photographie qui se révèle lentement.
Avec le temps, j’ai compris que ce disque racontait aussi un processus intérieur : d’où je viens, mon enfance, ce qui m’a marquée, mes influences, mais aussi les étapes traversées entre Berlin, Lucerne et Paris. Chacun de ces déplacements a été une forme de déracinement, qui oblige à se retrouver autrement. Pour moi, cet album parle de ce cycle de vie : il faut parfois laisser mourir une part de soi pour pouvoir renaître, grandir encore, et continuer à se transformer. C’est à la fois l’histoire d’une femme, d’une artiste, et quelque chose de plus universel que nous traversons, à mon sens, tout au long de la vie.

Alors oui, j’avais noté ça. Mais j’avais également noté que ça évoquait la féminité et la figure du pouvoir.

Oui, tout à fait. Il y a aussi cette idée, pour moi essentielle, que chacun peut devenir maître de son propre chemin. Peu importe l’endroit où l’on est né, le contexte dans lequel on a grandi, ou les déterminismes qui nous entourent. Si l’on porte en soi une vision forte, claire, alors il est possible d’avancer.
Ce que défend cet album, au fond, c’est cela. Il faut du courage, de la persévérance, et beaucoup de travail pour donner corps à ce que l’on pressent en soi. Mais si cette vision reste vivante et qu’on la suit avec détermination, alors on peut tracer sa voie. C’est ce message de force intérieure et d’émancipation que je voulais porter.

Pourquoi avoir choisi ce titre : Cléo ? Est-ce qu’il représente un personnage particulier, un alter ego ?

Le morceau commence par une introduction en suisse allemand, qui est une manière pour moi de revenir à la région d’où je viens. Il y est d’abord question des racines, avant que cela n’enchaîne avec Cléo, un titre qui fonctionne comme un diminutif de Cléopâtre.
Quand j’étais enfant, l’Égypte ancienne me fascinait profondément. Je connaissais les noms des déesses, des dieux, des pharaons — et, bien sûr, celui de Cléopâtre. Plus tard, j’ai écrit ce morceau comme une constellation de figures inspirantes : on y croise des femmes qui ont accompli des choses extraordinaires, comme Amelia Earhart, mais aussi des chercheuses, des poètes, des musiciennes comme Patti Smith ou Erykah Badu, ainsi que des mères ou des sœurs. J’y cite aussi des hommes, parce qu’il ne s’agit pas d’exclure, mais d’avancer ensemble. Pour moi, c’est essentiel : cette cause ne peut progresser que dans un mouvement commun.

Je vous avais posé cette question parce que le titre m’avait fait penser au film Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda. J’y ai retrouvé quelque chose de cet ordre : un trouble intérieur, une forme de bascule intime, même si votre démarche est évidemment différente.
Je vous interrogeais aussi sur vos origines parce que vos morceaux changent souvent de langue, de texture sonore et d’atmosphère. Est-ce que c’est, pour vous, une manière d’exprimer différentes facettes de votre identité et de continuer à chanter dans plusieurs langues ?

Oui, complètement. Ma vie quotidienne est faite de ce va-et-vient permanent entre plusieurs langues. J’évolue sans cesse entre l’allemand, le suisse allemand, le français et l’anglais : c’est une réalité très concrète de mon quotidien.
Chacune de ces langues possède une sonorité propre, et donc une musicalité particulière. Je les perçois comme des couleurs différentes, avec lesquelles je peux jouer selon les morceaux, les atmosphères et ce que je cherche à exprimer. C’est aussi pour cela que j’aime continuer à chanter dans plusieurs langues.

Que pensez-vous du français, en termes de musicalité, d’oreille ? Quel est votre sentiment par rapport à notre langue ?

Comparé à l’anglais, je trouve que le français groove d’une manière très différente. Il me paraît plus doux, avec une texture sonore plus souple. À l’inverse, l’allemand est plus carré, plus dur, plus chargé en consonnes : son rythme est donc tout autre.
C’est justement ce contraste qui m’intéresse. Jouer avec plusieurs langues permet de faire varier les rythmes, les couleurs et les intentions selon les morceaux. Chaque langue soutient différemment la musique, mais aussi le sens du texte : selon la composition, l’une ou l’autre peut faire émerger quelque chose de plus juste.

Votre musique oscille entre fragilité et énergie presque rock. Comment gérez-vous cet équilibre sur scène ?

Ce n’est pas toujours évident, mais j’aime justement qu’il y ait une part de risque sur scène. Quand tout est un peu à la limite, quelque chose de fragile se crée entre les musiciens, le public et moi — et cette fragilité m’intéresse beaucoup, parce que je la trouve puissante.
Cela demande aussi de s’autoriser à aller pleinement dans ces zones-là, et c’est un vrai travail, notamment avec la voix. Il m’arrive de chanter très doucement, avec beaucoup d’air, ce qui exige de soutenir le son autrement. J’aime cette tension, tout comme j’aime les contrastes plus francs, quand la musique devient soudain plus dense, plus intense. Ce sont ces écarts qui dessinent le relief des morceaux et rendent le jeu en concert particulièrement vivant.

Vous serez prochainement sur la scène du Théâtre Les Gémeaux dans le cadre du Sceaux Jazz Festival. Vous connaissiez déjà ce lieu ?

J’ai joué avec Macha Gharibian une fois.

Le public français est en train de découvrir votre univers. Qu’aimeriez-vous qu’il retienne de vous ? Et avez-vous le sentiment qu’il se distingue d’autres publics ?

Bonne question ! J’ai du mal à répondre.

Je vous laisse le temps d’y réfléchir, je pose une autre question pendant ce temps-là. Le concert réunira notamment Gauthier Toux, Julien Herné, Stanislas Augris ainsi que Vincent Peirani. Comment décririez-vous l’alchimie de ce groupe sur scène ?

Avec Gauthier et Stanislas, nous travaillons ensemble depuis plusieurs années. Avec Julien aussi, nous tenons beaucoup à approfondir les relations dans la musique, parce qu’avec le temps, on apprend à connaître un artiste de plus en plus intimement. Un lien se crée, se densifie, et je trouve cela passionnant.
Gauthier comme Stanislas ont chacun un vocabulaire très singulier. J’aime les musiciens qui portent un langage fort, reconnaissable, parce que c’est à partir de ces identités affirmées qu’un langage commun peut émerger entre nous.
C’est ainsi que nous pouvons construire notre propre langage à quatre — ou plutôt à cinq, avec Vincent Peirani. C’est le musicien que je connais depuis le moins longtemps, même si Julien joue avec lui depuis près de quinze ans, ce qui crée déjà une histoire commune. Vincent est un musicien d’une très grande sensibilité. Nous avons déjà eu l’occasion de travailler ensemble, mais cette fois il sera présent sur presque tous les morceaux : sa présence va donc modifier et enrichir la couleur du concert.

J’évoquais tout à l’heure l’improvisation qui ouvre la porte à une énergie particulière : celle du moment présent. Le public des Gémeaux doit-il s’attendre à une relecture particulière de votre album Cleo ?

Oui, carrément : nous improvisons beaucoup. Mais avec Julien, nous sommes très attentifs à une chose : même dans l’improvisation, il faut que l’histoire du morceau continue d’être racontée. Les solos, les plages ouvertes, les détours imprévus peuvent être très libres, mais ils doivent toujours rester au service de la composition.
C’est dans ce sens que nous racontons vraiment Cléo sur scène. Chaque musicienne et musicien doit se mettre au service du morceau, mais à l’intérieur de ce cadre, tout le monde est très libre. C’est ce qui permet au concert de rester vivant : avec une même setlist, deux représentations peuvent être totalement différentes. Nous l’avons encore constaté récemment, entre un concert en Corse et un autre en Italie : les formes changeaient, mais l’histoire, elle, restait intacte.

Vous aimez les grandes salles ?

Pas spécialement. J’aime les deux, pour des raisons différentes. Dans les grandes salles, quand l’énergie circule, elle arrive comme une vague. C’est très fort, très impressionnant. Avec le public, il se passe alors quelque chose de collectif : pour moi, ce ne sont jamais seulement des musiciens qui jouent face à des gens qui écoutent, mais un moment que nous créons ensemble, dans l’instant.
Dans les petites salles, on voit les visages, les regards, les réactions. La relation y est plus directe, plus tangible. À l’inverse, les grandes scènes offrent davantage une sensation de masse et de circulation d’énergie. Dans les deux cas, ce qui m’importe reste le même : chaque lieu déplace le concert, le transforme un peu, et le rend forcément différent.

Et sur le plan de l’acoustique ou de la proximité avec le public, est-ce que cela change votre manière de chanter ?

Oui, bien sûr, l’acoustique joue un rôle. Mais, au fond, je crois que ce qui transforme vraiment le moment, c’est moins l’acoustique en elle-même que l’énergie de la salle et la connexion qui se crée avec les gens.

Le public français alors, du coup, vous y avez réfléchi ou pas du tout ?

Je ne me suis jamais posé la question de manière aussi frontale, mais oui, je perçois tout de même certaines différences entre les publics en Europe. Ce qui me frappe le plus en France, ce n’est pas tant le public lui-même que le poids plus marqué des catégories et des étiquettes. On me demande souvent si c’est du jazz, comment il faut définir cette musique. Dans d’autres pays, cette question semble moins présente.
Mais, au fond, une fois que les gens sont là, cela compte beaucoup moins. Ce que je trouve très beau en France, c’est que les retours portent souvent sur l’univers, sur le voyage que la musique propose, sur ce qu’elle fait traverser. Il existe parfois un écart entre la manière dont un projet est présenté, vendu ou catégorisé, et ce qui se passe réellement sur place. Quand le concert commence, les gens écoutent simplement la musique. Et cela, je trouve ça précieux.

Merci Lea.

Pour les passages en anglais, traduction Pierre Bozzonne

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