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François Thévenet, la construction et la mémoire

On peut diriger de grands projets de rénovation d’immeubles haussmanniens, d’hôtels de luxe et se passionner pour un lieu minuscule, le quartier des Sablons entre Sceaux et Châtenay. François Thévenet fait partie de la direction de Bouygues Bâtiment Île-de-France Rénovation Privée. On se doute que son activité porte sur un immobilier considérable, qu’il soit d’entreprise, de commerce, d’hôtellerie ou de résidence. Mais quand il rentre chez lui, à Châtenay, et qu’il se promène dans les rues des Sablons, ce sont les modestes façades de pavillons de banlieue qu’il aime à détailler et décrire, dans leur présent et dans leur passé. Il écrit des notes, des fiches. Elles s’accumulent. C’est une véritable histoire du lotissement conçu dans les années 1920 par un certain Ladislas Lewkowicz à laquelle il participe.

Conserver, transformer

François Thévenet est un ancien de l’ESTP Cachan, une école d’ingénieurs de la construction, fondée en 1891 sous le nom d’Ecole Spéciale des Travaux Publics, par Léon Eyrolles (dont le nom parlera aux lecteurs de livres techniques). Avant de rejoindre la direction générale, c’est une expérience de trente ans qu’il a eue en conduite puis en direction de travaux. Il se souvient d’avoir commencé en Algérie avec des bâtiments scolaires, au Maroc sur un aéroport. Quand il rentre en France, en 1992, il a envie de travailler dans la rénovation. Comment transformer des bâtiments « rincés » du pont de vue fonctionnel ou normatif ? Obsolètes en termes de consommation énergétique, de présence d’amiante, ou en termes d’usage.

L’entretien ne laisse planer aucun doute : il aime la dialectique entre conservation et transformation du patrimoine. Il sait que les choix sont imparfaits et qu’il faut pourtant les assumer jusqu’au résultat final. Il sait que le curseur entre conservation et rénovation est des plus mouvants. Pire, il bouge très vite. Il y a 20 ans, on conservait les façades et on rénovait tout à l’intérieur (on apprend le nom de « façadisme »). Aujourd’hui, on conserve les planchers.

Les bureaux conçus il y a 15 ou 20 ans ne trouvent plus preneurs. « Il faut les rénover pour qu’ils ne restent pas vides. » Les machines à café par étage ont disparu, on est maintenant coin canapé, espaces ouverts au travail nomade. Même le babyfoot d’il y a 10 ans est déjà has been. Tout va trop vite. J’en étais resté à lui comme signal de la modernité et de la coolitude des startups en devenir.

Analogie généalogie

Ces trente ans sur les chantiers, puis cette direction de projet, de réponse à appel d’offres, de sur mesure, trouveraient sa source dans son plus jeune âge. Enfant, à la maternelle si sa mémoire est bonne, il regardait déjà à travers les trous des palissades de chantiers pour suivre (et admirer peut-être) les travaux qui se menaient derrière….

Voilà qui « explique » le goût pour les édifices. Mais la rénovation, c’est aussi de la mémoire. Son pouvoir de séduction s’inscrit chez François Thévenet dans la généalogie, une passion d’adolescence qui ne l’a pas quitté depuis.

Elle lui est venue pendant les étés passés chez une grand-mère. C’était un village du centre de la France, où les distractions sont rares. Mais la maison est entourée de hangars et d’ateliers de la scierie familiale désaffectée depuis la mort de l’arrière-grand-père. Ces lieux abandonnés abritent des coffres, des boîtes, des caisses, avec des actes et des plans, des lettres et des cartes. Il y trouve un bonheur de vieux papiers et l’adolescent s’en éprend. Il s’amuse à reconstituer l’histoire de sa famille. Il dit être remonté jusqu’à 1450, moins de 20 ans après la mort de Jeanne sur le bûcher….

Le hasard de la rencontre

Un jour, dans une rue de Châtenay, il croise David Sullivan, qu’il a connu comme parent d’élève. L’homme a la conversation facile et le prosélytisme conquérant. Il explique sa passion pour le quartier des Sablons dans lequel il habite et surtout pour son fondateur, Ladislas Lewkowicz, qu’il appelle en général Ladis. François Thévenet est bientôt convaincu qu’une vie exceptionnelle est à exhumer. Il en a l’habitude et le goût.

Il rejoint la jeune association qui se constitue. Avec Florence Loyrette, Julien Salmon, David Sullivan et Agnès Chambraud, le voilà lancé dans les archives. Ils ont le soutien actif de Marjorie Ruffin et Carole Macé, archivistes de Châtenay et de Sceaux, et le témoignage actif de Michèle Nahori, petite-fille du grand homme. Ils sont à fouiller, à chercher, à collecter auprès des résidents tout ce qui peut raconter la création du quartier dans les années 1920 : lettres, plans, anciens actes de vente, photos, cartes postales, articles de presse.

Ce faisant, la vie de Ladis se découvre peu à peu. Elle fascine. Né en 1880 à Czestokowa en Pologne (la ville de la Vierge noire, alors dans l’empire russe), il arrive en France à l’âge de 8 ans. Il émigre aux États-Unis à 20 ans, en 1900, devient citoyen américain en 1912 et créé une entreprise florissante, revient en France pour soutenir le pays pendant la guerre de 14, devient fournisseur des armées en vêtements imperméables, etc. Et il achète et lotit une terre agricole pour y construire de petits pavillons.

François Thévenet se dit qu’il faut « documenter ». Il aime écrire. Le directeur peaufine toujours ses courriers avec les clients. Il relit ceux de ses collaborateurs. « J’accorde beaucoup d’importance à l’écriture. » Avec Florence et Julien, il se met à rédiger des fiches, beaucoup. Le site les présente, classées dans deux rubriques. Documentation propose des notes historiques sur les personnages, les entreprises, des thèmes comme l’aéronautique. Les Maisons Ladis présente des fiches descriptives des bâtiments et maisons avec des plans des photos, des commentaires sur l’évolution de la propriété du bien.

La passion Ladis

Pour nourrir cette recherche quasi doctrinaire de l’histoire du quartier, les bribes d’information doivent être malaxées, réconciliées. « Je tire la pelote. Et puis je reconstruis. Aux US, tous les grands journaux mettent en ligne leurs archives. Il suffit de s’y promener. » Suffire dans la bouche de François Thévenet consiste à passer des heures à retrouver Ladis Lewkowicz parmi ses homonymes dans les archives d’Ellis Island, la porte d’entrée aux États-Unis des immigrants de l’Est arrivant en bateau. À chercher son nom dans la presse fourmillante, à retrouver trace d’un meeting aérien de Fitzgerald en Géorgie en mars 1911.

Lors de l’entretien, François Thévenet se souvient d’une histoire qu’il mit du temps à démêler et qu’il raconte, amusé. En dépouillant The Fitzgerald Leader du 4 mars 1911, le Waycross Evening Herald du 11 mars 1911, il tombe sur « une affiche [qui] appelle à venir voir voler les plus intrépides aviateurs, en l’occurrence, le Comte Lewkowicz, Ray Harroun et le colonel Kirkman-Ellis. » Il découvre et reconstitue un contentieux qui frise le procès. Pour l’organisateur du meeting aérien, l’avion n’a pas volé, pour Lewkowicz le sol n’était pas en état, il y restait des souches et lors des essais, son avion s’est cassé. L’organisateur réclame l’argent avancé. Contentieux banal, qui devient burlesque :« Je ne suis pas un Comte, a-t-il déclaré. Je suis simplement M. Ladis Lewkowicz et je proteste en tant qu’honnête homme que ce titre de Comte m’est continuellement attribué, juste pour tromper le public et l’arnaquer. […] Je ne veux pas me faire passer pour un Comte, juste un simple monsieur me suffit. »

On trouve de tout dans les archives, n’est-ce pas ? Donc, nous voilà éclairés sur ce moment de vie. Il y aura d’autres. Ils n’en sont qu’au début. Il existe des vies qu’il faut absolument raconter.

Où trouve-t-il le temps ?

C’est la première fois qu’il passe de la généalogie à l’histoire ou, du moins, à la volonté de faire récit, de « relier les données pour donner un sens ». Il ne se force pas, il a le goût pour l’architecture et la préservation du patrimoine. Aux Sablons, il observe encore et encore les maisons, les juge dans leurs évolutions, c’est spontané. Il aurait aimé être architecte. Ce sera pour une autre vie.

En attendant, il a trouvé un antidote à la consommation folle des news et des nanars : la patience, la grande patience, le déchiffrement, le plaisir de retrouver quelque chose du passé et le partager. Il n’a pas la télévision. Ses parents ne l’avaient pas, ses enfants non plus. Dans la famille, on apprend à lire très tôt. En ce qui le concerne, au livre s’ajoute la patiente passion des labyrinthes numériques, des archives françaises ou américaines. Il se lève à 6h30 et se couche à minuit. Même avec 12h préemptées par le travail et les transports, il reste 5h30 par jour plus les weekends pour lire, surfer, partager les repas, être avec les siens. Tout est affaire de priorité.


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