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La science réjouissante d’Etienne Klein

Maurice Zytnicki-. Qu’est-ce qui anime votre désir de populariser la science en général ?

Etienne Klein-. Deux choses. D’abord, le constat que la science donne des joies intellectuelles, qui sont très spéciales et très marquantes. Elles laissent une trace dans la vie de l’esprit. Ensuite, la conviction que les connaissances scientifiques ont quelque chose de républicain, au sens où elles sont « affaire publique ». La République accorde en effet à la connaissance une valeur spécifique, qu’elle possède du seul fait qu’elle est une connaissance, même si elle n’a a priori pas d’applications pratiques. À ce titre, toute connaissance doit pouvoir être connue de tous, au moins en principe : ni le théorème de Pythagore, ni le second principe de la thermodynamique, ni la formule E = mc2 n’appartiennent à quelqu’un en particulier. L’idée de République et la notion de connaissance me paraissent donc intriquées par nature. Leur lien devrait même se trouver renforcé par ce que Henri Bergson appelait la « politesse de l’esprit », cette sorte de souplesse intellectuelle qui rapproche les hommes et leur permet de s’épanouir en un monde commun et solidaire. Mais il y a un problème : la science n’est pas si facile à partager. De multiples causes, certainement fondées, sont régulièrement avancées pour expliquer cette situation. J’en ajouterais une : aujourd’hui, à force de fabriquer de la fugacité, puis de la renouveler sans cesse, les formes modernes de la communication se transforment en une vaste polyphonie de l’insignifiance. Dès lors, tout travail de discernement, de clarification, de transmission de ce qui est complexe relève quasiment de l’héroïsme.

Quel est le concept scientifique le plus complexe que vous avez dû simplifier, transformer, « traduire » pour le rendre accessible ?

C’est bien sûr la physique quantique. Car il faut bien reconnaître que la vulgarisation de cette physique a engendré une confusion si grande dans les esprits qu’on ne peut guère la présenter comme un succès. Comme si, contaminée par son objet, son bilan était lui-même quantique, c’est-à-dire la superposition d’une réussite et d’une non-réussite : une réussite, car le mot « quantique » est désormais universellement connu ; une non-réussite, car très peu de personnes sont capables de dire ce que ce terme désigne précisément.

Cette ambivalence a même permis à un certain marketing d’utiliser le mot « quantique » de façon trompeuse en exploitant son seul halo symbolique, qui évoque le mystère, la magie, voire le miracle. C’est ainsi que depuis quelques années, on nous vante la médecine « quantique », l’ostéopathie « quantique » ou encore la psychanalyse « quantique ». C’est un peu désespérant…

Quel public ciblez-vous ?

Je n’ai pas de public cible : mon but est de lutter partout contre l’inculture scientifique et contre la « force du faux », pour parler comme Umberto Eco. Je le fais en y mettant toutes mes forces. J’ai élaboré cinq ou six façons différentes de parler de physique quantique ou de relativité, chacune étant adaptée à un type d’auditoire : lycéens, grand public, littéraires, étudiants en science, ingénieurs, détenus… 

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Pour écrire, j’ai besoin de m’isoler. Les conditions idéales, c’est, en été, une course en montagne dans la journée et écriture le soir, jusque très tard dans la nuit…

Quels auteurs, œuvres, ou personnages aimeriez-vous faire connaître?

Joker : je termine ces jours-ci l’écriture d’un livre intitulé « Bibliothèque neuronale » qui réponde précisément à votre question. Il sera prochainement publié chez Gallimard.

Quel est votre rapport au papier et au numérique pour ce qui est de la lecture ?

Je ne lis jamais de livres sur écran, toujours sur papier. Je n’ai rien contre les outils numériques, mais j’observe comme tout le monde qu’ils n’ont pas réellement permis la vaste diffusion de la connaissance et de la culture que l’on avait un temps espérée. Lorsqu’il y a eu diffusion, ce fut aussi – et peut-être surtout – celle du faux. Le plus étonnant est que les connaissances scientifiques, pourtant parmi les plus solides et les plus difficiles à remettre en cause, apparaissent aujourd’hui comme les plus fragiles. Souvent contre-intuitives, elles exigent, pour être comprises, des argumentations complexes qui sont rarement exposées dans toute leur profondeur.

Où lisez-vous en général ?

Chez moi, allongé sur mon canapé, ou bien en train, ou dans un café.


Pour en savoir plus

La bibliographie d’Etienne Klein est trop abondante pour être résumée. Elle compte environ 200 références recensées à la Bibliothèque nationale de France (BNF)  

Citons aussi quelques conférences pour leur pédagogie et leur humour.

« La notion de vide » — CEA, 2019. Une très bonne illustration de sa manière de partir d’un mot ordinaire pour conduire progressivement vers la physique et la philosophie. Voir la conférence sur YouTube

« Le goût du vrai » — CEA / Sorbonne, 2020. Il y interroge ce que signifie « vérité » en science et la manière dont le savoir scientifique se construit et se corrige. Voir la conférence sur YouTube

« De la gravitation universelle » — CEA, 2022. Très intéressante pour comprendre sa pédagogie : il utilise les expériences de pensée de Galilée, Newton et Einstein pour montrer comment une idée scientifique se construit. Voir la conférence sur le site du CEA

« Qui a autorité pour parler du temps ? » — Université de Nantes. Une conférence consacrée à l’une de ses grandes obsessions : qu’est-ce que le temps, et que peut réellement nous en dire la physique ?
Voir la conférence

« L’univers a-t-il jamais commencé ? » — Université de Lorraine, conférence intégrale d’environ 1 h 30. Voir la conférence intégrale

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