Alsimi, alchimie en créole, est un trio originaire de la Réunion et ses créations fusionnent chants polyphoniques, percussions réunionnaises et sonorités électroniques. Il réunit Marie Lanfroy, autrice-compositrice-interprète, au chant et aux percussions ; Carlo (Carlo de Sacco), également au chant et aux percussions ; Bajoun (Benjamin Rebolle), aux synthétiseurs. A savourer et à rêver jeudi 5 novembre 2026 à 20h00 sur la scène de L’Azimut à Châtenay-Malabry.
Pierre Bozzonne-. Comment situez-vous votre approche musicale ?
Marie Lanfroy-. Nous créons une musique électronique nourrie des musiques de l’océan Indien: ce n’est pas du maloya. Cette confusion revient souvent. Au début d’un projet, on explore plusieurs pistes sans avoir encore une direction musicale bien définie.
Nos parcours expliquent aussi cet amalgame : Grèn Sémé, le projet principal de Carlo, et Saodaj’, le mien, sont très inspirés du maloya. Bajoun a lui aussi participé à des projets marqués par cette musique. Le maloya reste donc une influence importante pour nous, mais ALSIMI est un projet de musique électronique.
Marie, comment présenterais-tu votre univers ?
Marie Lanfroy-. Nous en parlions justement hier : si nous devions choisir une étiquette, ce serait « world électro ». Notre musique mêle électronique, percussions et voix, avec des rythmes variés et différentes explorations sonores. Le projet débute et nous avons encore beaucoup à expérimenter : nous tenons à garder cette ouverture.
Vous êtes chacun issu de groupes différents toi, Marie, de Saodaj’ Carlos de Grèn Sémé, et toi, Bajoun de Mouvman Alé. Parallèlement à ce nouveau projet, continuez-vous à performer dans vos groupes d’origine ?
Marie Lanfroy-. Moi, toujours, ainsi que Carlo qui sort un nouvel album au mois de décembre : il se produira au Petit Bain à Paris, pour l’occasion.
Bajoun-. Pour ma part, j’ai quitté mon groupe en 2024.
Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Bajoun-. Carlo et Marie se connaissaient déjà grâce à leurs projets respectifs, bien connus à La Réunion. Valérie, qui s’occupait de la production de Mouvman Alé, savait que je m’apprêtais à quitter le groupe. Elle m’a parlé de leurs textes et compositions : ils cherchaient un troisième musicien pour la partie électronique. Nous nous sommes rencontrés pour une sorte d’audition, et le courant est vite passé. Sans vouloir faire de jeu de mots, une belle alchimie s’est créée : ce fut une vraie rencontre tous les trois.
Marie Lanfroy-. Après une opération des cordes vocales, Carlo a dû interrompre son activité et rester un an sans chanter. Il a beaucoup écrit pendant cette période et m’a envoyé quelques textes sans envisager de projet commun. J’y ai posé des mélodies, et les échanges ont été immédiatement fluides. Nous avons rapidement créé beaucoup de choses ensemble. L’envie de les partager avec un public nous a alors conduits à en faire un projet. C’est comme cela que Alsimi a vu le jour.
Quelles sont les sources d’inspiration de vos textes écrits en créole ?
Marie Lanfroy-. Nos textes abordent plusieurs thèmes, mais je dirais qu’une idée revient souvent : célébrer la vie tant qu’elle est là. Je pense notamment aux morceaux de l’album.
La mise en scène du clip de Bardzour m’a évoqué une préoccupation écologique. J’y ai aussi perçu un sentiment d’urgence, même si vous ne l’avez pas forcément exprimé consciemment.
Marie Lanfroy-. Oui, tout à fait. Je crois que nos textes portent une urgence liée au chaos dans lequel nous vivons. Nous cherchons à en faire surgir de la beauté et de la lumière. L’art et la joie deviennent une forme de résistance ; créer est un instinct de survie, une nécessité absolue.
Comment partagez-vous l’écriture des paroles, la composition et les arrangements ? Chacun a-t-il un rôle précis ou celui-ci varie-t-il selon les morceaux ?
Marie Lanfroy-. Chacun peut intervenir à différents niveaux. Bardzour vient d’un poème que j’avais écrit en français. Carlo écrit la plupart des textes en créole d’Alsimi, et je me consacre surtout aux mélodies.
Certaines mélodies sont aussi de Carlo. Je ne sais plus combien de morceaux nous avons créés, mais je crois qu’ils sont nés d’une urgence inconsciente, de quelque chose qui avait besoin de jaillir. Dans nos parcours artistiques, nous ressentons aussi le besoin de nous éloigner de nos projets respectifs pour créer autrement et nous exprimer différemment. Pour moi, qui viens de l’acoustique, l’électro est un univers que je connais très peu.
Bajoun, comment associes-tu les percussions à tes machines et à tes synthétiseurs ?
Bajoun-. Pour l’instant, les compositions viennent surtout de Carlo et aussi de Marie. Ils m’envoient les pistes, puis je propose des idées et j’y apporte ma touche. Nous échangeons ensuite pour faire évoluer les morceaux, avec la participation d’un quatrième collaborateur. C’est un véritable laboratoire : nous nous passons les morceaux comme des fioles, chacun y ajoute son mélange, et nous construisons ensemble. La composition part donc principalement de Carlo, mais les arrangements sont collectifs et mêlent nos inspirations.
Travaillez-vous d’abord chacun de votre côté avant de vous retrouver en studio, ou commencez-vous à créer ensemble en studio, sans rien avoir défini au préalable ?
Bajoun-. Le projet a avancé très vite : en moins d’un an, nous étions en studio, avec déjà des morceaux et un spectacle d’une heure et demie. Nous sommes trois artistes expérimentés ; Carlo et Marie, qui portent Grèn Sémé et Saodaj’, ont quinze ans de pratique. Nous connaissons déjà certains chemins, ce qui facilite le travail et nous permet de nous accorder sur beaucoup de choses. Ce qui m’intéresse aussi, c’est qu’ils ne sont plus seuls à décider comme dans leurs groupes respectifs : ici, nous mettons nos idées en commun et prenons les décisions à trois.
Même si le groupe est récent, avez-vous déjà eu des divergences artistiques ? Si oui, comment avez-vous trouvé une direction commune à tous les trois ?
Marie Lanfroy-. Oui. Comme le disait Bajoun, nous travaillons dans un laboratoire, fait d’essais et de débats. J’aime aussi l’image des couleurs : chacun propose les siennes, et nous cherchons comment les accorder. Nous écoutons beaucoup de musique pour nourrir nos échanges et trouver des références communes. Cette recherche nous apprend à faire groupe, ce qui prend du temps. Maintenant que nous avons créé beaucoup de choses, nous avons envie d’affiner les détails et d’approfondir notre démarche, peut-être de mieux la cibler. Nos parcours et nos inspirations diffèrent, mais c’est justement ce qui me passionne : réunir des univers distincts pour créer un son unique.
Comment adaptez-vous vos morceaux du studio au concert ? Peuvent-ils se prolonger ou évoluer selon le public et l’ambiance du moment ?
Bajoun-. Avec les ordinateurs, mon approche du live se rapproche de celle d’un DJ. Les morceaux sont préparés en studio et en répétition, mais des plages d’improvisation nous permettent de les adapter et de modifier les sons sur scène. Les voix et les percussions complètent l’ensemble : le concert n’est pas entièrement improvisé, mais il laisse place à la liberté et au défoulement.
Cette complicité s’apprend aussi. Après seulement deux ans ensemble, nous découvrons encore nos énergies et nos façons de jouer. Plus nous donnons de concerts, plus les réflexes se développent. Avec Mouvman Alé, nous avions tellement travaillé ensemble que, dans les passages improvisés, chacun sentait instinctivement ce que l’autre allait faire. Nous commençons à trouver cette même connexion au sein d’Alsimi.
Vous êtes actuellement en tournée. Dans quel état d’esprit abordez-vous cette série de concerts ?
Marie Lanfroy-. Nous avons cinq dates en métropole à partir d’après-demain. Nous sommes heureux de jouer.Ces concerts nous permettent aussi d’affiner notre son. Créer entre nous est une chose, mais rien n’est plus vibrant que de partager notre musique et de découvrir les réactions du public. C’est une école de la vie : nous avons besoin de la scène.
Marie, as-tu suivi une formation musicale ou est-ce le hasard qui t’a menée à la musique ?
Marie Lanfroy-. J’ai étudié le chant lyrique au conservatoire pendant quelques années, mais je me reconnais peu dans l’approche académique.
J’ai aussi étudié la photographie aux beaux-arts pendant cinq ans et suivi une formation en percussions au conservatoire. Mais j’ai surtout appris par la pratique, en me trompant et en réessayant. Mon parcours est donc largement autodidacte. Quant à Carlo, lui aussi autodidacte, il s’est tourné vers la musique avec la passion et la ténacité acquises dans ses années de tennis professionnel.
Et toi Bajoun ?
Bajoun-. Mon parcours est assez similaire. Multi-instrumentiste, je joue depuis mon plus jeune âge. Après le bac, j’ai suivi deux ans de formation dans une école de musique à La Réunion. J’ai ensuite poursuivi mon apprentissage en autodidacte, notamment dans l’électro, sans reprendre d’études. Cela fait maintenant vingt-huit ans que j’apprends par moi-même.




