FONTENAY Michel Puyau est à Chanson Plus Bifluorée ce que l’électricité est au rock, le larsen à Jimi Hendrix, il est en amont, bâtisseur et nécessaire. Il mène avec le groupe une vie de scènes, de tournées depuis les années 80. A cette vie publique, effervescente et anxieuse, il a trouvé un contrepoids. Léger sur la balance, mais lourd en concentration. Chez lui, à Fontenay, il fabrique des bateaux dans des coquilles de noix !
Une vie au grand large
De quel abysse sort-il ? Au lycée de Bayonne puis à Pau, Michel se forme au graphisme puis travaille pendant quatre ans dans un atelier à Montpellier pour des clients comme le Midi Libre et autres journaux locaux. Des textes, les images et les illustrations à composer et calibrer pour la photocomposition. « C’était un graphisme à la main, sur la table à dessin pas sur ordinateur. » C’est l’époque de la cire collante qui fixait les éléments avant le passage à l’impression. On est au début des années 1980 et, avec Sylvain, un pote d’enfance, ils se chauffent le soir dans les cafés théâtres. En 1985, nouvelles rencontres et création de Chanson Plus Bifluorée, raccourcissons : les Biflus.
Dans un « Kikisontil », leur site présente à la population la bande de mandrins : Sylvain, le « baryton au naturel », Xavier, le « baryton à l’huile », Michel (celui dont on cause), le « ténor d’élite », Marinette, la « maîtrice en scène », Julien le « prince des loupiotes » et François « l’ingénieux du son. »
Le groupe doit sa réussite à l’humour et aux parodies qui les singularisent. Ecoutez par exemple Le moteur à explosion ou Au volant de l’espace. Spectacles très mis en scène ; chansons détournées avec des paroles décalées, voire absurdes et des arrangements inattendus ; grand soin musical et polyphonie. La vie quotidienne, l’actualité, sont croquées mais sans la méchanceté ambiante. L’Olympia, le Casino de Paris, le Théâtre Grévin, l’Alhambra…le Printemps de Bourges, les Francofolies, le Festival d’Avignon… et récemment Bourg-la-Reine où sévit la Marinette Maignan qui met en scène.
Small is beautiful
Sauf qu’on n’échappe pas à ses débuts. Depuis son enfance, Michel Puyau aime le modélisme, les avions, les bateaux… Le besoin de se retrouver seul. Ce que le graphisme réclame à sa manière. Ou la photo. C’est un recentrage par rapport à la scène. Un rééquilibre dans la semaine, les spectacles sont plutôt le weekend.
Il aime la navigation depuis longtemps. Un jour qu’il embarque avec des amis, l’un d’eux lui parle de coquille de noix (le rafiot devait être particulièrement léger). A cet instant, la légende dit que le ciel se couvrit, que les nuages disparurent pour laisser place à un épais brouillard qui infusa dans le cerveau de Michel et lui donna l’idée aberrante de fabriquer des bateaux dans des coquilles de noix.

La demi-noix n’est-elle pas prédestinée à se faire carène ? En prenant l’expression au mot, il s’investit dans le trou de souris ou le chas d’aiguille, de toute façon dans le microscopique.
Ses bateaux sont souvent inspirés de constructions réelles. Sur une étagère, des photos appuyées sur le mur montrent ses sources. Evidemment, elles ont été manipulées, transformées par son imaginaire galopant. Imaginaire qui travaille tout au long de la fabrication quand lui apparaît tout à coup qu’il pourrait ajouter une porte à l’intérieur de la cabine, ou un manomètre sur le tableau de bord. Comme au spectacle, n’oubliez pas les jumelles.
Chez lui le petit est non seulement une taille, une manipulation précise, c’est un défi. Comment va-t-il s’y prendre pour faire vivre la cabine d’un chalutier ! Il a placé des essuie-glaces et même un rétroviseur sur un de ses montants infinitésimaux. Ou l’infime moulinet d’une canne à pêche posée sur le ponton.
Le chantier naval
Son premier bateau fut plus simple. La coque, des bancs, le mât, la peinture, le socle. Et puis le temps passant et le goût venant, la paix trouvée dans les colles et les outils, ses moyens forcissent : perceuses de précision, pinces coupantes, pinces à épiler de toutes tailles et de toutes formes (pour attraper les fils et les tout petits morceaux de récup), un étau transformé en ber (la forme qui soutient un bateau en réparation), une pince-étau, de cutters, des ciseaux, des poinçons, des règles. C’est tout un attirail réparti sur la table près de la série de loupes, loupe lunettes, loupe posée, loupe de tour de tête.
Il a des « boîtes à tout ». Rien que le papier se décline : du papier ondulé récupéré des paquets de gâteau, il fait des toitures. Du papier à cigarettes, il fait des tuyaux de plomberie. Des feuilles qui séparent les bricks, il fait des voiles. Rien ne se perd, tout se transforme. On tutoie les sommets de l’économie circulaire.
Il récupère le plus improbable qu’il stocke minutieusement dans des boîtes de toutes tailles. Des petits clous. Les feuilles de polystyrène forment des parois de cabine, des morceaux de résineux forment des bancs, des sols. Un brin de fil de pêche fera un câble radio ou un bastingage. Il a toujours travaillé de ses mains. Et il voit une continuité entre la construction de meubles et la manipulation de miettes de bois, de métal, de plastiques.
La magie du thon en boîte
« Quand je commence un bateau, je sais qu’il y aura à résoudre une somme de problèmes que je n’avais pas prévus. » Comment réaliser une idée qui lui passe par la tête ? Le bateau-phare, comme son nom l’indique, il faudrait qu’il éclaire. Par où amener des fils électriques à l’intérieur sans que ça se voie ? Cela semble facile dans le principe. Mais quand on travaille sur les mm2, faut réfléchir. Et les piles ? Heureusement, il existe des boîtes de thon (au naturel avec un chouya de mayo…), elles sont idéales pour cacher des piles et même pour y poser le bateau. Un peu de couleur et sous le pinceau la plage.
Et comment fabriquer une chaîne rouillée avec son ancre ? Ou rendre multicolore au tout petit pinceau la coque de l’esquif avec son matricule ou son nom de baptême ?

Les cannettes de bière font d’excellents sous-marins. Complétées aux deux bouts par des demi-sphères sorties de son imprimante 3D, rivetées de petits clous, le tout peint dans une couleur rouille, on dirait les bathyscaphes d’un roman de Jules Verne.
L’enfant fut entomologiste à ses heures. Il conservait et observait des insectes qu’il n’allait pas jusqu’à estourbir. Il recueillait leur dépouille pour en détailler le squelette. « J’adore la féérie, les elfes et les jardins. » Et les oiseaux. Il dessine et fabrique. Il a posé une pie faite de papier à cigarettes sur une discrète feuillée d’origan. On la dirait sur un arbre.
Voyages autour de l’atelier
Où en était-il le jour de la rencontre ? Il y a deux coquilles provenant d’une même noix. Il sait déjà que ce seront des optimistes, enfin un genre comme ça, tout simple. Si son intuition n’est pas bouleversée par des envies futures, les embarcations seront échouées sur le sable. Il faut faire du sable à l’échelle de la noix. Des grains de quelque chose. Il y aura une voile sur l’une d’entre elles, peut-être sur les deux ou peut-être pas. Il rassemble les minuscules composants de la construction.
Mais the show must go on. Bientôt Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées, Epinal dans les Vosges, Saint-Orens en Haute-Garonne, Vimy dans le Pas-de-Calais, Melle dans les Deux-Sèvres. Les nomades qui se sont longtemps baladés dans un camion chargé de sono prennent le train. C’est plus simple et on peut y dormir. Ils envoient une fiche technique avec les détails du matos, leurs places sur scène, les besoins dans les loges et basta.

L’atelier de Michel se compose d’une table, d’étagères, de rangements et d’outils. Il occupe une petite pièce, on n’est pas chez Arman. Il y travaille au maximum 4 heures par jour, une limite en partie imposée par l’usage intensif des loupes. En tout cas, c’est la sienne. Et puis, il manque toujours quelque chose à aller acheter : une colle spéciale, un bout de machin, un morceau de truc ou la couleur impossible. Il passe beaucoup de temps à chercher. Comment faire le siège du commandant ? Le pauvre, il n’est pas condamné à rester debout pendant toutes les traversées !
Aucun bateau n’est fabriqué comme le précédent. Pas d’objectif industriel chez Michel Puyau. Il ne sera certainement pas le concepteur d’une chaîne de fabrication ni de robots d’assemblage. Il préfère l’artisanat. Il a besoin d’un contrepoint, d’un moment méditatif, de particules de rêve. « Je pars en bateau quand j’en fabrique un. »
Pour en savoir plus sur Chanson plus bifluorée
- Site officiel du groupe : actualités, dates de spectacles, discographie, galerie photos et vidéos.
- Biographie détaillée sur Wikipédia.
- Vidéos et extraits sur YouTube Music.
- Albums et titres sur Deezer

