François Morel a une carrière de plus de 40 ans. S’il est particulièrement célèbre comme acteur et humoriste, il est aussi metteur en scène, chanteur et chroniqueur. On peut le retrouver au théâtre Firmin Gemier à Antony du 13 au 17 octobre dans l‘Ecole des femmes de Molière. Il a accordé à la Gazette un entretien exclusif.
Pierre Bozzonne (Sonnerie du portable…. Ça décroche). Bonjour François, c’est Pierre Bozzonne. Comme convenu, je vous appelle pour échanger avec vous sur L’école des femmes. Votre approche du personnage d’Arnolphe, votre rapport au théâtre et votre travail d’acteur. L’idée est d’accompagner nos lecteurs dans leur découverte de la pièce. Rassurez-vous : nous n’aborderons ni des Les Deschiens ni des trente dernières années de votre parcours.
François Morel. Je peux me faire un café ?
Allez-y, pas de soucis (rire).
Super ! Mais je pourrai continuer à vous parler en même temps !
Ok, ça marche. Avant de commencer, je voulais vous dire que j’ai eu le plaisir, la semaine dernière, d’interviewer Vincent Delerm, actuellement en tournée pour défendre son dernier album, La Fresque. Je connais votre amitié et votre complicité artistique. Il vous salue chaleureusement. Il passera à Châtenay le 7 octobre. (Vincent Delerm raconte qu’il avait fait parvenir une maquette de ses chansons à François Morel et que ce dernier était tombé sous le charme et qu’il s’était battu pour le faire passer en radio NDLR).
Vos propres spectacles mêlent l’humour, la réflexion sur le temps qui passe et, parfois, la construction d’un récit autour d’un univers musical. Vous êtes à la fois auteur et interprète, même s’il vous arrive aussi de vous laisser diriger par d’autres. Lorsque vous choisissez d’être comédien, votre choix semble plutôt se porter vers des textes du répertoire, souvent classiques : Yasmina Reza, avec notamment Art, Molière avec L’École des femmes, mais aussi La Fontaine ou Feydeau. Quelle cohérence voyez-vous entre l’univers artistique que vous créez vous-même et celui vers lequel vous allez en tant qu’acteur ?
En fait, à chaque fois, c’est une histoire un peu particulière. Par exemple, je ne mettrais pas dans le même paquet Art de Yasmina Reza et L’école des femmes. Art, c’est moi qui ai eu envie de monter la pièce et de réunir mes copains pour jouer cette pièce que je n’avais pas vu à la création. C’était une pièce sur l’amitié. Alors je me suis dit qu’il y aurait peut-être un supplément d’âme en faisant en sorte que ce soit des vrais amis dans la vie qui puissent interpréter cette pièce-là. Donc là, c’est un choix absolument personnel, c’est-à-dire que si mes copains avaient dit « non, ça ne m’intéresse pas, je n’ai pas envie de jouer ça », j’aurais laissé tomber le projet. Alors que l’Ecole des Femmes, c’est autre chose. C’est Robin Renucci qui m’appelle et qui me dit « Est-ce que ça te dirait de jouer Arnolphe dans l’Ecole des Femmes ? »
C’est donc une proposition qui vient complètement de l’extérieur et à laquelle moi je n’avais jamais pensé ni même rêvé du personnage. Mais je savais que c’était un peu un sommet. Je crois que c’est le rôle le plus long du répertoire en termes de nombre d’alexandrins. C’est une pièce copieuse et mythique ; on a le souvenir d’Isabelle Adjani. Je savais que Louis Jouvet l’avait joué beaucoup. 1000 représentations – quand je dis 1000, c’est peut-être beaucoup plus encore – Il avait représenté la France pendant des années en Amérique du Sud. Parmi les pièces de Molière, ce n’est pas la plus connue. On connaît plus Le Malade imaginaire, L’Avare, Don Juan, Le Bourgeois gentilhomme. En moins de 10 minutes, je lui ai dit : « oui, ça m’intéresse. »
Robin Renucci a lui-même joué Arnolphe dans une mise en scène de Christian Schiaretti. Est-ce qu’il a essayé de vous transmettre des indications ou est-ce qu’au contraire il vous a laissé trouver votre propre voix vers le personnage ?
Un peu les deux. Il avait son point de vue sur le personnage, sur la pièce et sur ce qu’il avait envie de raconter qui était très précis. Quand Robin Renucci m’a appelé, je me suis souvenu que, cinquante ans plus tôt, j’avais rêvé d’être comédien. Je me suis dit que, si je refusais ce rôle, je ne serais vraiment pas fier de moi. Je savais que le projet était extrêmement ambitieux et qu’il me sortirait de ma zone de confort. Ce n’était pas un spectacle entre amis, avec des partenaires avec lesquels j’avais déjà une complicité absolue. J’allais travailler avec un metteur en scène que je connaissais, mais avec lequel j’avais surtout un rapport amical, un peu lointain, et intégrer une troupe que je ne connaissais pas du tout, avec des partenaires avec lesquels je n’avais jamais joué. Tout cela m’inquiétait forcément, mais je me suis dit : c’est Arnolphe, c’est L’École des femmes. C’est avec Robin Renucci, qui n’est pas n’importe qui, et cela va se jouer à La Criée. Alors banco : j’y vais, je me lance.
Ensuite, j’ai lu la pièce et je me suis dit : « Waouh, c’est encore plus copieux que ce que j’imaginais. » Il a donc fallu commencer par l’apprentissage du texte. Je crois que je m’en suis occupé près d’un an avant la première représentation. J’avais des rendez-vous réguliers, au téléphone ou en « présentiel », comme on dit maintenant. Et mon fils me faisait réciter. Tous les jours, j’apprenais un peu plus la pièce. C’est parti comme cela, petit à petit, sans avoir encore trop d’idées arrêtées sur le personnage. Je me disais d’abord qu’il fallait réussir à mettre cette langue-là en bouche, et que ce n’était pas de la petite bière.
Pendant les répétitions, comment s’est construite la complicité au sein de la troupe ? Vous n’étiez pas entouré de proches ni de partenaires que vous connaissiez intimement, comme cela avait pu être le cas précédemment avec Juliette Cahon, François Deblock ou d’autres comédiens. Comment cette rencontre artistique et humaine s’est-elle passée ?
L’ambiance ? Très bien. On dit toujours ça, mais c’est vrai que Juliette Cahon et François De Block sont des partenaires absolument merveilleux, extrêmement inventifs. Juliette propose une Agnès à la fois coquine et affranchie. J’avais gardé le souvenir d’Isabelle Adjani et d’une Agnès d’une pureté absolue. Avec Juliette, le personnage apparaît autrement. On voit une jeune femme qui découvre son corps, qui entre dans l’adolescence et qui cherche à s’émanciper. C’est aussi cet aspect-là qui ressort fortement de son interprétation. Ce qui m’a frappé, c’est l’humour et la singularité qu’elle apporte au rôle. Personnellement, je ne les avais même pas perçus de cette manière à la lecture de la pièce. C’est donc d’abord une surprise très stimulante de jouer avec quelqu’un qui m’étonne, tout en ayant un véritable métier. J’ai l’impression qu’elle parle l’alexandrin avec une aisance absolue.
J’ai été surpris et j’ai découvert de nouveaux partenaires. Cela a donc été un vrai plaisir. Nous avons travaillé comme on le fait au théâtre : pas à pas, jour après jour, en trouvant progressivement des choses. On essaie, on s’amuse, on se dit que cela fonctionne ou, au contraire, que telle piste ne va pas. En tout cas, ce sont des gens talentueux, de bonne composition. C’était un gros travail, mais un travail très agréable.
Le personnage d’Arnolphe traverse des émotions très contrastées. Lorsque vous lui donnez chair sur scène, certains passages vous obligent-ils à sortir davantage de votre zone de confort ? Y a-t-il des moments du rôle qui vous ont semblé plus difficiles à aborder, ou dont vous gardez un souvenir particulier ?
J’ai l’impression que ce rôle est tellement immense que j’y découvre encore des choses. Il y a toujours des façons d’être, des sensations ou des sentiments à approfondir, sans oublier la nécessité de faire entendre tous les vers. C’est un personnage qui « traverse » en permanence de véritables montagnes russes. Il croit avoir réussi, pense avoir fait le bon choix, puis se rend compte qu’il a été floué. Il repart alors de plus belle, persuadé que, cette fois, cela va fonctionner, avant de retomber encore plus bas. À un moment peut-être, l’idée de l’amour finit par lui parvenir. Je ne sais pas s’il aime vraiment comme on devrait aimer, mais il se fait prendre à un projet fou, un projet qui, au fond, ne peut pas réussir.
J’ai l’impression que vous jouez avec une certaine jubilation — non feinte — contre l’image que le public peut avoir de vous : celle d’un homme sympathique, naturel, progressiste. Avec Arnolphe, vous incarnez au contraire un personnage masculiniste, paranoïaque et misogyne, d’autant plus frappant à l’heure de MeToo. Est-ce aussi ce contraste qui vous intéresse dans le rôle ? Ressentez-vous une forme de plaisir à accentuer ce trait, voire à provoquer légèrement le public, au point que certains soirs, dans la salle, des spectateurs vous prennent gentiment à partie ?
Oui, bien sûr. Je ne sais pas si cela a un rapport direct, mais cela me fait penser à cette formule de Simone Signoret : elle disait préférer jouer un personnage de droite dans un film de gauche plutôt qu’un personnage de gauche dans un film de droite. Moi, je prends beaucoup de plaisir à jouer ce personnage épouvantable, tout en essayant de lui donner une humanité. C’est toujours cela qui est intéressant : montrer un être traversé par des failles profondes, sans le juger au moment où on l’incarne. J’essaie simplement de lui donner corps, le mieux possible.
J’ai aussi l’impression que, d’une certaine manière, on me découvre toujours. J’ai pourtant fait des choses extrêmement diverses, dans les rôles que j’ai joués comme dans les formes que j’ai explorées. Mais peut-être que, dans les interviews, je donne une image plus bonhomme, plus familière, je ne sais pas.
Ce qui est justement amusant, avec le théâtre, c’est qu’il permet de se déplacer : on peut jouer des rôles que l’on n’aurait jamais imaginé interpréter et, malgré tout, trouver en soi les ressources nécessaires pour les incarner.
Êtes-vous sensible aux espaces dans lesquels vous jouez ? Vous avez déjà interprété Art, de Yasmina Reza, au théâtre Firmin Gémier. Lorsque vous passez d’un lieu à l’autre, certains espaces vous mettent-ils plus à l’aise que d’autres, ou vous adaptez-vous simplement aux conditions du plateau ?
Je crois que je m’adapte assez bien à des lieux très différents. C’est d’ailleurs le travail que nous faisons en ce moment : passer d’un espace à un autre et ajuster le jeu en conséquence. Nous avons joué quarante-cinq fois devant le château de Grignan, dans un cadre absolument majestueux, avec un plateau immense. Demain soir, nous serons au théâtre Montpensier, à Versailles, sur un petit plateau à l’italienne. Ce sont deux configurations très différentes, et il faut trouver comment habiter chacune d’elles.
Et ça ne modifie-t-il pas votre jeu de comédien ?
J’espère que non et je ne le crois pas. En revanche, je serai sans doute un peu moins essoufflé, puisque j’aurai moins besoin de courir sur scène (rire).
Lors de la première à Grignan, vous évoquiez une appréhension particulière face à l’ampleur du rôle. Vous avez expliqué ce qui vous inquiétait. Après les représentations de cet été, cette peur s’est-elle dissipée ? Avez-vous le sentiment d’avoir davantage apprivoisé le personnage ?
Ça va mieux, parce que je l’ai davantage dans les pattes, comme on dit. Le personnage est descendu en moi. Oui, j’avais des inquiétudes, surtout parce qu’Arnolphe a beaucoup de monologues. Pendant les répétitions, il m’est arrivé de commencer un monologue qui n’était pas le bon, mais celui que je devais dire deux actes plus tard. En représentation, cela aurait été très embêtant. Aujourd’hui, je crois que j’ai bien la pièce en tête, ainsi que sa structure. Je comprends mieux les différents états du personnage.
Je vais terminer par une question plus personnelle. Lorsque vous regardez aujourd’hui votre parcours, en éprouvez-vous de la satisfaction ? Je pense notamment à vos origines ouvrières, à votre père cheminot, à votre rapport à l’école — vous dites avoir été un élève rêveur — mais aussi au fait que vous ayez obtenu une maîtrise de lettres, puis intégré l’école de la rue Blanche. Vous avez déjà expliqué que ce choix de vous tourner vers une école de théâtre représentait, dans votre famille, un véritable bouleversement social et culturel. Avec le recul, que vous dites-vous aujourd’hui de ce chemin parcouru ?
Je me dis que j’ai fait ce que j’ai pu. J’aurais peut-être pu aller plus loin, ou faire moins bien. Mais il y a tout de même une vraie satisfaction : chaque fois que je m’engage dans un film, un téléfilm, une pièce de théâtre ou une chronique à la radio, c’est parce que j’ai envie d’y être. Je ne fais rien à contrecœur.
À chaque fois, c’est un plaisir, même lorsqu’il est difficile ou exigeant. Jouer Arnolphe, ce n’est pas rien; travailler certains textes de Michelle Vidal dans Baron Noir n’est pas simple non plus. Mais, profondément, cela m’intéresse. Rien ne me déplaît vraiment, rien ne me ferait honte ou ne me semblerait contraire à ce que j’ai envie de faire. Même lorsque je participe à des projets qui ne portent pas une exigence immense, je suis heureux d’y être au moment où je les fais.
Parvenez-vous à trouver des moments pour écrire vos chroniques, malgré le rythme de vos spectacles ?
Ah bah oui, il faut. C’est ma petite obligation. Il y a désormais une sorte de mécanisme qui s’est mis en place : quand une idée me vient, j’essaie de l’écrire rapidement. Samedi soir, par exemple, après une répétition l’après-midi, j’ai dîné avec un ami. Une idée de chronique m’est venue. Je suis rentré chez moi vers 23 h 30 et je l’ai écrite dans la foulée. Je pense que ce sera ma chronique de vendredi. Je l’ai relue le lendemain et j’y ai apporté quelques ajustements. Une fois qu’elle est écrite, je suis tranquille pour la semaine : j’ai l’esprit libre.
Vous êtes issu d’un parcours qui relève, d’une certaine manière, de la méritocratie républicaine. Pensez-vous qu’un tel itinéraire soit encore possible en France en 2026 ? Lorsque vous regardez l’état de l’Éducation nationale aujourd’hui, quel regard portez-vous sur cette capacité de l’école à ouvrir des chemins, comme elle a pu le faire pour vous ?
Oui. Je n’ai pas été un élève brillant, mais j’ai tout de même réussi à avancer. J’ai redoublé une seule fois, en quatrième. Mon fils l’a découvert récemment et cela l’a beaucoup amusé : il était presque fier de savoir que je n’avais pas toujours été si bon élève. Je n’étais donc pas excellent, mais j’avais le niveau suffisant pour passer dans la classe supérieure, année après année.
Même lorsque j’ai fait ma maîtrise de lettres, je ne crois pas que je me destinais à devenir un grand intellectuel du théâtre. Ce qui m’intéressait vraiment, c’était de comprendre les textes et les pièces par le plateau : les éprouver physiquement, les dire, les faire passer par le corps. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, mais, pour moi, la vraie difficulté est sans doute de trouver sa passion, puis de croire en elle et en ses rêves. Quelle que soit l’époque, quel que soit l’âge, il faut continuer à croire en ses rêves, même dans une société qui devient plus violente et plus difficile.

