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Sandrine Pilot Reliquet: les arts sur les cicatrices

La Gazette -. Qu’est-ce qui anime votre désir de populariser ce que l’art peut apporter aux thérapies?

Sandrine Pilot Reliquet-. C’est avant tout le désir de partager ce que la pratique artistique peut apporter. Écrire, composer, dessiner, photographier ou filmer permet de respirer, d’exprimer ce que l’on ressent et parfois de mieux traverser les difficultés. Depuis que j’accompagne, notamment en tant qu’art-thérapeute, des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer, j’observe combien la création peut contribuer à leur mieux-être : apaiser certaines tensions, soutenir l’estime de soi et l’autonomie, solliciter les capacités encore présentes et, surtout, recréer du lien. Même lorsque la mémoire vacille profondément, la capacité à ressentir, créer, s’émouvoir et entrer en relation peut demeurer étonnamment vivante.

Quelle est la notion la plus complexe que vous avez dû transmettre ?

Sans aucun doute le fait qu’une personne ne se résume jamais à ce qu’elle perd.
C’est particulièrement vrai dans mon travail auprès de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de leurs familles, avec lesquelles j’échange beaucoup. En m’appuyant notamment sur certains moments significatifs de nos séances que je filme avec leur accord, j’essaie de montrer que si la maladie ferme progressivement de nombreuses portes — souvenirs qui s’effacent, autonomie qui diminue, confiance en soi qui flanche —, d’autres peuvent encore s’ouvrir. Mon travail consiste précisément à déplacer le regard : ne pas seulement voir ce qui disparaît mais chercher ce qui demeure et accompagner par la création ce qui peut encore naître. En art-thérapie, ce qu’il y a de très particulier, c’est qu’il n’y a n’y a jamais de jugement esthétique. Le laid ou l’échec n’existent pas. Ce qui compte, c’est de pouvoir s’exprimer, retrouver une place qui ait du sens et se remettre en mouvement. Car quels que soient l’âge ou les fragilités, tant qu’il reste un désir, une envie, un projet, même minuscule, quelque chose demeure possible.

Quel public ciblez-vous ?

En tant qu’art-thérapeute, je ne cible aucun public en particulier. Mais mes autres métiers de biographe et de réalisatrice de films biographiques ont naturellement nourri l’attachement particulier que j’ai toujours eu pour les personnes en âge de se raconter. Mon goût profond pour la transmission et la préservation des souvenirs m’a ainsi conduite vers des personnes atteintes d’importants troubles de la mémoire. Me rendre à leur domicile alors qu’elles sont parfois profondément déprimées, les voir peu à peu retrouver le sourire puis, au fil des séances, finir par rire avec elles à gorge déployée, représente pour moi l’une des plus belles récompenses de ce métier.  J’accompagne aussi régulièrement des personnes traversant un deuil, des familles confrontées à des difficultés de communication, des adolescents, des personnes handicapées… Chaque fois, la création offre une autre manière de se dire, de se rencontrer et parfois aussi, de renouer.

Comment voyez-vous les grandes étapes nécessaires pour parvenir à un certain « épanouissement personnel » ?

Il est à mes yeux impossible de se sentir véritablement épanoui sans avoir trouvé sa juste place : celle où l’on peut être pleinement soi-même tout en se sentant bien parmi les autres. Le développement personnel commence donc par une meilleure connaissance de soi : comprendre ses besoins, ses émotions, ses fragilités et ses forces. Vient ensuite la possibilité de mieux s’accepter, de faire des choix plus justes et de donner davantage de sens à son existence. L’art-thérapie accompagne ce cheminement en offrant un espace d’expression libre, sans recherche de performance ni exigence esthétique. À travers les médias artistiques de son choix, chacun peut explorer ce qui l’habite et découvrir parfois des ressources ou des possibilités d’évolution insoupçonnées. L’art-thérapie permet aussi de réveiller une créativité que l’école, le travail ou les conventions ont parfois bridée. La retrouver peut provoquer un véritable renouveau. Créer, c’est aussi s’autoriser à inventer sa propre manière d’être au monde.

Avez-vous un rituel d’écriture ?

Pas vraiment. Ou plutôt si : mon rituel consiste précisément à ne pas en avoir. L’écriture a toujours fait partie de ma vie. J’écris partout, tout le temps. Une phrase surgit, je la note aussitôt. Ces fragments deviennent ensuite poèmes, chansons, scènes de roman, idées de dessins animés ou de films… Et comme je passe ma vie à fredonner, les mots me viennent parfois en musique. Je les enregistre alors sur mon téléphone, puis les retravaille, les arrange et les enregistre dans notre home studio avec mon mari, brillant guitariste. Ces chansons rendent souvent hommage au courage de proches confrontés à de rudes épreuves. « Maïmouna » raconte par exemple le parcours d’une amie qui a fui son pays pour protéger sa fille de l’excision qu’elle-même avait subie. Nous avons coécrit cette chanson sur les bases de ce qui avait commencé à se dessiner, au fil de séances d’art-thérapie. Interprétée en 2023 par la chanteuse scéenne Alice Dixit, elle a ensuite été largement relayée par plusieurs associations engagées contre cette pratique, ce qui a permis à Maïmouna de transformer son histoire en témoignage et de porter sa voix comme elle le souhaitait, bien au-delà de nos frontières.

Quels auteurs, œuvres ou personnages aimez-vous et voudriez-vous faire connaître ?

Difficile de faire un choix parmi les auteurs qui ne cessent de susciter mon admiration. Parce que je suis historienne de formation, que j’ai contribué pendant une dizaine d’années à recueillir les témoignages filmés d’anciens Résistants et que ce livre m’a été offert par un merveilleux prêtre dont j’ai écrit la biographie, je citerais d’abord Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran. À mes yeux, ce récit devrait être lu par tous les collégiens. Devenu aveugle à huit ans, Lusseyran n’en avait que dix-sept lorsqu’il fonda, en 1941, le mouvement de Résistance « Les Volontaires de la Liberté ». Arrêté en 1943 puis déporté à Buchenwald, il en revint vivant. Son histoire montre combien nos ressources intérieures, nos différences et notre capacité à préserver l’espérance peuvent devenir d’extraordinaires forces de résistance.

Parmi les auteurs contemporains qui me ravissent, il y a l’immense Éric-Emmanuel Schmitt, pour la musicalité de son écriture et son regard profondément bienveillant sur les êtres, Amélie Nothomb, pour son talent aussi ébouriffant que décalé et Gaël Faye dont je dévore systématiquement les ouvrages et les albums musicaux. Enfin, les témoignages d’Anne-Dauphine Julliand, Boris Cyrulnik et Olivier Goy m’ont beaucoup marquée. Tous racontent, à leur manière, cette faculté humaine qui décidément me fascine : découvrir, au cœur de l’épreuve, des forces que l’on ignorait posséder et, parfois, un nouvel élan de vie.

Où lisez-vous ? Que lisez-vous sur papier et en numérique ?

Pour les livres, je reste farouchement fidèle au papier. De mes années passées dans l’édition — chez Robert Laffont, Gallimard, puis comme attachée de presse des festivals Étonnants Voyageurs de Saint-Malo et de la BD d’Angoulême —, j’ai gardé un véritable culte du livre en tant qu’objet : son poids, sa couverture, son papier et la façon dont il vieillit, les pages que l’on corne et celles auxquelles on revient… J’aime lire confortablement installée dans un fauteuil plutôt qu’entre deux portes.

En revanche, je lis un peu partout la presse en ligne. Et d’une certaine manière, je « lis » aussi énormément de podcasts. Ce format me passionne. À une époque de profonds bouleversements, où nous avons plus que jamais besoin de préserver notre confiance en l’être humain et en l’avenir, je travaille justement à la création d’un podcast grand public, destiné en priorité aux jeunes générations. Il s’inspire de « l’esprit de la Résistance » : cette capacité à refuser la résignation, à rester debout dans l’épreuve et, surtout, à unir des êtres profondément différents autour d’un même idéal, pour faire de leurs différences et de leur solidarité une force d’action.

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