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Daniel Oppenheim et les traumas d’enfance

La Gazette : Daniel Oppenheim, vous avez publié de très nombreux articles dans des revues scientifiques spécialisées. En parallèle, vous écrivez en direction d’un large public. Qu’est-ce qui vous motive dans l’idée d’associer à votre expression professionnelle, une expression tournée vers le plus grand nombre ?

Daniel Oppenheim : Le domaine dans lequel j’ai exercé comme psychiatre et psychanalyste fut longtemps celui du cancer chez les enfants. Il y avait là matière à s’adresser à la fois à des professionnels et aux parents de ces enfants, mais aussi à tous ceux qui sont intéressés par la maladie grave en général et à celle d’un enfant en particulier. Dans un cas, j’emploie des mots techniques et j’ai le souci de la précision bibliographique. Pour l’autre, c’est plus transmettre l’expérience que peuvent vivre ces enfants. Le style n’est pas le même, le format n’est pas le même. Les livres sont peut-être relativement courts, parce que sinon les gens ne les liront pas, mais la rigueur est la même.

Est-ce que vous avez rencontré une difficulté particulière à transposer une expérience professionnelle, médicale, en un récit accessible à tous ?

Les deux thèmes principaux que j’ai travaillés, c’est la violence biologique, celle du cancer ou de la cécité, et la violence humaine, celle de la barbarie, des génocides, de la Shoah, etc. Ce sont des expériences qui d’un côté sont en dehors du quotidien des lecteurs, mais par un autre aspect, qui les renvoient à des expériences sensibles qu’ils ont connues. Une difficulté est d’éviter les analogies superficielles entre ces expériences exceptionnelles et ce qu’ont pu vivre les lecteurs dans leur vie quotidienne (« moi aussi j’ai souffert, j’ai eu mal ! ») tout en montrant que ces deux expériences partagent néanmoins quelques traits communs. Faute de quoi les lecteurs ne peuvent comprendre, ou restent spectateurs d’une expérience qui leur est tout à fait étrangère.

Entre les deux violences, celle de la barbarie et celle de la maladie, n’y a-t-il pas quelque chose qui s’impose à nous, dans notre corps de façon non verbale, animale, hors le langage ?

Il y a du langage dès qu’il y a expérience humaine. Celui qui est victime de la barbarie ou de la maladie grave l’éprouve dans son corps, mais aussi dans l’ensemble de ce qui le constitue, c’est-à-dire dans ses repères, ses façons de penser, ses points d’appui, ses expériences passées, etc. Mais il a besoin, pour y résister et en dépasser suffisamment le traumatisme de le transmettre dans son langage, pour lui-même et pour les autres.

S’il s’agit par exemple de la maladie, il a besoin de reformuler à sa manière les termes techniques des médecins, les références théoriques qui leur sont nécessaires pour bien le traiter.

Lorsque le médecin annonce la maladie de l’enfant aux parents, s’il emploie uniquement des termes techniques, l’enfant, comme eux, reste extérieur, il devient objet du traitement. Si le médecin est capable de parler aussi à l’enfant dans un langage qu’il peut comprendre et que les parents peuvent l’aider à comprendre, à ce moment-là, il y a un lien qui se fait entre le médecin et l’enfant et qui lui permet d’assumer la maladie et le traitement.

Quand il s’agit d’une violence humaine exercée sur un enfant ou un adulte, et qui est tellement différente de leur expérience habituelle ils ont besoin de la comprendre, c’est-à-dire de mettre en mots leurs questions pour qu’elle ne reste pas insensée, pour y résister : « pourquoi ils me font ça, qui ils sont, ce qu’ils me veulent, comment je peux réagir, quel rapport avec les expériences que j’ai eues, etc. ? » C’est le langage, (avec tous leurs autres points d’appui), qui permet que l’expérience traumatique puisse être assumée, supportée et dépassée.

Pour un tout petit qui ne parle pas ou qui aurait à sa disposition trop peu de mots, comment pourriez intervenir sur sa souffrance ?

Le bébé, le nouveau-né est dans un bain de langage, il est habité par les mots que les parents, la mère lui adressent. Aux mots seuls, s’ajoutent la musicalité de la voix, le ton, l’empathie. Tout cela met en relation ce qu’il perçoit des sensations de sa mère, et ce qu’il perçoit de ses propres sensations. C’est comme ça qu’il se construit. Si les mots de sa mère sont absents ou sont techniques et froids, l’enfant ne peut pas les intégrer dans son développement.

Si les mots de la mère sont sensibles et en rapport avec ce qu’elle éprouve de sa relation à lui, le bébé développe le rapport entre son expérience, sa relation à sa mère et le langage. On peut aider la mère à parler au bébé.

Vous présentez la littérature et votre pratique psychiatrique comme deux voies d’accès à des gouffres intérieurs. Que sont ces gouffres intérieurs ? Quelles sont les parts de langage et de non-langage ?

Les gouffres intérieurs, qu’ils viennent de l’extérieur et s’inscrivent dans le psychique ou qu’ils viennent de l’intérieur, désignent des expériences excessives pour lesquelles il n’y a pas de mots disponibles pour les formuler. C’est l’enjeu de la littérature, mais aussi du travail des psychanalystes de s’attaquer à ce vide. Beckett, Kafka, Faulkner et bien d’autres, mettent des mots sur ces expériences que tout le monde, plus ou moins, a perçues, a éprouvées, mais pour lesquelles il n’y a pas eu de mots qui ont été disponibles, des mots dans leur ampleur, c’est-à-dire pas simplement des mots objectivants, mais des mots qui entrent en résonance avec bien d’autres expériences vécues.

Si la parole est une approximation de ce qui peut être ressenti, comment qualifier l’écart entre l’émotion première et le langage qui en rend compte ?

La bonne parole, c’est-à-dire la parole juste, en relation autant à celui avec lequel on parle qu’à nous-mêmes, est un gain par rapport à une parole, disons, banale, commune, avec des mots tout faits, des expressions toutes faites, dans l’air du temps. Elle l’est aussi, malgré son tâtonnement, par rapport à l’idéal d’une transmission parfaite, qui d’ailleurs n’existe pas.

Chez Beckett, il est beaucoup question de la mort, de la disparition, d’une espèce de solitude intrinsèque, indépassable. Et quel rapport faites-vous entre ça et ce que vous avez envie de dire sur ces enfants malades ?

Je lis Beckett pour le plaisir de la lecture. Mais je pense qu’il part de l’expérience qu’il a éprouvée tout petit, le sentiment d’être rejeté par sa mère. Il montre dans ses œuvres les traces ou les séquelles de cette expérience originaire. Or, tous les bébés, à un moment ou à un autre, ont eu le sentiment, même très fugacement, qu’ils pouvaient être rejetés par leur mère. Mais certains l’ont vraiment été. Et Beckett a eu le courage de descendre tout au fond de lui-même pour retrouver cette expérience, pour la mettre en mots, d’abord pour lui-même, avec l’idée de guérison par l’écriture, mais aussi pour tout le monde. Concernant En attendant Godot, de multiples interprétations ont été faites tant le texte est riche, mais celle que j’ai choisie, c’est l’attente d’un signe affectif de sa mère, pour contrebalancer cette présence d’elle qu’il perçoit très lointaine, voire « absente ». Les deux personnages, comme Beckett, attendent que Godot-la mère revienne et qu’ils puissent se dire : « Maman est revenue et m’a repris dans ses bras, m’a parlé gentiment ». Enfermés dans cette attente, ils ne peuvent sortir de ce lieu, parce qu’ils se disent « si je m’éloigne, il n’y aurait plus aucune chance de la retrouver ». Ils doivent y demeurer, quoi qu’il arrive, dans une histoire sans fin.

Qu’est-ce qui vous fait penser que Godot est la mère  ?

Cette attente de la tendresse maternelle est présente dans toute l’œuvre de Beckett, pas seulement dans cette pièce. Elle l’est aussi dans sa biographie.

Est-ce à dire que votre lecture d’une œuvre s’instruit de la biographie de l’auteur ?

La biographie est un point d’appui solide, mais ce qui prime est l’œuvre elle-même. Chaque livre est dans la continuité, évidente, discrète ou masquée, des autres livres. Dans le travail des psychanalystes, c’est pareil. La biographie des patients peut aider, mais l’essentiel est beaucoup plus dans le discours entendu lors des séances, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes.

Proust, comme Beckett, partent d’une expérience considérée traumatique d’origine. Beckett, c’était le rapport à la mère. Kafka, c’était le rapport au père. Faulkner, c’est le rapport à sa mère et à son père. Dans Tandis que j’agonise, c’est l’enterrement particulièrement lourd et difficile de la mère, qui le montre. Mais chez Faulkner il y a aussi la question de la généalogie et de la transmission, particulièrement présente dans Absalom, Absalom : qu’est-ce qui m’a été transmis et qu’est-ce que j’ai pu réussir ou échouer à transmettre ? Ce thème est aussi présent dans les livres de Beckett, dans le refus d’avoir un enfant, de ne pas se reconnaître dans l’enfant qu’on a, qu’on a eu.

Dans votre démarche grand public, avez-vous une volonté d’engagement dans les débats nationaux, autour de la relation aux enfants par exemple ?

Je n’ai pas une grande appétence pour le médiatique. Il m’est arrivé de participer à des émissions de radio, de télévision, en grand public, etc. J’en ai été très content, mais je ne cherche pas les occasions. Comme d’autres psychanalystes, je défends l’idée que l’enfant, même très petit, comprend énormément de choses. Il faut en tenir compte et s’adresser à lui d’une façon compréhensible par lui, pas seulement avec des mots précis, mais aussi avec une relation de proximité et d’empathie.

L’enfant peut traverser beaucoup de situations difficiles qui peuvent laisser des traces jusqu’à un âge très avancé. Beckett l’a montré dans toute son œuvre. Croire que, s’il est petit, il ne comprend pas la difficulté, qu’on lui expliquera plus tard, que le temps passera et le guérira, est une erreur. C’est dès le moment présent qu’il faut comprendre ses réactions, ses questions, exprimées à sa manière, et lui parler.

Un autre thème auquel je tiens est l’inscription généalogique. L’enfant est bien sûr en relation avec son père et sa mère, et ses frères et sœurs s’il en a. Mais il s’inscrit dans une continuité. Celle des grands-parents, et parfois bien avant les grands-parents. Il s’inscrit aussi dans un devenir. Donc, pas qu’au présent.

Le Festival du livre de Sceaux auquel vous allez participer fait le pari du livre sous toutes ses formes. Néanmoins des différences majeures existent entre la lecture sur papier ou en numérique. Qu’en est-il chez vous ?

J’utilise les deux et pour l’écriture et pour la lecture. Les premiers mots, les premières idées, peuvent être notés sur du papier (il est disponible à tout moment, y compris dans le métro) ou sur ordinateur. Pour la lecture, j’ai quand même une préférence pour le papier, il a un aspect tactile qui n’est pas dans le numérique. Ce ne sont pas les mêmes gestes de lecture et d’écriture.

Vous dites que vos enfants sont pour beaucoup dans votre installation à Sceaux. En quoi ?

Oui, il y a 40 ans, nous habitions à Paris et Paris n’est pas une ville pour les enfants. Le cadre est ici extrêmement agréable : la maison, le jardin, les voisins, dont on se sent proches par beaucoup d’aspects. Et puis, la venue des petits-enfants dans la maison, dans le jardin, dans la chambre de leurs parents, les jeux, les livres des parents, le jardin où leurs parents jouaient et dormaient parfois. C’est un lieu lieu paisible et intellectuellement stimulant [où] j’inventais des histoires, pour mes enfants d’abord, pour mes petits-enfants ensuite. Ces histoires parlaient à l’imaginaire et au désir de savoir de leur âge, mais elles étaient inévitablement infiltrées par les questions difficiles et dures sur lesquelles j’ai travaillé, comme c’est d’ailleurs le cas depuis toujours de tous les contes pour enfants..

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