Laure Balbuzard, après un très court trajet puisqu’elle est riveraine, s’est posée rue Oger au moment d’une fête. Elle a confié à la Gazette des impressions saisies sur le vif.
16h,05 septembre 2026, Bourg-la-Reine. Ce n’est pas que la rue soit privatisée, c’est qu’on ne peut plus la traverser. Circulation interdite pour la soirée. Les voitures n’auront qu’à bien se tenir. La rue revient à ses habitants, sortant timidement de chez eux, pour disposer chaises et tables sur la chaussée. Les plats sont installés, les bouteilles ouvertes…
Quelques jours avant, nous avons reçu un flyer coloré nous conviant à la fête des voisins de notre rue. Un petit tract illustré par l’intelligence artificielle pour nous pousser à rencontrer des gens bien réels. Une association a été créée pour lancer l’initiative : c’est dire que se retrouver sous prétexte qu’on partage la même chaussée est inhabituel. Une première en 15 ans, souffle une ancienne au maire de Bourg-la-Reine qui a fait le déplacement.
Ce soir, l’air est doux, comme si la canicule nous avait enfin accordé un peu de répit. De petits chapiteaux blancs ont été dressés au milieu de la rue et l’on demande aux autres : « quel numéro êtes-vous ? ».
30 numéros pour une rue, on dirait un effectif scolaire. Multiplié par le nombre de maisons partagées, de petits immeubles, d’habitants d’un même foyer, on compte une multitude de nouveaux visages.
« On ne se connaît plus » : je crois que ce serait faux de le dire. En réalité, on ne se connaît pas, on ne s’est jamais connus. Même les anciens, ceux qui habitent ici depuis plus de 30 ans, ne semblent avoir gardé qu’un œil discret sur le voisinage, sans chercher de liens particuliers. Voisins par coïncidence, vies juxtaposées à peine croisées. Les années aident un peu à identifier certains visages, sans plus.
Il n’y a pas de mal à cela. J’aime bien l’anonymat des villes. Je me souviens de la joie et la liberté que j’ai ressenties à l’étranger, quand je sortais de chez moi, avec la certitude de ne rencontrer que des visages inconnus. Joie secrète des introvertis, peut-être, plaisir aussi de se sentir petit dans un monde immense. Changer d’échelle.
Certes, connaître ses voisins laisse moins de place à l’imaginaire : ces maisons, ces lumières qui éclairent un peu la rue en hiver ne sont plus anonymes, elles deviendront rassurantes. Car se connaître nous recentre, nous aide à prendre racine. On embrasse l’histoire d’une commune par les dires des ainés « ah oui, il n’y avait pas du tout de cafés en ville, à l’époque ! ». Et privilège de jeunesse, peut-être, on nous invite à une prochaine, à passer pour un thé.
Dans notre rue, je ne regarderai plus uniquement les saisons en m’émerveillant des couleurs, des odeurs, à repérer les trompettes de Virginie ou le pin. Je regarderai, qui sait, un peu plus ses habitants, pour un salut discret, bienveillant, en rentrant, pour me dire qu’on aura plaisir l’année prochaine à se retrouver autour d’un repas et de discussions partagées.
Et Laure Balbuzard de confier, pour conclure, un message aquilin.
« Rien ne vous rend plus tolérant au bruit d’une soirée chez vos voisins que d’y être invité. » (Franklin P. Jones)

