Comment passer de l’archéologie au monde du droit puis du droit à la céramique ? L’itinéraire de Juliette Papiernik montre jusqu’où peut mener un chemin partant de Sceaux, où elle vit depuis son enfance. L’étudiante passionnée par l’exhumation des vestiges s’est épanouie dans les grands espaces des règles juridiques pour revenir à la terre cuite dans son atelier au fond du jardin.
La cause des traces
Elle habite tout près des rails de la ligne B, mais on n’entend pas les trains. Elle y passe ses journées qui commencent tôt. Les passions n’ont pas d’heure.
Elle expérimente, elle fabrique. Inspirations ou bruits de fond venus de France Culture à moins que ne ce soit de France Musique. Ces derniers mois, elle a créé des maisons vides, des morceaux de lieux, « des petits mondes », deux murs, un sol, un escalier ou une table, de petits formats au bout d’une tige métallique qui leur donne une certaine apesanteur, une microgravité. Et ces maisons de poupées ont l’air de voleter. Elle les avait exposées à Sceaux en mars dernier.

Depuis, ses petits mondes se sont « globisés ». Elle a arrondi des plaques, formé puis assemblé des demi-lunes et sur la boule ainsi créée, c’est une maison abandonnée ou un jardin envahi de ronces. Il y a sur ces sphères (aplanies sur un pôle pour les rendre stables) une sorte de nature ensevelie qui repousse.
Elle fait le lien avec l’archéologie à cause des traces qu’elle imagine travailler. Elle aime les traces. Celles qui sont déposées ou enfouies dans les formes et qui rappellent les mains qui les firent. Elle est fascinée par les marques laissées sur les choses.
La directrice éditoriale
Juliette Papiernik vient de quitter un poste de direction chez LexisNexis, premier éditeur juridique en France. Quoi de plus rationnel que de diriger des opérations éditoriales, c’est-à-dire de piloter toutes les activités depuis la création de contenus juridiques jusqu’à leur fabrication et leur publication.
Pendant des lustres, elle est dans une pléthore de livres de droit sous toutes ses déclinaisons, d’essais, de guides, de manuels, de codes, de précis, de traités, d’encyclopédies et de revues. Elle encadre une équipe éditoriale qui met à jour jurisprudences et législations dont on sait qu’elles sont nombreuses (elles donnent à leur manière une première idée de l’infini).
Elle encadre aussi le secrétariat d’édition, dont les membres relisent, mettent en forme les textes et vérifient la pertinence des liens entre les différents contenus. Mais également la direction de la production « en charge de la gestion des flux de contenus et de la fabrication matérielle des ouvrages par les imprimeurs ». Ajoutons, cerise sur le gâteau, le pilotage de la bagatelle de 10.000 contrats rédigés par an pour des auteurs rétribués ou non.
Juliette Papiernik a donc choisi de quitter l’entreprise pour se consacrer à la céramique à laquelle elle se forme depuis des années.
Détours et retour aux racines
Quel rapport entre droit et céramique ? C’est ici que surgit le contingent, l’indéterminé. Remontons à l’adolescence de Juliette Papiernik.
Ses parents, médecins à la ville et collectionneurs à la maison, lui transmettent le goût de la peinture et de la sculpture. Enfant, visiter des expositions est habituel, attendu et apprécié. Sa grand-mère maternelle pastellisait sans faiblir. Elle fréquenta la Grande Chaumière, une académie d’art qui fut un foyer ardent de la vie artistique parisienne au XXᵉ siècle. « Enfant, je dessinais toujours. J’ai toujours eu une pratique artistique. »

Elle voulait alors devenir archéologue. Après un bac littéraire, philo et dessin, à Marie-Curie, elle suit des études d’histoire de l’art et d’archéologie à la Sorbonne. Elle passe une maîtrise, et fouille pendant ses mois de congés sur des chantiers en France et à l’étranger. Elle apprend les trésors des villes englouties, les restes de poterie, les poussières d’un passé à recomposer. Elle comprend aussi que les postes d’archéologue au CNRS sont rares et que, « pour gagner [sa] vie plus certainement, il lui faudra bien penser à une autre voie. »
Elle pense alors à devenir commissaire-priseur. Analogie transparente, glissement de terrain prévisible, elle continue dans la vieille chose, dans l’exhumation et le prélèvement. Or, le cursus, sorte de loi fondamentale de la discipline, impose un diplôme en droit. On comprend. Apprécier, s’assurer de la véracité et de la propriété, vendre, demandent de connaître le droit de l’art : droit de la propriété littéraire et artistique, droit des artistes, prévention des trafics et faux, garantie du mouvement des œuvres…. C’est toujours le cas.
Allons pour le droit, mais voilà que la chose lui plaît. Elle continue, réussit, passe le Barreau de Paris et rejoint le cabinet de Jean Veil. Parmi les très prestigieux clients du non moins prestigieux cabinet d’avocats, des maisons de couture, des parfumeurs. Elle suit notamment « des dossiers en droit d’auteur, droit des dessins et modèles et droits des marques » ce qui constitue, au regard de ses passions initiales, une récupération impeccable (une excellente réception, disent les gymnastes), un retour au sol avec les deux pieds bien fixes.
Elle y est heureuse et s’épanouit. Mais le métier est épuisant. A 19h, c’est encore le début d’après-midi. Au second enfant, il faut faire un choix. C’est alors qu’elle trouve chez Dalloz, la maison d’édition juridique, un poste plus prévisible. Après quelques années, elle est repérée par un « chasseur de têtes » (expression abominable), qui oriente pour presque trente ans sa carrière chez un concurrent, Lexis Nexis.
Pendant ce temps
L’édition l’accapare, mais elle n’est pas son tout. Voilà dix ans, Juliette Papiernik rencontre un potier dans un village de Normandie où sa famille a une maison. Le courant passe. Elle apprend auprès de lui à tourner. C’est pendant les vacances. Elle adore et de retour à Sceaux, elle trouve une céramiste auprès de qui se former, puis d’autres puis d’autres encore. A Montreuil, elle suit des cours à l’Atelier chemins de la céramique.

Ce sont des années d’apprentissage. Et voilà que le covid « cloître » tout un chacun. Le télétravail forcé dégage du temps (de transport). Elle achète, terre, tour, four. Une crouteuse aussi, un outil pour réaliser des plaques de terre uniformes.
Elle se lance et passe à la pratique personnelle, à la création de sculptures et de céramiques utilitaires. Elle se confronte à la complexité particulière du tournage de porcelaine. Mais elle préfère le modelage et ce qu’il permet de créativité. L’assemblage des éléments, l’émaillage, les cuissons. Et les surprises, quand elle ouvre le four, devant des résultats parfois inattendus.
Sa première exposition se tient, il y a 5 ans, à Saint-Céneri-le-Gérei, un village de 110 personnes situé dans l’Orne, près d’Alençon. La Normandie est une source. A écouter Juliette Papiernik, le lieu est un bain de jouvence, d’échanges d’inspirations et de techniques avec des plasticiens qui y vivent ou y passent et « exposent depuis le XIXe siècle ». Exposer et se former ne sont pas contradictoires, ils se complètent, ils se nécessitent, ils se demandent. Apprendre pour créer de nouvelles formes. Montrer pour se nourrir des retours. Boucle cybernétique. Action, réaction.
Le papier, même en feu, conserve la texture
Expérimenter avec des tessons d’essai, de petits morceaux de terre formés sur plaque ou à la main. Eprouver l’élasticité et la translucidité qu’elle aime dans la porcelaine. Le blanc qu’elle préfère porte mieux à ses yeux les qualités de cette terre précieuse. Elle montre des photophores laiteux. Effectivement, ils créent des atmosphères.
Elle est assez contente des derniers essais de mélanges de porcelaine et de papier qui, pour une même résistance, sont deux fois plus légers que la seule porcelaine. Ces temps-ci, elle travaille sur les nuages, les creux, la suspension. Le papier brûle à la cuisson tout en contribuant à la structure. Cela fait partie de ces mystères qu’elle aime pénétrer. Elle se promène alors dans des sortes d’arcanes techniques, chimiques qui évoquent le méandre intérieur qui lie, chez elle, la céramique et l’archéologie. Ses éprouvettes de glaise et ses essais de cuisson recréent à leur façon des réapparitions. Juliette Papiernik porte en elle l’esprit de la fouille, la fascination du vestige. L’impression qui prévaut est que, dans son labo, l’humain est dans la main et dans ce qu’elle dépose.
Pour en savoir plus
Site Instagram de Juliette Papiernik
Adresse de messagerie : juliette.papiernik@orange.fr

