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Noms de lieux : un aperçu sur les travaux de l’ONU (1/2)

Nous avons à Sceaux une compétence assez rare pour être exposée avec la conviction qu’elle intéressera dans et hors les murs. Pierre Jaillard représente la France au sein du groupe d’experts en toponymie des Nations Unies. Nous l’avons interviewé en avril sur un sujet tout à fait différent, la revue d’histoire qu’il anime. Cette fois-ci, il nous parle de noms, de toponymie, des enjeux symboliques et politiques qu’ils peuvent représenter. Le sujet peut sembler abstrait. Qu’y a-t-il tant à dire sur les noms géographiques que l’ONU puisse se sentir concernée et créer en son sein un groupe d’experts sur le sujet ? C’est ce que nous avons cherché à comprendre.

Le Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques (GENUNG) [1] existe depuis plus de 60 ans. Il est depuis quatre ans directement rattaché au département des Statistiques de l’ECOSOC, qui est le Conseil économique et social de l’ONU[2]. Le groupe est ainsi devenu une entité à part entière de l’ONU. « Ses décisions valent certainement moins que celles du Conseil de sécurité (dit sur le ton de la plaisanterie), mais ça reste quand même du droit. »

Des symboles forts

Avant d’en venir au travail de ces experts, rappelons que les noms de lieux ont une histoire en ce qu’ils nous disent comment on se représentait un paysage et ses habitants au moment où ils ont été créés. Par exemple, le seul nom de Groenland montre qu’il n’a pas toujours été blanc[3]. Mais on a d’autres situations. Les rochers du Liancourt, quelques kilomètres carrés entre le Japon et la Corée, étaient considérés comme japonais jusqu’à la guerre de Corée avant d’être pris par l’armée coréenne. Ils s’appellent Dokdo en coréen ou Takeshima en japonais, et le nom français (en référence au bateau qui découvrit l’archipel en 1849) permet un prudent retrait par rapport au conflit.

Un nom de lieu porte une empreinte, mais il peut aussi renvoyer à un avenir. Avec Tchernobyl, peu importe aujourd’hui la signification originelle du nom (« absinthe » en ukrainien), ce que nous retenons, dit Pierre Jaillard, est que le lieu est celui de l’accident nucléaire et qu’il va y rester attaché longtemps, peut-être très longtemps. De même que la Bérézina reste 200 ans plus tard un témoignage de l’ubris napoléonienne, Tchernobyl semble témoigner de la dramatique gestion des installations nucléaires en URSS et peut-être, au-delà, du fonctionnement global du système soviétique.

Pour dénommer les lieux étrangers, les Français, peut-être plus que d’autres peuples en raison de leurs perspectives universelles, utilisent souvent des exonymes, c’est-à-dire des noms qui ne sont pas utilisés dans le pays concerné : Londres n’est pas un nom anglais, pas plus que Pékin n’est un nom chinois. Ces exonymes peuvent être exogènes, formés à partir des noms d’origine par traduction (États-Unis traduit United States), ou par approximation vocale (Pékin est proche de *Pei-king[4]. Ils peuvent être endogènes : l’Allemagne est un bon exemple ; il n’a rien à voir avec Deutschland.

Ces quelques rappels ne sont pas uniquement des considérations intellectuelles. Choisir entre un nom d’origine et un nom exprimant un nouvel état (issu d’une occupation ou d’un changement d’orientation politique), c’est encourager ou dénoncer une situation, c’est se positionner dans un jeu « d’amis ou d’ennemis ».

Recommandations

Mais à quoi se consacrent donc les experts ? D’une part ils formulent des recommandations auprès du Conseil économique et social de l’ONU pour lui suggérer de prendre une décision en un certain sens ; ils publient d’autre part des décisions qui concernent les travaux du groupe conformes au mandat que lui a déjà donné ce Conseil.

Lors de la session de mai, la première des recommandations fut d’approuver le plan stratégique qui porte sur les sujets à traiter sur la période 2021-2029. Le point important ici est que 2029 précède juste 2030, jalon important pour le développement durable dans lequel l’ONU inclut la toponymie. On est dans une logique de globalité bien plus large que le seul environnement physique. La diversité culturelle est considérée comme un réservoir d’échange d’idées entre les pays et doit être conservée à ce titre pragmatique en plus des raisons politiques générales. Le point de vue est intéressant, car il inscrit clairement les questions toponymiques dans les débats « mainstream ».

La deuxième recommandation visait, plus concrètement, à explorer ce que la préservation de l’environnement peut attendre de la toponymie. Voici des exemples donnés pour situer les choses : suivre les noms de lieux où figure une référence aux hêtres sous toutes leurs formes linguistiques (fage, fou…) permet de saisir une histoire des forêts et plus généralement de la végétation. Au Canada, suivre les références au wapiti permet de cartographier, précise Pierre Jaillard, non seulement l’aire de répartition de cet animal au moment où ces noms de sont formés, mais plus encore la zone de transition entre les différents territoires où la toponymie n’a pas eu de raison d’y faire référence, d’un côté parce que l’animal en était absent, et de l’autre parce qu’il y était trop répandu pour que la toponymie fixe le souvenir de l’avoir observé.

On pressent, à travers ces exemples, ce que les noms portent d’histoire, ce que leurs continuités portent de géographie. On comprend aussi ce que les études toponymiques supposent d’analyses fines des territoires et en quoi elles peuvent aider à concevoir des valorisations qu’on qualifie couramment de « responsables » pour dire « réfléchies ».

Ces recommandations semblent jouer un rôle d’aiguillon. Elles initient des thèmes de travail, elles campent des débats, dont il faut bien considérer qu’ils sont au niveau mondial et que c’est un succès en soi de pouvoir y associer des personnalités aux cultures totalement différentes.

Dans la deuxième partie de cet article seront présentées les décisions, cet autre volet de l’action du groupe, ainsi que les tensions qui agissent sur certains choix. On y comprendra combien nommer les choses est une « difficile liberté ». L’avertissement de Camus prend dans ce travail de l’ONU une étrange résonance.

A très vite.


[1] Le site étant rédigé en anglais, voici la traduction du nom du groupe : UNGEGN, United Nations Group of Experts on Geographical Names
[2] Remarquons qu’en France, l’INSEE est également responsable de certains noms de lieux
[3] Groenland, étymologiquement, signifie « pays vert ».
[4] Beijing, signale Pierre Jaillard, n’est qu’une romanisation du nom chinois, selon un système bâti en utilisant le fait que le son B est absent du chinois, et qui reflète par conséquent très mal sa prononciation dans le système graphique du français. Mieux vaut donc une « écriture à la française » pour faire entendre le nom chinois (l’astérisque initial signale qu’il ne s’agit pas d’une forme écrite attestée).

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