FESTIVAL DU LIVRE DE SCEAUX 28-29/11 Pour son premier livre, Christian Lancrenon s’est lancé dans une investigation à la fois familiale et historienne. L’alliance, Suez 1956, 70 ans de silence d’État, aux Éditions Dacres, part à la poursuite d’un père « disparu » pendant l’intervention militaire française, suite à la nationalisation du canal de Suez par le colonel Nasser. Le maire adjoint de Sceaux en charge du Devoir de mémoire et correspondant Défense poursuit ici un travail mémoriel où se mélangent trauma d’enfance et recherche de la vérité.
Maurice Zytnicki-. D’où vient votre désir d’écrire une biographie ?
Christian Lancrenon-. C’est une biographie bien particulière, celle de mon père, pilote dans l’aéronautique navale. Le 3 novembre 1956, il commande une flottille et part en mission au-dessus de l’aérodrome militaire d’Almaza, au nord-est du Caire. Il n’en reviendra pas. Son avion s’est comme volatilisé. On sait juste qu’il a été pris vivant. Qu’est-il devenu ? Toute mon histoire familiale est liée à sa disparition. En 1958, il est déclaré Mort pour la France. Le mot disparition est clé, car nous (ma famille) recherchons toujours la vérité sur ce qui s’est passé. Le deuil n’a jamais été vraiment fait pour ma mère comme pour mon frère, mes deux sœurs et moi-même.
J’ai voulu faire savoir cette histoire que l’on a du mal à croire vu le mystère qui l’entoure 70 ans plus tard. Cela n’est pas normal. Pour connaître la vérité, j’ai commencé à écrire il y a une bonne dizaine d’années. Souvent tôt le matin… Les nuits sont courtes ! Le premier manuscrit date de 2021. Après l’avoir fait lire, je l’ai restructuré, élagué et complété. L’IA m’a aidé à trier les nombreuses archives et à garder l’essentiel. J’ai écrit ce livre pour les enfants – et les parents – qui vivent la même chose : la disparition d’un membre de leur famille. Et aussi pour que l’armée prenne conscience qu’il n’y a rien de pire que la disparition. Ne pas savoir est ce qu’il y a de plus terrible dans une vie.
Quels épisodes de la vie de votre père vous ont le plus marqué en l’écrivant ?
Ce que j’ai trouvé, écrit de sa main, dans ses agendas. Certains passages sont poignants. Notamment quand il est fait prisonnier pendant 83 jours à Jaca, en Espagne, où il « fête » l’anniversaire de ses 20 ans. Début 1943, pour fuir le STO, il avait réussi à passer en Espagne avec l’un de ses frères, avant d’être incarcéré comme clandestin. À sa sortie de prison, il a rejoint les Forces françaises libres à Casablanca pour entrer à l’École navale où il apprit à piloter et à aponter. En 1951, il a suivi une formation avec l’US Navy à Corpus Christi, au Texas et à Pensacola, en Floride. J’ai retrouvé dans ses carnets l’amour qu’il avait pour sa famille, sa foi, et l’engagement qu’il avait pour la France. Son frère aîné, mort pour la France au tout début de la Seconde guerre mondiale, était pour lui un exemple.
L’épisode qui me hante le plus est son décollage le 3 novembre 1956 du porte-avions Arromanches, alors sous le commandement de Jean Philippon. Mon père pilotait alors un Corsair. Il remplaçait un officier dont l’avion n’avait pas démarré. Nous savons qu’il est descendu en piqué sur l’aérodrome militaire d’Almaza et qu’aucun avion ne s’est crashé. Nous savons aussi qu’il a été pris vivant. Que lui ont-ils fait ? Quand est-il mort ? Qu’ont-ils fait de son corps ? Nous n’en savons rien. Mon livre est celui d’un besoin de vérité.
Qu’est-ce que la vérité pour vous ?
Ce que j’ai encore récemment dit à l’une de mes filles à propos du besoin de discernement : « Il y a trois vérités : la tienne, la mienne… et la vérité. » La mienne est que l’armée n’a pas lancé d’opérations de recherche et de récupération, comme cela se faisait pourtant déjà à l’époque. Ensuite, la France ne s’est pas battue pour récupérer son corps. Les Anglais, à l’époque, l’ont fait pour l’un des leurs. Enfin, rien n’a été fait pour obtenir la vérité auprès des Égyptiens ; pas même aujourd’hui. Est-ce normal ? Qui ne rechercherait pas la vérité sur ce qu’est devenu son père ?
Plus personnellement, mon livre est une vérité gagnée sur les histoires que je m’inventais, enfant. Qui peut croire à une disparition ? Au lieu d’une fierté, une sorte de honte m’a longtemps habitée. Puisqu’il n’était pas mort mais porté disparu… « Comment ça, disparu ? » ai-je maintes fois entendu.
Quels auteurs, quelles œuvres voudriez-vous faire connaître ?
Condorcet. Il faut découvrir ou redécouvrir Condorcet ! Il m’a d’ailleurs amené à écrire sur mon père. J’ai trouvé des similitudes avec ma propre histoire. Pupille de la Nation comme moi à l’âge d’un mois ; il est sans doute mort en prison des suites de ses blessures ; son corps ne sera jamais retrouvé, comme mon père. Je commence mon livre sur lui et j’évoque sa correspondance avec Benjmain Franklin. Voltaire est également mon « chouchou », comme bien d’autres philosophes des Lumières. J’écris sur eux depuis une quinzaine d’années. Rousseau et Voltaire m’ont beaucoup apporté, notamment en ce qui concerne les aspects religieux, que j’aborde à la fin de mon livre avec les notions de vérité. Et de doute. De ce point de vue, le vicaire savoyard, dont Rousseau raconte la profession de foi dans Émile ou de l’éducation, est pour moi une référence absolue. Un moment de ma vie, de questionnement sur la foi catholique dans laquelle j’ai été élevé, celle de mon père. Il était animé d’une foi intense. Je me demandais, enfant : « Pourquoi, est-il mort ? Pourquoi Dieu l’a-t-il rappelé à lui dans ses 33 ans ? » Son absence, sans deuil, sans cercueil ni tombe, avait laissé chez moi, dans ma famille, un vide immense parce qu’inexpliqué. En plus d’un sentiment de solitude que je ressens toujours, j’y vois une injustice infinie. Je me disais et me dis encore : « Et Dieu dans tout ça ? Pourquoi ? »
Avez-vous un rituel de lecture ?
Je voyage assez souvent et en profite pour lire des livres sur papier, et des journaux et magazines sur mon Smartphone. Également le soir avant de m’endormir. Mon livre actuel : Pourquoi les intellectuels se trompent de Samuel Fitoussi. Je compte lire dans la foulée, La Révolution française de Jean-Christian Petitfifs. Certains épisodes de la Révolution française me bouleversent. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’il fallait en passer par là. La violence n’est jamais la solution.
Je me plonge aussi de temps en temps dans les écrits qu’a laissés mon grand-père paternel. Ses BF (bulletins familiaux hebdomadaires) qu’il adressait à ses neuf enfants ont animé sa vie pendant des décennies. La mort de son fils aîné en décembre 1939, pilote dans l’Armée de l’air, puis celle de mon père en novembre 1956, l’avaient dévasté. Sans doute s’est-il réfugié dans l’écriture avec le besoin de savoir et de faire savoir, comme je le fais aujourd’hui par l’intermédiaire de ce livre.


