FESTIVAL DU LIVE DE SCEAUX 28-29/11 Docteur en philosophie politique (Sciences Po), chercheur associé au laboratoire GSRL (EPHE-CNRS), Eric Vinson est un enseignant, formateur, consultant français spécialisé sur le religieux, le spirituel et la laïcité. Directeur pédagogique de l’IEB (Institut d’Etudes Bouddhiques), il a notamment été responsable d’« Emouna, l’Amphi des religions », le programme de formation interreligieuse et laïque de Sciences Po. Son dernier livre (en co-édition : Le spirituel, un concept opératoire en sciences humaines et sociales (Presses Universitaires de Louvain-PUL).
La Gazette : D’où vient ce désir de vous emparer de questions en rapport avec la spiritualité?
Eric Vinson Ma mère était une Lozérienne catholique et mon père, un Réunionnais devenu bouddhiste, tous deux férus de spiritualités, mythes, philosophie, religions, avec une grande exigence d’authenticité et de qualité, notamment intellectuelle, mais aussi avec beaucoup de bon sens, d’esprit critique. Grâce à eux, j’ai pu très tôt développer mon discernement et surtout rencontrer des témoins crédibles de ces grandes traditions ; soit découvrir leur « meilleur », sans ignorer leur « pire », qui existe aussi, hélas, mais dont j’ai été par chance protégé. Familier de ce « spirituel » – de cette « sagesse » inséparable de l’éthique, dans une approche interculturelle – j’ai été étonné de voir, avec les années, que tout cela n’allait pas du tout de soi pour la plupart de mes concitoyens. Et qu’en France, ce vaste domaine était si souvent un lieu d’ignorance, de malentendus, de préjugés, mais aussi de polémiques voire de conflits ; autrement dit, de bien des problèmes, actuels et potentiels. Or, depuis toujours, je ne m’intéresse au fond qu’à une seule chose (ou presque…) : aider autrui, faire en sorte d’atténuer les souffrances, et de contribuer à l’harmonie, au bonheur autour de moi. De tenter de soulager ce monde si mal en point, de le réparer… Ces deux « volets » : la sagesse spirituelle et l’altruisme n’en sont qu’un au fond, comme le répètent toutes les traditions religieuses, à commencer par celles de mes parents, le catholicisme et le bouddhisme, que j’ai plus particulièrement approfondies (cf le livre coécrit avec Elijah Ary Tulkou : autobiographie d’un lama réincarné en Occident ). Il y a là un point clé : pour moi (comme pour quelques milliards d’humains, aujourd’hui comme hier), le spirituel et le religieux sont inséparables ; les religions sont les voies d’accès communes, « normales », vers l’éthique et le spirituel, même s’il y a ici des exceptions à ne pas négliger (par exemple, la littérature comme lieu possible d’expériences spirituelles et morales ?). Mais cette évidence de l’inséparabilité du religieux et du spirituel n’en est pas une pour beaucoup de gens, et tout particulièrement en France, pays très particulier à cet égard, pétri de rationalisme matérialiste, si ce n’est de « religiophobie » … Dès lors, ma vocation était toute tracée… Si l’éthico-spirituel est décisivement lié au bonheur humain, si le religieux et le spirituel sont décisivement liés entre eux, et si enfin nombre d’institutions et d’habitants de mon pays ignorent et rejettent dogmatiquement tout cela – au détriment de tous -, la meilleure façon pour moi d’y contribuer au bien commun revenait à tenter de le comprendre, puis de l’expliquer rationnellement au plus grand nombre. A lever ces blocages, stéréotypes, malentendus, sources de tensions, tant chez les matérialistes que chez les « fidèles », dans l’idée de les rapprocher fraternellement autour de la sagesse et de l’éthique, inséparables d’une véritable démocratie servant l’intérêt général. De quoi, en somme, « remettre au milieu du village l’église » – mais aussi la synagogue, la mosquée, la pagode, etc. avec bien sûr l’école et la mairie ! Et ce grâce à la culture, la science, l’information, l’éducation, la pédagogie, c’est-à-dire à une laïcité mieux comprise. Et logiquement, j’en ai fait mon métier, qui n’existait pas jusqu’ici… Celui d’un « médiateur culturel du fait religieux, spirituel, laïque » : un« religiologue », qui est aussi un laïcologue, un spirituologue… Je ne cesse de m’y consacrer depuis, même si cela reste très difficile, à bien des égards, malgré les besoins, les urgences collectives en la matière.

A qui vous adressez-vous?
A tout le monde ! Car cela concerne tout le monde… Et ce même si la forme d’expression qui s’est imposée à moi – la philosophie et les sciences humaines – limite bien sûr la « cible » au public, hélas assez restreint, de ces disciplines. Mais ayant longtemps été journaliste, j’ai essayé de vulgariser au mieux tout cela, y compris auprès des plus jeunes, des enfants même… On sait aujourd’hui que les « grandes questions » les passionnent souvent ! Et l’on voit aussi depuis quelques années l’intérêt des adolescents et des jeunes augmenter pour ces sujets ; à mesure que leur santé mentale se dégrade ? A quoi d’autre se raccrocher, en effet, dans ce monde – littéralement – en feu ?
Quels sont les messages principaux que vous espérez transmettre ?
Pour compléter ce que j’ai dit plus haut, je suis tenté de laisser le grand Jean Jaurès vous répondre (cf Jaurès le prophète : mystique et politique d’un combattant républicain ) « Une idée générale de l’histoire des religions entrera nécessairement dans le programme de l’école primaire, car elles sont un des faits essentiels, peut-être même (…) le fait essentiel de l’histoire humaine ». (Revue sociale, octobre 1908). Ou encore : « Si tout est nature, il faut comprendre la nature dans sa profondeur et dans son mystère, et, comprise à fond, elle révèle Dieu, (…) elle est [son] expression même. » (La Dépêche,25 juin 1891). « Dieu » est le nom que les monothéistes donnent à la Réalité ultime, ce Principe spirituel que d’autres traditions et cultures appellent autrement (« Eveil, nirvana, Soi, Tao »…, etc.), sachant que le silence est sans doute aussi l’un de ses « meilleurs » noms. Mais comme le langage et la pédagogie nous obligent à tenter de mettre des notions sur cet ineffable « Au-delà de tout » qui englobe tout, les mots qui me semblent les moins trompeurs seront alors : infini ; absolu et non conditionné (c’est-à-dire, libre) ; fécond (c’est-à-dire, créateur) ; non artificiel (c’est-à-dire, naturel) ; vivant et enfin, au-delà des contradictions, puisqu’Il est le point d’équilibre où s’unissent les contraires. Tout cela pourrait paraître bien abstrait, et/ou fort subjectif, sur le mode « à chacun son truc… ». Sauf que, de Jaurès à Vaclav Havel, en passant par Gandhi la Résistance française, Simone Weil, Martin Luther King, Mandela, le Dalaï Lama, etc. – les plus grandes figures politiques du XXe siècle montrent concrètement que le spirituel et la démocratie ont fondamentalement partie liée, avec des effets considérables dans le réel. Explorer et faire connaître ces « démocrates spirituels » – des inconnus célèbres – est donc un axe majeur de mon travail (cf. Mandela et Gandhi : la sagesse peut-elle changer le monde ? ). Dans l’idée que leur message et leur exemple – faits de non-violence, de cohérence, de sobriété, de travail sur soi, de respect d’autrui et de la nature, etc. – feront partie des solutions que nous cherchons à toute force pour ralentir, et si possible conjurer, l’Effondrement civilisationnel en cours.
Avez-vous un rituel d’écriture ?
Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que je prends les rituels très au sérieux… Les « vrais » rituels, ancestraux, spirituellement fondés, nourris de symboles et de mythes traditionnels ; pas les bricolages, les usurpations parodiques tombés de la dernière pluie, pour servir le décorum officiel ou le fétichisme de la marchandise. Je n’ai donc pas à proprement parler de « rituels d’écriture »… sinon tenter de garder le contact avec la Source d’inspiration que j’ai essayé de décrire plus haut. Mais j’ai des habitudes… Par exemple, celle d’avoir fait du Café de la Paix (Sceaux) mon bureau, pour ne pas dire mon « Q G », grâce à l’hospitalité de son équipe. Clairement, j’y passe beaucoup de temps… je suis même sur l’une des photos Google Maps de la brasserie ! J’y « fais partie des meubles », en somme. Et c’est notamment là, à force d’y rencontrer des auteurs et autrices scéens, qu’a germé l’idée de « faire quelque chose » pour valoriser l’extraordinaire richesse humaine et culturelle de cette petite ville. Ce que concrétisera – grâce à la mobilisation de quelques autres habitants – le premier Festival du Livre de Sceaux, fin novembre prochain.
C’est surtout là que vous lisez ? Sur papier ou en numérique ?
Je dois avouer que je suis bibliophile, pour ne pas dire bibliomane…En témoigne mon domicile scéen, surencombré de volumes ; ainsi que mon habitude de ne jamais me déplacer sans un livre, et parfois, plus d’un… Une assurance tout risque contre l’ennui, la perte de temps.. Et pourtant, force est de constater que je lis surtout sur mon ordinateur, mon smartphone ; c’est-à-dire partout, dès que j’ai un peu de temps… Quand je ne contemple pas, tout simplement, ce qui m’entoure, en silence. Je ne suis pas, moi, au-delà des contradictions…

