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Micro-trottoir à Marie-Curie: ep.2

Jeudi dernier, nous rencontrions 5 élèves du lycée Marie-Curie engagés dans le mouvement lycéen. La Gazette en a retrouvé une partie ce matin du 5 octobre. Le but de ce nouveau micro-trottoir était de faire le point sur ce qui s’est passé entretemps et saisir leurs projets d’actions futures.

8h07

LGdS-. Qu’est-ce qui s’est passé depuis jeudi dernier ?

C***-. Jeudi on a réussi à bien bloquer. Puis la direction a créé un site de discussion pour qu’on puisse avoir le dialogue. Mais nous, ce qu’on revendique n’est pas au niveau local. On est au niveau national, donc ça ne suffit pas. On a vu notamment le nouveau budget qui est sorti pour 2027. Il y a encore la suppression de 1500 postes d’enseignants. Alors que ça fait des semaines que les lycéens manifestent parce qu’ils n’ont pas assez de profs, parce qu’ils n’ont pas assez de remplaçants. Donc en fait on a juste l’impression que l’État se fiche totalement de nous. C’est pour ça qu’on continue de manifester. On voit que les médias ont parlé, je crois, à 85% du temps des violences qui ont été faites, alors que les violences ne viennent pas du tout des lycéens. Ils ont parlé 8% du temps des revendications. Donc sur ça, on n’est pas du tout écouté et on en a marre, on veut que ça continue, on veut être écouté. Ce qui s’est passé depuis jeudi, c’est qu’on n’a toujours pas été assez pris au sérieux. Il y a également des soi-disant représentants des lycéens qui ont été convoqués par les ministres. En réalité, ce ne sont pas des lycéens, ce sont des gens qui travaillent pour Gabriel Attal, qui travaillent pour le gouvernement, pour les agences de communication du gouvernement. Donc on en a juste marre qu’on nous prenne pour des bêtes. Donc on veut qu’on nous écoute et pas qu’on nous fasse comme si on était écouté, et qu’il y ait une mise en scène autour de ça.

LGdS-. Est-ce que l’entrée du lycée est interdite par vous, ou est-ce que vous laissez entrer les élèves qui veulent entrer ?

M***-. Nous souhaitons la bloquer, parce que les personnes qui ne rejoignent pas le mouvement nous montrent que pour eux la situation ne les concerne pas. Or la situation concerne tous les élèves de France, et je trouve que ceux qui rentrent font preuve un peu d’immaturité. Ils ne réfléchissent pas aux conséquences, parce que nous sommes l’avenir de la France, et le fait de ne pas vouloir militer pour ses droits, je trouve ça un petit peu hypocrite de leur part, surtout quand ils disent que c’est à cause de leurs parents tout ça. On a tous des parents, on s’est tous fait engueuler par nos parents pour qu’on aille en cours. Mais les conditions sont inacceptables. Même si on est dans un lycée privilégié, on a quand même des problèmes et nous ne parlons même pas des autres lycées. Aujourd’hui, je pense que bloquer le lycée ce serait juste pour montrer qu’on est là, on est présents, on est tous réunis ensemble, et on est là pour un mouvement communautaire. Ce qu’on aimerait pour le futur, c’est que les ministres et le ministère réagissent. On ne fait pas ça pour le plaisir, on ne fait pas ça pour sécher les cours, on ne fait pas ça parce qu’on se fait chier, on fait ça parce que vraiment on a des droits à revendiquer, et que personne ne nous écoute. Donc je tiens à passer un message à M. Edouard Geffray : S’il vous plaît, écoutez-nous, et prenez en compte ce qu’on vous dit, parce qu’on est peut-être jeunes, mais on n’est pas stupides.

Applaudissements. « Block it ! Block it ! »  entend-on autour.

LGdS-. Je reviens à la question : concrètement, les élèves peuvent-ils entrer s’ils le souhaitent ?

M***-. S’ils veulent rentrer, qu’ils rentrent, mais notre objectif c’est de les bloquer. Pour la direction, c’est pas légal d’empêcher les gens de rentrer…

C***-. C’est peut-être pas légal, mais c’est légitime. Ce sont des questions qu’on nous apprend en philosophie, qu’on nous apprend en cours, etc., qu’on nous apprend avec mai 68. Et après, on nous dit de pas nous révolter. Enfin c’est n’importe quoi.

LGdS Est-ce que vous avez eu des cours en visio ?

M***-. Non, on a juste annulé nos cours, on n’a pas eu de cours samedi.

LGdS-. Avez une idée de réaction des parents, je veux dire indépendamment de vos deux cas particuliers ?

C***-. Pour les parents d’élèves, c’est assez divisé. Il y a une partie qui comprend très bien pourquoi on fait ça, et une autre partie qui ne comprend pas réellement, qui se demande pourquoi. Jeudi, ça a été compliqué pour leurs enfants de rentrer en cours : l’entrée était ouverte, mais on était pas mal sur le perron, pour tenter d’empêcher les gens d’entrer. Et donc, il y a des parents qui se demandent pourquoi on fait ça, mais en fait, je pense que les parents oublient des fois qu’ils ont été jeunes eux aussi. Il y en a qui nous disent qu’ils ont tous vécu le 8h-18h, mais ce n’est pas une raison pour continuer à faire du 8h-18h pendant des siècles. D’ailleurs, je sais qu’il y a des parents qui nous soutiennent. Jeudi, pareil, il y avait des parents qui étaient avec nous.

LGdS-. Sur le millier d’élèves du lycée Marie-Curie, avez-vous une idée du nombre de soutiens ?

C***-. Je dirais… au moins 200 à être engagés, militants, prêts à bloquer plusieurs jours d’affilée. Après, certains ne bloquent pas, mais sont avec nous. Il y en a qui ont simplement trop peur, qui n’ont pas envie de rater les cours. Et même moi, je suis en terminale, j’ai le bac à la fin de l’année, j’ai envie d’aller en cours. Je n’ai pas envie de rater mes contrôles, etc. Mais je me dis qu’en fait, mon bac, il doit valoir quelque chose. Je ne veux pas l’obtenir sous 35 degrés. Je n’ai pas envie que les futures générations… Je suis réaliste, je sais très bien que les conditions ne vont pas réellement changer cette année et que moi, je serai partie avant ça. Je me bats aussi pour le futur.

LGdS-. En termes d’action à venir, vous avez une projection sur ce qui va se passer dans les jours qui viennent ?

M***-. Je pense que le mouvement va continuer, que les lycéens vont continuer à se mobiliser. Et on espère surtout des réactions de l’État. Le ministre commence à accorder des petits droits avec la situation qui s’échauffe. Par exemple, Édouard Geffret a supprimé les frais d’inscription au BTS et en classes prépas. C’est juste une manière de calmer la situation et de dire, voilà, on vous donne un peu ce que vous voulez. Alors que ce n’est pas ça qu’on demande concrètement. On veut des emplois du temps qui sont respectueux des élèves. On veut des jours de cours normaux. On veut des profs dans chaque salle. On veut un nombre d’élèves normal dans les classes. Parce qu’être à 35-40 dans des classes, ce n’est pas normal. Être à 30, ce n’est pas normal.

LGdS-. Vous voulez des classes à combien ?

M***-. : 26 max. Au-delà, on est trop nombreux. Le prof n’arrive pas à faire son cours parce que du coup, il y a trop de dispersion, etc.

C***-. Si on enlève des professeurs encore, on ne pourra pas mettre un professeur devant chaque classe avec des effectifs réduits. C’est des choses qui vont ensemble. Comme je l’ai dit, on nous annonce qu’on va ajouter 1,2 milliard dans le budget de l’éducation. Mais on enlève des postes d’enseignants. C’est n’importe quoi. C’est un manque de logique.

LGdS-. Les actions selon vous, vont-elles durer jusqu’aux vacances de la Toussaint? Comment vous voyez ça ?

C***-. Je pense que les actions vont durer jusqu’à ce qu’on soit réellement entendus.

LGdS-. Mais si vous êtes entendus au mois de janvier, ça durerait jusqu’au mois de janvier ?

C***-. On militera d’autres manières. On ne va pas tout le temps ne pas aller en cours. Mais on trouvera d’autres moyens de s’exprimer, etc. Mais je pense que l’histoire des blocus de lycées pourra effectivement continuer jusqu’aux vacances de la Toussaint. Pour Marie-Curie, après, je ne sais pas, mais je pense qu’il y a de fortes chances.

LGdS-. Ce qui veut dire qu’il y aurait à peu près un mois sans cours.

C***-. Notre but, ce n’est pas qu’il y ait un mois sans cours.

M***-. Même sur les cours en distanciel, il y a eu des blocus. Pas pour empêcher que des élèves se connectent, mais en perturbant les cours jusqu’à les bloquer. Parce qu’en fait, tout ce qu’ils font, le gouvernement, c’est de nous empêcher de nous exprimer. Ils nous censurent. Ce n’est pas en empêchant les manifestations autour d’établissements que ça va améliorer les conditions.

LGdS-. En ce moment, la manifestation n’est pas interdite !

C***-. Ça dépend des lycées. Certains ont été fermés. Il y a les manifestations qui sont interdites dans certaines préfectures.

8h30

Les élèves arrivent pour le début des cours. Sur le perron, le micro passe de main en main. On appelle au blocus la sono bien gonflée pour donner du volume. « On est à bout ! ». « C’est à cause du gouvernement ! » L’entrée n’est pas bloquée. Les grévistes sont quelques mètres devant le portail. Contraste saisissant : tandis qu’on crie « restez avec nous », sans mot dire, les élèves massivement entrent dans le lycée pour rejoindre les cours. Ils passent par les côtés. Le rap bat son plein, ponctué d’appels à la grève. Une pancarte proclame qu’on manque de moyens et on nous dit que le problème c’est le téléphone.

« Tant qu’on n’utilise pas a violence, on a le droit de faire ce qu’on veut!», s’écrie-t-on dans le micro. « Des élèves d’autres lycées vont venir nous soutenir ! » « Du coup, on ne bouge pas ! »

LGdS-. Comment expliquez-vous cette reprise massive des cours ?

C***-. Ça joue énormément sur le mouvement de foule. C’est-à-dire que s’il y en a qui commencent à entrer, le reste va commencer à entrer. Après, on sait également que les élèves veulent aller en cours, quand même.

I***-. (qui nous a rejoint) A partir du moment où il y aura plus de gens agglutinés, forcément, il y aura plus de gens qui vont arriver et qui vont suivre le mouvement. Au final, c’est un mouvement de foule et c’est vraiment une solidarité commune qui va se créer.

LGdS-. Que voulez-vous dire ? Vous voyez bien que les élèves rentrent en très grand nombre.

I***-. Il faut savoir que les absences ne seront pas justifiées. On n’a pas le droit de grève. Le droit de grève, c’est que pour les travailleurs. Après, je pense que ce n’est pas parce qu’on ne gagne pas d’argent qu’on ne travaille pas.

C***-. Et donc, on n’a pas le droit de grève. Même si on va donner le billet pour justifier son absence, il est marqué comme non recevables. Et il y en a qui ont peur de ça. Parce qu’en effet, si on a 4 demi-journées qui ne sont pas justifiées, ça doit être reporté au directeur académique. Sauf que la plupart de ceux qui sont restés dehors, on est d’accord avec ça. Ce n’est pas grave si c’est reporté au DAZN parce qu’on est d’accord avec nos convictions.

LGdS-. Comment analysez-vous le fait d’être aussi minoritaires dehors ?

I***-. C’est parce qu’on est des réels militants. Les autres, soit ils n’ont pas de réelle revendication, soit ils ne veulent pas accumuler les absences. Surtout que la mobilisation de demain sera beaucoup plus importante. Ce sera un mouvement national. Ce ne sera pas que les lycéens. Les travailleurs, les agriculteurs rejoignent le mouvement.

Vingt minutes plus tard

Une bonne vingtaine de personnes devant le portail. Les policiers partent. Le rap continue. On continue à donner de la voix dans le micro. Une fille s’indigne. « Regardez ! les policiers s’en vont ! On est considérés comme rien ! » Plus tard une autre s’écrira : « On est des chatons ! Ils se foutent de nous ! ». « Il faut tout bloquer pour l’entrée de 9h30. » On va chercher des poubelles, des planches, un poteau. Quelques-uns les placent contre le portail et le bloquent réellement. Protestation de l’Administration du lycée. Dix minutes plus tard, des policiers (municipaux et nationaux) reviennent, descendent de voiture, retirent les objets et se postent devant l’entrée. Visiblement, elle sera ouverte à 9h30.

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