Écrivaine biographe, Claudie Vaucourt met son écoute et son goût des récits au service des vies qu’on lui confie. Entre entretiens, travail de recomposition et attention scrupuleuse à la parole du narrateur, elle élabore des textes destinés à la transmission, qu’ils restent dans l’intimité du cercle familial ou soient partagés avec un plus large public.
En 2011, après des études de philo et de lettres en France et en Espagne, elle se fait écrivain public. Elle commence avec des annonces dans des universités, puis littéraire à l’esprit geek, elle crée un site web. Avec la toile et le bouche-à-oreille, elle décroche des corrections de manuscrits d’étudiants (en master ou en thèse), allophones surtout. Elle aide à la rédaction de lettres de motivation, de courriers administratifs, de contenus pour des sites internet. Ce faisant, échange après échange, contact après contact, elle se découvre un goût pour la maïeutique, elle aime lire et faire accoucher des récits, « je me voyais déjà biographe ».
Depuis 2018, la jeune quadra habite Bourg-la-Reine, et entre temps elle s’est formée à l’écriture biographique auprès de l’Académie des écrivains publics de France (AEPF).
Spontanément, « biographie » évoque de grandes figures historiques racontées par des auteurs bien en vue. Ici, c’est une sorte d’inverse. Elle n’apparaît pas. Serait-elle donc « nègre » ou, en version anglaise, ghostwriter ? Absolument pas, elle existe, elle est nommée, reconnue et remerciée. Elle « accompagne » le livre. On lui parle, on se raconte dans le désordre de sa mémoire. Elle écoute, transcrit et puis ajuste, rassemble. C’est vous qui parlez, c’est elle qui recompose. Ce sont vos seuls propos, vous en êtes responsable, vous en êtes l’auteur. Elle écrit.
Le fil des mémoires
Une première rencontre permet de se familiariser avec le désir de la personne. Que veut-elle raconter ? A qui ? Qui aura intérêt à lire le livre ? Elle sent si le courant passe. Car, une sorte d’intimité (cependant neutre) est nécessaire pour écouter le récit d’une intériorité. Elle ne cherche pas à orienter le récit, mais « à cheminer avec celui qui se raconte, l’aidant à suivre le fil de la mémoire ». Afin d’interrompre le moins possible, elle réserve ses questions (de date par exemple) pour la fin de l’entretien. Elle s’autorise parfois à demander des détails, mais pour elle, le silence est aussi un chemin vers « la profondeur du récit ». Pas de prétention psy et pourtant elle a parfois observé que son écoute a un effet collatéral : l’apaisement.
Après la prise de contact, un premier entretien amorce le travail. À l’issue de cet échange, elle rédige une ou deux pages afin que « vous puissiez découvrir votre récit sous sa forme écrite. Sur cette base, vous décidez de poursuivre ou non l’accompagnement. »
En règle générale, une biographie se construit au fil d’une dizaine d’entretiens d’une heure – parfois plus, lorsque les souvenirs sont nombreux. Elle enregistre, prend des notes, les analyse, les organise et leur redonne une continuité. « J’écris, dit-elle, quand une tranche de vie est bouclée. Mais une tranche de vie ne se découpe pas toujours de la même manière : elle peut correspondre à un lieu, un métier, un projet ou une période particulière. »
Fidélité aux récits
Elle rencontre parmi ses « biographés » plusieurs types de narrateurs : certains ont la chronologie en tête, bien nette, précise ; ils sont organisés et déroulent leur histoire avec méthode. D’autres ont la digression permanente. « Mais il faut laisser faire, car c’est souvent le chemin même par lequel quelque chose d’essentiel arrive. » À elle ensuite de relier les fils, de remettre en ordre les événements et de construire un récit cohérent, sans trahir la manière dont la personne se raconte.
Certains narrateurs sont plutôt factuels, d’autres, naturellement conteurs, multiplient les détails et mobilisent tous leurs sens lorsqu’ils racontent. Dans leur récit « tout est là » : les odeurs, les couleurs et les voix. À la biographe alors de s’adapter à chacun. Les premiers gagnent parfois à préciser une atmosphère, un lieu ou une émotion ; les seconds à resserrer le fil de leur récit. Sans jamais forcer quelqu’un à adopter un style qui ne serait pas le sien.
Dans tous les cas, la question du destinataire est essentielle : à qui s’adresse ce livre ? Que souhaite-t-on transmettre à ceux qui le liront ?
Parfois, il lui faut rechercher des compléments sur les lieux, sur les événements auxquels il est fait allusion, sur le contexte politique, historique ou culturel. « Certains souvenirs renvoient par exemple à des gestes, des objets ou des réalités aujourd’hui disparus. Lorsque c’est nécessaire, je complète le récit par des recherches documentaires afin de rendre ces références compréhensibles aux plus jeunes générations. » Elle cite cette femme née au début des années 1950 dans la campagne suisse qui parle de sa mère levée à 4 heures du matin pour des lessives harassantes. « Là, on peut entrer un peu dans les détails et raconter le bois qui brûle pour faire chauffer la lessiveuse, le linge qu’il faut tourner manuellement sans se faire éclabousser, la planche où il faut frotter cols et poignets avec une brosse et du savon… décrire ces longues heures de travail que représentaient le lavage du linge avant l’arrivée des machines à laver. Car ce sont ces détails qui permettent au lecteur de s’immerger concrètement dans la vie quotidienne d’autrefois. »
Le plus souvent, ce sont des tirages limités, confidentiels (volontairement). C’est le témoignage d’une vie qui doit rester dans la famille et ne doit surtout pas se retrouver sur des présentoirs. Ce sont des mots adressés à ses proches et à eux seuls.
Mais il lui arrive aussi d’accompagner des projets destinés à la publication. Lorsqu’elle travaille avec Serge Trigano sur Trigano Loves You, publié chez Albin Michel en 2020, le livre est d’emblée destiné à un public plus large. Le travail de documentation prend alors davantage de place afin d’aider le lecteur à entrer dans l’univers du récit.
« Pour autant, précise-t-elle, le travail du biographe reste le même. Qu’il s’agisse d’un grand chef d’entreprise ou d’une grand-mère écrivant pour ses petits-enfants, il s’agit toujours d’écouter et de transmettre une parole singulière. Car ce ne sont pas les vies célèbres qui m’intéressent, mais les êtres humains et la manière unique qu’ils ont d’habiter leur histoire. »
Raconter de l’intérieur
Elle aime écrire au présent. Le lecteur devient alors le contemporain de son parent, le narrateur. La grand-mère redevient, dans le texte, une enfant à laquelle la petite-fille peut s’identifier. On peut travailler la biographie comme récit distancié d’une vie perçue de l’extérieur. Mais Claudie Vaucourt cherche plutôt à restituer la vie telle qu’elle a été vécue et ressentie de l’intérieur. A la fois neutre et prête à tout entendre, jamais dans l’interprétation, elle aime entrer dans ces vérités subjectives, la vérité du « je » qui parle et se souvient, et « qu’il ne faut pas dénaturer ».
Pour Claudie Vaucourt, écrire, transcrire, c’est en un certain sens traduire. Sans trahir. Et sa curiosité empathique est comblée quand le commanditaire se retrouve dans le texte et qu’il en est content. Elle éprouve la satisfaction intense d’avoir « participé à un projet qui a du sens », d’avoir contribué à une transmission. Quand le récit est fini, il ne lui appartient plus. Quand elle le relit, elle se surprend, elle le redécouvre et elle aime ça.
Elle vient d’une famille où on se raconte beaucoup. Son patronyme est celui d’une commune de Meurthe-et-Moselle. « Un nom suffisamment rare, juge-t-elle, pour que ceux qui le portent aient vraisemblablement une origine commune dans ce village. » Bien avant de devenir biographe, elle a enquêté sur sa propre généalogie. Ses recherches lui ont permis de remonter jusqu’au XVe siècle, et « surtout d’entrevoir un peu qui étaient les personnes qui l’ont précédée ». Peut-être est-ce là, au fond, que tout se rejoint. En aidant à faire des livres de vies, elle prolonge à sa manière cet héritage intime : le goût des récits, la fidélité aux voix, et la conviction que ce qui se raconte en famille mérite d’être sauvé de l’oubli.
Pour en savoir plus
Le site de Claudie Vaucourt : https://editionsdumnemographe.fr/ ?

