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Les audaces vestimentaires de Dawn Martins

Dawn Martins est étudiante à l’Institut Supérieur des Arts Appliqués. Elle est déjà investie dans la mode et surtout repérée pour son premier défilé au parc de Sceaux et son prix du jury à Cannes en décembre dernier. BLR Mag de mars lui a consacré un article si admiratif qu’il donnait envie d’en savoir plus.

Pierre Bozzonne. Dawn Martins, c’est votre nom artistique ? D’où est venue l’inspiration ?

Dawn Martins. (Éclat de rire) Pas du tout, c’est mon vrai patronyme. Souvent on me pose la question.

Pour votre troisième année d’étude à LISAA Mode, vous avez dû réaliser une collection de 7 silhouettes. Vous aviez une idée très précise quand vous avez réalisé vos prototypages ?

Oui, absolument. J’avais une idée très précise dès le départ. Je me suis inspirée de plusieurs univers : folklorique et mythologique, principalement. On retrouve dans mes volumes et mes textures des silhouettes inspirées par des créatures mythologiques comme la harpie, le Minotaure. Il fallait pour cela conserver une certaine cohérence entre les coupes, les matières et les formes, dans les prismes, jusqu’aux moindres détails. Je souhaitais également travailler la plume.
Dans le cahier des charges, il me fallait intégrer des éléments extravagants qu’on a moins l’habitude de voir. Même si en règle générale, je suis attirée par des matériaux beaucoup plus minimalistes, en utilisant le noir et blanc plutôt que la couleur, par exemple.

Où puisez-vous vos inspirations ? Quels sont vos grands maîtres? 

Pour cette collection, je me suis inspirée de l’univers de Thierry Mugler, d’Alexander McQueen, de John Galiano, des grandes figures des années 80, 90.
Mais aussi de Robert Wun. C’est vrai que j’ai probablement puisé l’essentiel de mes inspirations dans leurs créations.

Vous êtes toujours en troisième année d’étude ?

Absolument. Il me reste d’ailleurs à créer deux autres vêtements pour clôturer ma collection.

Comment vos études nourrissent-elles votre univers créatif au quotidien ?

L’école est très orientée sur la technique du modélisme : le prototypage, le moulage. En ce qui concerne la créativité, on nous invite à sortir du cadre scolaire et académique et en règle générale, j’essaye toujours de me démarquer des autres étudiants, par une recherche plus créative, plus inspirée.

Vos premières créations flirtent avec les volumes, la lingerie fine, le corset, les plumes, dans un univers très féminin, noir et blanc. Est-ce déjà l’ébauche d’une signature artistique, quelque chose qui vous correspond intimement ?

Partiellement, oui. Je pense que la corseterie fera très certainement partie de mon univers tout comme des coupes très proches du corps.  Mais, je trouve cette collection très classique.
Par la suite j’y ajouterai des éléments plus contemporains. J’ai envie de m’orienter vers des vêtements plus outdoor, plus streetwear.

Placidité, Météore… C’est important de nommer une collection, une création ?

Oui. C’est indispensable. Cela aide à bâtir la thématique, le storytelling, une recherche qui précède le démarrage des croquis. Et ce nom va permettre aussi de rattacher toute la collection à une idée essentielle, une trame, une orientation.

Lors de votre premier défilé au Domaine de Sceaux, quel a été le moment où vous vous êtes dit : « ça y est, je suis vraiment styliste » ?

Non, c’était un travail de première année. C’était prématuré. Même encore aujourd’hui, j’aurais du mal à me définir comme telle.

Concevoir un défilé dans un lieu aussi chargé d’histoire que le Domaine de Sceaux, est-ce une source d’inspiration… ou une pression supplémentaire ?

C’était vraiment un désir très fort. Je voulais faire ce premier défilé dans ce lieu. La collection avait été pensée comme cela. D’une part parce que le Domaine est chargé d’histoire et d’autre part parce que Sceaux est un endroit important pour moi. J’ai étudié à Lakanal, j’y ai mes souvenirs. C’était une passerelle affective entre mon nouveau port d’attache : Paris, l’école LISAA Mode et mes racines, entre Bourg-la-Reine et Sceaux.

Lors de ce premier défilé, avez-vous davantage appris sur la création, ou sur l’organisation et la production d’un événement ?

J’ai beaucoup appris sur la production et l’organisation qui entourent l’événement lui-même. Un travail de logistique, d’organisation, de prise de contacts, ça a été une découverte pour moi, ces aspects marketing, plutôt que créatifs.

La mode peut parfois sembler inaccessible : comment votre expérience peut-elle inspirer d’autres jeunes de votre âge et oser se lancer ?

La mode cumule beaucoup de disciplines artistiques. On échange énormément avec des métiers parallèles : on est en liaison constante avec des makeups artistes des vidéastes, des équipes de communication, etc. C’est un travail collectif, riche en inspiration, en rencontres. La collection est une partie de quelque chose beaucoup plus vaste.

Y a-t-il une pièce que vous avez présentée dont vous êtes particulièrement fière, et pourquoi ?

La silhouette de la collection Placidité, . Je l’ai présentée dans plusieurs défilés. Elle a beaucoup plu. Elle m’a fait gagner un concours. J’en suis très fière car grâce à elle, j’ai réalisé que je pouvais me diriger vers la corseterie, la couture. Elle m’a apporté une certaine assurance.

Je vous ai entendu réagir sur le phénomène des Nepo Baby en disant que vous n’étiez pas inquiète, car ça relevait plus de la direction artistique que du talent d’un designer expérimenté. En revanche, l’émergence de l’IA dans tous les secteurs de la créativité vous inquiète-t-elle ?

Oui. On l’évoque régulièrement. Aujourd’hui naissent des pôles de conception 3D qui utilisent l’IA.
La partie atelier gérée par les modélistes est déjà très impactée : arrivent sur le marché des « modélistes digitaux » qui intègrent énormément l’intelligence artificielle. C’est flippant.
J’ai fait un stage dans une structure où la marque utilisait de l’IA au lieu de faire appel à des modélistes qui traditionnellement montent des fiches techniques avant de commencer leur prototypage : ce qui coûte plus cher, ce qui prend plus de temps. Cette phase de conception était jusqu’ici essentielle. Elle demandait de la part du modéliste, beaucoup de rigueur, de travail, de détails. Je pense que c’est une perte de savoir-faire, de créativité, de technicité et d’artisanat.

Pour un œil expérimenté (comme celui de vos professeurs), arrive-t-on à détecter ce qui est réalisé par l’homme de ce qui est produit par l’intelligence artificielle ?

Tous les défilés dont les vêtements ont été conçu par l’IA se voient rapidement, dès le premier coup d’œil. On le repère facilement.
L’IA peut être un support, une aide précieuse dans le montage des dossiers techniques par exemple, mais le « final cut » doit rester l’apanage du créateur, de l’humain. C’est un gain de temps et rien d’autre.

Diriez-vous que le secteur d’activité est « sexiste » ?

Il existe toujours ce que j’appelle un entre-soi, certainement. On observe qu’à la tête des grandes maisons, les postes de directeur artistique continuent d’être tenus par des hommes. Il y a certainement un plafond de verre. En revanche, les postes qu’on trouve dans les ateliers, les studios sont majoritairement tenus par des femmes.

Quelles sont les nouvelles tendances, que se passe-t-il ailleurs qu’en France ?

La tendance actuelle est hyper japonisante. Beaucoup de marques japonaises s’installent à Paris. Beaucoup de maisons parisiennes s’inspirent de ce qui se produit au Japon, les volumes, leurs coupes.

Quels sont vos projets, vos ambitions pour les cinq prochaines années ?

J’aimerais décrocher un CDI dans des ateliers de grandes marques parisiennes et parallèlement, développer ma propre marque. C’est un secteur d’activité où les choses, les postes, les gens bougent facilement. On n’est jamais assuré de notre place. Mais c’est aussi cela, le défi.

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