Ses photos sont des gros plans de détails trouvés dans les rues, dans les interstices des murs et des palissades. Muriel Gani a zoomé sur des « fragments urbains ordinaires » parce qu’ils transforment, dit-elle lors d’une rencontre à Sceaux, les détails en sujet. Ils prennent tout l’espace de la photo. Elle les voit comme les « fruits de l’usure ou du hasard ». Elle expose à la galerie d’art contemporain de Créteil jusqu’au 10 avril. Déjà, son site donne à pressentir son jeu photographique qui retourne le très matériel en relief abstrait.
« J’aime brouiller les échelles »
Muriel Gani est passionnée par les scènes de rue. Elle observe, saisit, se construit des visions urbaines. Un jour, son regard a basculé. La scène se passe près d’une voie ferrée de la banlieue parisienne. C’est une palissade en fer que le temps a enlaidie. Elle aperçoit dans la rouille des bleus qui se révèlent. Des formes inattendues surviennent de déchirures ou de décollements de couleurs.
La matière, sujet même de la photo, est sortie de parois, de clôtures, de bâtis. Le cadrage serré grossit, amplifie, isole un fragment de son périmètre d’origine, ne retient que des formes vagues, celles du détail aventuré dans une prise de vue instinctive. Sur la photo, l’infinitésimal devient macroscopique. La cause a disparu. On se demande d’où provient l’image. Chacun peut y deviner, voir ou imaginer, ce qu’il veut. Ce qui est pour Muriel Gani la définition même de l’abstrait. Elle ne place pas l’abstrait dans les arts numériques ou les créations artificielles, mais au contraire comme des faces du réel. Après un « changement d’échelle ».
On est dans un « subréalisme », au sens d’un réalisme du substrat. Le petit, le mini du réel est le grand dans l’image. Le résultat, tout abstrait qu’il paraisse, provient de réalités des villes.
Elle parle de la force universelle du détail. Elle isole sur un mur un rectangle qui la frappe, le soustrait de son environnement et lui donne une nouvelle importance, un nouveau récit. Le changement l’échelle fait du détail, la raison d’être de l’image, son enveloppe visuelle. D’où vient qu’elle perçoive dans ces motifs des compositions ? « Nous avons en nous des prismes. Ils nous emmènent vers l’imprévu. Ils captent l’imprévu. Ces prismes nous happent. » Il y a chez Muriel Gani un goût pour la sérendipité. Elle aime trouver ce qu’elle ne cherche pas. Elle dit qu’elle a les yeux grands-ouverts et que le regard se fait, se forme, se reforme dans l’apprentissage.
Son obligeance pour le réel dont elle extrait par cadrage, agrandissement, la part qui l’a touchée semble la référence de son travail. Et la raison de son obsession pour la matière.

Formats
Elle propose des tirages (très limités) sur plusieurs formats, de 20×20 jusqu’à 60×80 en passant par 30×40 ou carrément (plus exceptionnel) du 90×120. Ce sont des impressions jet d’encre pigmentaire réalisées par le labo Picto, maître du genre. Elle utilise un canson mat et lisse contrecollé sur du composite alu, autrement dit Dibond. Ce choix s’est imposé à elle avec son expérience. Elle pensait au début qu’un papier texturé donnerait plus de relief. « Mais mes photos sont en elles-mêmes très texturées. Ce papier n’y ajoutait rien, au contraire. » La texture est dans ce qu’elle voit, ce qu’elle aime voir, capture, elle est dans l’original de la photographie et dans le grain des couleurs.
Le post-traitement est ténu mais précis. Il s’opère en plusieurs étapes. Les contours sont remaniés à la marge. Elle joue sur les paramètres classiques (lumière, contraste et texture) et explore différentes options pour retrouver l’impression qu’elle eut lors de la prise de vue. Mais elle ne va guère plus loin. Elle n’ajoute rien, ne supprime rien, n’utilise pas de logiciels comme Photoshop. Elle reste dans le réel et se contente de Lightroom présent sur son iPhone et sur son ordinateur. Cela lui suffit. Elle explique : les phases de traitement alternent avec les phases de sélection « pour faire émerger, au terme d’une longue maturation, les heureuses élues ».
Choisir
Justement, quelles sont les photos qui lui parlent ? Comment les choisit-elle ? Elle est parfois dans la paréidolie, dans la reconnaissance de formes familières, de compositions, dans un paysage ou un nuage, une tache d’encre. Elle voit des créatures. Dans une « photo élue », c’est-à-dire de celles qu’elle retient, elle reconnaît, elle retrouve quelque chose d’enfoui, qu’il soit clairement identifiable ou plus diffus, voire subconscient. « Voir, dit-elle, c’est reconnaître. » Elle montre une photo que tout porte à trouver abstraite. Elle y reconnaît pourtant une femme qui avance. On n’est pas obligé de la suivre, mais c’est la raison du tirage, « l’aboutissement de la photo », qui fait d’une image une œuvre. L’écran d’ordinateur suffit aux souvenirs privés et aux tentatives, mais « des photos non tirées restent inabouties. »
En tout cas, l’abstraction vue par Muriel Gani est une reconnaissance de formes, une combinaison de réels alors que « la photo n’est pas réductible à son sujet. ». C’est un paradoxe qui semble la conduire.
Elle invente les titres de ses photos. Elle refuse de les numéroter, comme veut l’usage dans l’abstrait. Ce sont « des suites désincarnées. » Elle refuse aussi de diriger le regard, de trop induire, par un titrage explicite. Elle est inspirée en cela par Duchamp ou Soulages, chez qui l’œuvre est une rencontre entre l’intention de l’artiste et le regardeur (elle trouve que regardeur est plus « actif » que spectateur). Comment appeler autrement ceux qui regardent un tableau ?
Héritage maternel
Elle est passée de l’écriture à l’image. Elle dit que les mots creusent, analysent tandis que les images sont larges, ouvertes. Elle voit dans son besoin de travailler l’image, un legs de sa mère qui peignait et sculptait, une amateure animée d’une flamme qu’elle a communiquée à ses filles. Quand Muriel Gani découvre vers six ans les magies de l’Instamatic, quand elle apprend plus tard avec sa sœur aînée le développement des photos, la lumière rouge, les révélations lentes, elle est encouragée par sa mère. Elle fréquente assidûment les expos de la FNAC. Elle peut s’acheter des Photopoche et découvrir les maîtres. Les reproductions sont belles et les introductions fouillées.

Le trajet de Muriel Gani ne part pas de nulle part ni d’une vision soudaine. Le changement d’échelle est même dans son parcours professionnel, si l’on admet qu’écrire sur des techniques pour rendre leurs fonctions accessibles à tous est un changement d’échelle. Lequel s’apparente chez elle à la traduction selon Bruno Latour, c’est-à-dire au passage, au processus de reformulation, de détournement vers la cible, d’alignement, et de conviction. Elle aime la vulgarisation du numérique, parce qu’il faut aligner des principes scientifiques et technologiques avec un discours probant sur les usages. Et ces changements de regards, d’échelles, d’optiques portés sur une même réalité sont au centre de son inspiration.
Réalités dilatées
Elle se souvient qu’enfant, elle conçoit une petite mise en scène : une pomme tenue en l’air par un fil de nylon. Sur la photographie, elle semble en apesanteur. Etudiante, elle est apprentie dans un labo de photo couleur où l’on tire de grands formats. Ensuite, avec son Minolta, elle « fait » des mariages, des soirées, des photos d’entreprise. Elle « fera » des paysages. Et puis, tout ceci devient impossible. Il faut que, dans la scène, « il se passe quelque chose » et la chose est la matière. C’est le retournement du réel qu’elle cherche, c’est trouver dans le détail ce qu’il n’a pas d’accessoire. C’est l’écorce dont on oublie l’arbre, le pétale dans ses moindres interstices, la fleur absente de tous bouquets. Les cadrages rapprochés qui resserrent les scènes jusqu’à en gommer les sources, elle le sait, détournent de la réalité et pourtant la réalité est là, tout entière, dans ses substrats.
Pour en savoir plus
- L’exposition à la galerie d’art contemporain de Créteil
- Le site de Muriel Gani
- Sur Instagram : @muriel gani
- Sur Facebook : Muriel Gani
- Pour en savoir plus sur son travail : muriel.gani@gmail.com

