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Macha Gharibian en concert aux Gémeaux

Macha Gharibian est pianiste. Elle compose et chante. Elle se produira sur la scène nationale des Gémeaux à Sceaux du 2 au 4 avril, pour trois concerts, accompagnée de Lea Maria Fries et Linda Oláh pour le vocal, de Fabrice Moreau à la batterie et de Kenny Ruby à la basse.

Macha Gharibian est née à Paris. Elle est la fille de l’artiste et musicien Dan Gharibian, ce qui explique sans doute ce goût pour les atmosphères arméniennes et les émotions à fleur de peau. Sur scène, elle ne joue pas seulement du piano, elle se raconte.

Pierre Bozzonne. Votre musique semble toujours être traversée par une forme d’errance poétique. D’où vient ce besoin de mouvement dans votre écriture ?

Macha Gharibian. La musique doit toujours s’offrir dans l’instant. La part d’improvisation est essentielle. Pour garder de la vie, de la fraîcheur. L’errance poétique se puise dans l’oralité. Vraiment. Parce qu’une fois sur la scène, d’un concert à l’autre, il se produira des instants différents. C’est la raison pour laquelle je n’aime pas que la musique reste figée. Mais plutôt qu’elle évoque quelque chose qui ait à voir avec l’instantanéité. C’est ce qui se produit sur scène entre le public et l’artiste. Chaque fois, une magie différente opère.

Vous naviguez entre jazz, chanson et influences arméniennes. Est-ce un choix conscient ou une identité qui s’impose à vous naturellement ?

J’avais envie de retrouver mes racines arméniennes, d’y puiser mes premières sources de création. J’aime cette musique. J’aime ses chants. Et plus je chante en arménien, plus j’aime cela. Je me sens légitime d’y puiser mes inspirations. Ce sont mes racines.

Dès le premier album ? Dès 2013 avec l’album Mars ?

Non, même avant. En 2005. J’avais rejoint un groupe qu’avait créé mon père : Papiers d’Arménies, au sein duquel j’ai commencé à jouer. L’album avait bien marché. On avait beaucoup tourné en France et en Europe (jusqu’en Arménie, d’ailleurs).

On l’entend à l’écoute, dans le dernier album notamment : d’une chanson à l’autre, on bascule dans un univers différent. Ça surprend. C’est déroutant et étonnant à la fois ! J’aime beaucoup.

Merci. Car ça reste une direction essentielle pour moi : Faire ce que j’ai envie de faire, en toute liberté, sans m’imposer de limites ou m’enfermer dans une esthétique figée. J’ai besoin d’explorer plein de choses différentes pour éviter l’ennui.

Hommages

On vous trouve quelquefois une proximité avec Nina Simone, Jeanne Lee. Vous êtes d’accord avec ça, ou pourriez-vous enrichir la liste d’autres influences ?

Oui. Roberta Flack également. Une chanteuse qui a produit de gros succès dans les années 70.
Jeanne Leea fait des collaborations intéressantes avec des musiciens tels que Mal Waldron . En réalité, c’est beaucoup plus riche que cela. J’ai écouté beaucoup de musiques différentes pendant mon enfance, grâce à mon père. Des musiques qui ont nourri mon imaginaire. Des musiques de Grèce, des Balkans notamment.

Si je disais que votre dernier et quatrième album Phenomenal Women  rend à la fois un hommage aux femmes qui se sont soulevées et aux héritages culturels qui vous ont accompagné toute votre vie, je serais dans la vérité ?

Oui. Totalement. Mon dernier album est le fruit de toutes mes lectures personnelles, d’autrices féministes, pour approcher leurs combats, comprendre leurs rapports aux hommes. Comprendre tout ce que les rapports hommes/femmes ont eu comme impact dans nos sociétés, y compris dans la composition musicale. J’avais envie de leur rendre hommage.

Vous avez emprunté le titre de cet album à un poème écrit par la poétesse afro-américaine Maya Angelou. Dans ce poème, elle y décrit une femme sûre d’elle-même, une femme forte, « phénoménale », qui se moque de tous les clichés, et notamment des canons de beauté et d’esthétisme auxquelles les femmes doivent se conformer pour plaire aux hommes.
Elle, libérée, au contraire, met en avant son authenticité, tout en assumant sa féminité.
Cela vous décrit-il, ou bien au-delà de ce poème, s’agissait-il de rendre hommage tout particulièrement à Maya Angelou ? Pourquoi ce choix ?

Ce poème a été une révélation. Comme d’avoir entendu Maya Angelou dans une vidéo en ligne clamer quelques-uns de ses poèmes dans une assemblée. C’était une expérience incroyable : à la fois un mélange d’espièglerie, d’humour et d’intelligence. Elle était lumineuse, belle, assumant complètement qui elle était. Je trouve que sa démarche est inspirante pour toutes les femmes. C’est libérateur, Ça fait du bien.

Comme cela m’a beaucoup apporté de découvrir son histoire, difficile, douloureuse. Violée à 11 ans. Elle tombe enceinte très jeune. Va élever cet enfant toute seule, dans un New York, complètement fauchée. Puis elle se relève, pratique la danse, fait du théâtre et s’émancipe.

Chanter dans cinq langues

Dans vos textes, vous tenez autant à démontrer que les femmes sont fortes tout en veillant à ce qu’elles conservent leur féminité, leur sensualité, voire leur douceur. En cela, votre voix se distingue d’un certain féministe en vogue.

Oui, c’est vrai. C’est mon tempérament. La douceur n’est pas une faiblesse. C’est une force. Tout comme la gentillesse. Dans mes racines familiales, on n’a jamais éprouvé le besoin d’être autrement.

C’était une envie, une nécessité de concevoir cet album de cette façon, c’est-à-dire en y ajoutant le français, le brésilien et l’arabe à l’anglais et à l’arménien, qui sont déjà présents dans vos précédents albums ?

C’est arrivé durant le premier confinement. Auparavant, j’avais fait quelques tentatives. Je n’y arrivais pas. Je n’assumais pas les textes. Pendant le confinement s’est opérée une sorte de bascule.

Vous écrivez très bien pourtant. Il faut continuer.

Merci. J’en ai d’autres.

Barbara était comme ça. Elle n’osait pas assumer ce rôle de parolière.

Je vais m’y remettre (sourire). On a tous des références diverses et très belles. Chez moi, c’est aussi Barbara, Ferré, Gainsbourg. Ces artistes ont été pour moi, très longtemps source d’inspiration quant à leurs textes. Mais très intimidants. Un peu pareil quand je touche à la musique classique.

On y perçoit une attention particulière aux textures sonores. Comment avez-vous travaillé la matière du son dans ce projet ?

J’ai une formation de pianiste. Le son est important pour moi. J’aime m’entourer de musiciens qui ont une signature qui leur est propre. Une sonorité électronique particulière, le travail du bassiste par exemple, apporte vraiment de la complémentarité et du partage dans la création d’un album. 

Comment ça se passe concrètement ?

En studio. Il y a une trame qui est très claire, qui est la structure du morceau. Et puis viennent s’y ajouter ces moments d’impro et d’instants présents où il va se passer quelque chose d’inédit. Quelquefois, chacun au contraire reste fidèle à la feuille de route.  Seule, ma musique existe seule, mais faire appel à d’autres créateurs l’enrichit.

J’ai vu, sur Youtube que vous aviez tenu à poster des vidéos de moments unplugged, des home versions.  Juste votre voix, posée sur un piano. Est-ce paradoxal ?

C’était une proposition de mon ingénieur du son qui m’a invitée à aller enregistrer dans le studio de Matthieu Chedid pour produire une version Deluxe de l’album. Elle est sortie en février 2026. J’ai eu envie par la suite de continuer chez moi et de filmer quelques morceaux. Ce sont des approches en solo totalement différentes de l’album initial.

Vous songez à faire un album solo?

Je l’envisage, oui. Cela m’intéresse. J’ai très envie. En fait, j’ai deux projets qui me tiennent à cœur : un duo avec un accordéoniste et un solo piano, voix.

Le silence et l’espace semblent jouer des rôles essentiels dans votre musique. Est-ce une écriture de la retenue ?

Je vis beaucoup avec le silence. Je m’y réfugie, j’en ai besoin. Je n’aime pas dans la musique que les choses soient trop chargées. J’aime les respirations. Ce qui permet d’offrir au public, aux auditeurs, un temps de réflexion, une parenthèse dans l’écoute.

Les voix et les musiciens qui vous accompagnent sur cet album sont des artistes avec lesquels vous avez l’habitude de travailler ? Comment se sont faites ces rencontres ?

Je travaille avec Dré, le batteur, depuis plus d’une dizaine d’années. C’est une vieille et belle rencontre. Dré Pallemaerts est tellement merveilleux que j’ai beaucoup de mal à m’en passer (sourire). Il s’est créé une belle amitié, quand il vient de Bruxelles sur Paris. J’ai fait la connaissance du bassiste Kenny sur une tournée au Canada. Là aussi, une autre amitié est née quelques années plus tard quand j’ai fait appel à lui sur un projet que j’avais.
Dès qu’on s’est revu, ça a été une évidence. Musicalement, toujours très impliqué.

Le concert aux Gémeaux

On les verra à Sceaux ?

Dré est en tournée avec un autre pianiste. C’est Fabrice Moreau qui prendra sa place (un batteur génial, aussi, avec qui j’ai enregistré mes deux premiers albums). Kenny Ruby sera à la basse ainsi que les deux solistes qu’on retrouve sur l’album : Linda Olàh et Lea Maria Fries.      

Cet album s’inscrit-il dans la continuité de Joy Ascension ou marque-t-il une rupture dans votre parcours artistique ?

C’est toujours dans une certaine forme de continuité et en même temps, la chanson est de plus en plus présente. En cela, c’est nouveau.  Car mes textes me découvrent. Je touche à quelque chose de particulier, d’intime.

Vous pensez que vous vous découvrez davantage ?

Oui, j’arrive à un moment de ma vie où c’est plus simple pour moi de me laisser découvrir davantage, de me dévoiler, de ne plus avoir peur. Plus jeune, j’avais sons doute besoin de m’affirmer, de me convaincre que j’étais légitime. J’ai heureusement passé ce cap. En cela, mes textes m’aident.

Dans votre parcours, New York a été une étape importante. Qu’avez-vous retenu de cette scène, et que lui avez-vous laissé en retour ?

La liberté des musiciens. Ils sont hors cadre. J’étais frappée pendant les concerts de cette liberté qu’ils s’accordaient. Même quand la musique était très écrite, ils s’offraient des moments d’impro très libres. C’est ce qui est fascinant dans le jazz. Ce que je leur ai laissé ? Faudrait leur demander (sourire).

Votre tournée accompagne cet album. Comment concevez-vous le concert : comme une restitution ou comme une re-création ?

Toujours tenté de créer quelque chose de neuf qui vient s’ajouter à la forme et à la structure d’origine. En concert, s’ajoutent des morceaux qui ne sont pas sur l’album que j’aime reprendre aussi. En concert, j’aime communiquer avec les gens.

Le rapport au public a-t-il évolué avec ce nouveau répertoire, notamment dans des salles aux acoustiques très différentes ?

Le fait de proposer un titre d’album fort déjà. C’est une adresse directe au public. Le propos de l’album est différent. Je suis touchée par toutes les femmes qui viennent me rencontrer à la fin du concert et qui me remercient. Mon public change aussi, il se féminise. Ça me plait beaucoup.

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